N° 804 | du 6 juillet 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 juillet 2006

Quand l’art s’installe à l’hôpital

Nathalie Bougeard

À Rennes, depuis 1999, des artistes interviennent en continu au centre hospitalier spécialisé Guillaume Régnier. Par cette pratique régulière, ils amènent les patients à sortir de ces quatre murs. Expositions, ateliers, théâtre, voyages culturels mais aussi participation très engagée des soignants constituent les bases de cette démarche pro-active

À 14h pile, les participants à l’atelier « arts plastiques » sont tous là. Ils attendent Cécile Guieu. Une fois tous les quinze jours, cette plasticienne de 27 ans met à leur disposition ses connaissances, ses techniques et ses savoir-faire. Aujourd’hui, avec quatre patients et autant de soignants, elle poursuit le travail démarré en janvier dernier sur la récupération. Et en intervenante soucieuse de l’attention des auditeurs, comme à chaque séance, elle introduit une nouvelle technique, ce jour-là, celle du papier mâché. « C’est vous qui choisissez mais j’ai envie de vous aider à faire des trucs volumineux. Il faut que les objets prennent de l’ampleur. Et comme on s’entraide, c’est possible », lance-t-elle.

Installée dans une véritable salle d’arts plastiques avec évier, placards de rangement et beaucoup de lumière, la petite