N° 696 | du 12 février 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 février 2004

Travail social : l’apport de l’ethnopsychiatrie

Propos recueillis par Guy Benloulou

Pour Fethi Benslama, psychanalyste, maître de conférence à l’université Paris VII, l’ethnopsychiatrie veut ramener le sujet au bercail de la tradition parentale. Ainsi pense Fethi Benslama : « La compréhension de l’enfant par la culture est une illusion »

L’ethnopsychiatrie, telle qu’elle est conceptualisée et pratiquée par Tobie Nathan et Marie-Rose Moro, vous semble-t-elle porteuse de dérives ? Et pourquoi ?

La « nouvelle » ethnopsychiatrie part d’une visée louable, celle du respect des références culturelles d’un sujet, mais à l’application on constate qu’elle aboutit à accorder un privilège exorbitant aux normes d’une culture d’origine sur la singularité de quelqu’un, sur son trajet, son histoire tissés de mélanges et de contradictions du fait de l’immigration. Interpréter le symptôme par la culture aboutit à une massification imaginaire de la causalité psychique. De plus, je constate que la formation dispensée au titre de l’ethnopsychiatrie est très souvent faible aussi bien sur le plan ethnologique que psychiatrique.

Cette faiblesse au niveau des formations peut-elle engendrer une pratique thérapeutique qui favorise le communautarisme ?

D’abord, il y a eu dans les années 90 des prises de position politique au sein du mouvement de la nouvelle ethnopsychiatrie qui sont franchement communautaristes et extrémistes : en faveur des ghettos, soutien à des pratiques comme l’excision, etc. Je me suis opposé à cela parce que je pense qu’en France, cela amenait les migrants et leurs enfants dans l’impasse. Le choix n’est pas entre la culture d’origine et la culture du pays d’accueil, mais du côté de l’intégration des identifications venant de ces sources. On n’a pas à renvoyer un enfant bambara né en France à la culture de ses parents, on n’a pas à lui demander d’être un bon Bambara, ou un Français idéal (qui décide ce qui est bon et mauvais ?), mais à lui permettre de créer des passerelles entre les deux aspects de sa personnalité, à ne pas les mettre dans un rapport antagoniste.

Bref l’intégration n’est pas à quelque chose, l’intégration c’est cette conciliation créative entre des pôles différents de son histoire. Or, j’ai rencontré trop souvent dans les exposés de cas et de thérapies ethnopsychiatriques des forçages du côté de la culture d’origine parentale. On veut ramener le sujet au bercail de la tradition parentale, ce faisant on crée un clivage avec l’autre partie de lui-même. C’est parfois tellement flagrant que le thérapeute a pris une position contre-transférentielle, pro-parentale massive qu’il n’y a plus de place pour l’enfant comme sujet. C’est dramatique lorsqu’il s’agit par exemple de maltraitance, d’abus sexuel, ou de haine inconsciente des parents à l’égard de leurs enfants. Cela participe de la désintégration du sujet.

En quoi selon vous le travail social peut-il être traversé par ce champ spécifique de la psychiatrie ou de l’ethnopsychanalyse ?

Les travailleurs sociaux sont souvent submergés et dépassés par la difficulté de leur travail, par leur implication quotidienne, par le nombre de cas à traiter. Certains d’entre eux cèdent à la facilité d’un éclairage culturel ou l’illusion d’une compréhension par la culture. Je ne dis pas qu’il n’y a pas à prendre en compte des aspects de la culture d’origine, mais cela doit être fait avec d’infinies précautions, ponctuellement, et seulement lorsqu’on a épuisé l’approche de la singularité du cas par les moyens habituels. Chaque fois que j’ai été amené à superviser quelqu’un ou à faire un travail avec une équipe autour d’un sujet qui a une autre référence culturelle, je demande dans un premier temps de s’abstenir d’user des références de l’autre culture. Je propose d’abord de traiter le cas comme si on avait à faire à Jean, Jacques ou Julie.

Très souvent on constate que l’on peut rendre intelligible la situation du petit Mohamed exactement comme on le ferait avec Jean. Ça suffit alors, on n’a pas besoin de rajouter une louche, que sa mère fait de la danse du ventre ou que son père croit que dans sa culture on a le droit de donner des raclés énormes aux enfants. On s’en fiche qu’il ait le droit ou pas, ce qui compte c’est qu’il est violent avec cet enfant, cet enfant le sait et en souffre. Et voilà qu’on découvre que le père trouve que son fils ressemble à son propre père. Voici donc le fantasme qui préside à cette violence. C’est ce qui est déterminant. Ce n’est que dans un second temps que l’on peut amener le supplément d’éclairage ou une suppléance par l’autre culture. Cette méthode évite de réduire quelqu’un à une norme ou un objet culturel. C’est tout de même cela la clinique.


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