N° 696 | du 12 février 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 février 2004

Que peut apporter l’ethnopsychiatrie au travail social ?

Joël Plantet

Thème : Psychiatrie

Nos références occidentales peuvent-elles suffire à appréhender les désordres psychiques de certaines familles migrantes ? Se sentant à cet égard démunis, des équipes éducatives, de même que des magistrats ou des médecins, ont recours à l’ethnopsychiatrie. Nous avons rencontré des professionnels se formant à cette approche qui consiste à tenir compte de la culture du sujet et de son groupe. Nous avons également interrogé Marie-Rose Moro, professeur de psychiatrie, qui nous a expliqué ce que sont les consultations transculturelles (lire …). Enfin Patrick Fermi et Fethi Benslama nous ont donné leurs points de vue sur cette méthode d’investigation « psychosociologique ». Le premier, psychologue clinicien, en est partisan (lire …), le second, psychanalyste, émet de sérieuses réserves (lire …)

Ethnologue et psychanalyste, Georges Devereux (1908 – 1985) a longuement étudié aux États-Unis les troubles psychiques de certaines populations (en particulier ceux des Indiens Mohaves, une tribu de l’Arizona). Dans les années 60, avec l’appui de personnalités comme Claude Lévi-Strauss ou Fernand Braudel, il s’installait en France et dirigeait un séminaire à l’École pratique des hautes études (aujourd’hui École des hautes études en sciences sociales).

Celui qui est perçu comme le père de l’ethnopsychiatrie a entre autres mené à maturité un certain Tobie Nathan, considéré comme son héritier. Auprès du maître — qu’il a qualifié d’« hébreu anarchiste » —, celui-ci étudie la manière dont la maladie mentale s’exprime dans d’autres cultures, de même que la façon dont elle est traitée. Et voici dix ans, le disciple créait un centre d’ethnopsychiatrie dans l’université Paris VIII de Saint-Denis : des familles migrantes y sont reçues et soutenues par des intervenants soucieux de ne jamais ignorer les systèmes d’interprétation des cultures d’origine [1]. « Nous avons compris qu’il fallait absolument faire apparaître les psychiatries des mondes d’où sont issus les patients » affirmait Tobie Nathan il y a quelques années dans un entretien sur sa pratique (Le Monde du 22 octobre 1996).

Actuellement, l’aide sociale à l’enfance, la protection judiciaire de la jeunesse, des équipes éducatives de milieu ouvert ou certains tribunaux pour enfants recourent aux services du centre Georges Devereux. Pour autant, cet outil n’est pas, loin s’en faut, largement reconnu.

Université Paris VIII, une fin d’après-midi d’octobre, dans une salle au deuxième étage du Centre Georges Devereux, des personnes sont réunies. L’une est éducatrice dans un service de tutelles d’une Sauvegarde ardéchoise, cette autre travaille dans un foyer d’accueil de l’aide sociale à l’enfance de l’Allier, son voisin est psychologue dans un établissement public en santé mentale de Lille ; d’autres encore travaillent en AEMO (action éducative en milieu ouvert) en Seine-Saint-Denis, en foyer d’adultes handicapés ou en foyer d’adolescents à caractère social en province. Tous font partie d’une formation DESU intitulée Pratiques cliniques avec les familles migrantes.

Critères d’admission : cinq années de pratique professionnelle, dont au moins deux avec des populations migrantes. Partant du principe que les intervenants sociaux et éducatifs sont de plus en plus souvent en contact avec des familles migrantes et que les moyens mis à leur disposition sont en général inefficaces, la formation se donne pour but d’apporter d’autres éclairages, de l’ordre de la psychiatrie transculturelle, de l’anthropologie médicale, de l’ethnopsychiatrie. À l’issue de celle-ci (473 heures réparties sur onze mois), les stagiaires sont censés « savoir évaluer l’expérience de la migration et son impact sur les personnes », mais aussi « se sentir familiers des pensées, des interprétations et des dispositifs de soins provenant de la culture d’origine des familles »…

Les modules successifs les feront s’approcher de l’« intelligence des systèmes thérapeutiques non-occidentaux », des mythes et des rituels, des interprétations traditionnelles de certains désordres, de la gestion de traumatismes « délibérément induits » (guerres, tortures, violences collectives…), ou encore de l’application des méthodes de l’ethnopsychiatrie aux populations des sociétés industrielles avancées (qui connaissent aussi leurs désordres : toxicomanies, adhésion à des mouvements sectaires, problèmes posés par le transsexualisme, obésité et boulimie…). Certaines semaines seront abordés des sujets aussi divers que la médecine religieuse chinoise, les thérapies en Asie centrale, la malédiction en (ex) Yougoslavie ou les rituels de possession sénégalais ou haïtien. En outre, chaque stagiaire participe à deux demi-journées de consultation par mois dans un des groupes thérapeutiques du Centre Georges Devereux.

Composée d’une petite quarantaine de personnes, l’équipe pédagogique est constituée d’une impressionnante majorité de psychologues cliniciens, de toutes origines, complétée par d’autres spécialistes : anthropologues, éducatrice au tribunal pour enfants, avocate, médecin de PMI, magistrat, médiatrice, ethnologue, linguiste…

Ce soir-là, ils sont quelques étudiant (e) s à être restés après leur journée de formation, pour évoquer avec nous l’apport, le support, l’aide que peut représenter l’ethnopsychiatrie pour le travail social. Tous et toutes ont pour souci premier de ne pas plaquer leurs schémas culturels aux situations qu’ils rencontrent : dans cette manière traditionnelle de travailler, « ce qui est ignoré, c’est l’histoire de l’autre » estime une des participantes. Ils ont des exemples concrets à donner de migrants dépressifs, d’« invisibles » à prendre en compte, de troubles du comportement incompréhensibles, bref de l’importance d’avoir saisi quelque chose de la culture de l’autre avant de vouloir traiter sa souffrance. Les stagiaires évoquent une « négociation entre deux mondes » à mener fréquemment, mondes dont les logiques sont le plus souvent fort différentes.

Centrée sur le sujet lui-même, la psychiatrie française n’a par exemple que fort peu à voir avec l’arbre à palabres d’un village africain, et pourtant, celui-ci soigne aussi. Lorsque nous les interrogeons sur l’accueil de leurs institutions à ces apports (le coût de la formation est tout de même de 4500 €), le constat est pour le moins mitigé : précieux pour eux, ces enseignements ne sont pas forcément reconnus dans leurs établissements respectifs. Il semble y avoir encore du chemin à parcourir.


[1Centre Georges Devereux – Université Paris VIII 2, rue de la Liberté - 93526 Saint-Denis cedex 02. Tél. 0149 40 68 51


Dans le même numéro

Dossiers

Travail social : l’apport de de l’ethnopsychiatrie

Pour Patrick Fermi, diplômé en ethnologie, psychologue clinicien, il faut pouvoir écouter et comprendre le sens que « les gens donnent eux-mêmes à leurs habitudes, à leurs croyances, à leurs traditions, à leurs souffrances ». Pour cela pense Patrick Fermi : « L’ethnopsychanalyse est une approche possible »

Lire la suite…

Que peut apporter l’ethnopsychiatrie au travail social ?

Marie Rose Moro, professeur de psychiatrie, dirige le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Avicenne à Bobigny (93). Elle y anime des consultations transculturelles. Les séances durent en général deux heures et regroupent des thérapeutes et la famille élargie à tous ceux dont le patient désire la présence.

Lire la suite…

Travail social : l’apport de l’ethnopsychiatrie

Pour Fethi Benslama, psychanalyste, maître de conférence à l’université Paris VII, l’ethnopsychiatrie veut ramener le sujet au bercail de la tradition parentale. Ainsi pense Fethi Benslama : « La compréhension de l’enfant par la culture est une illusion »

Lire la suite…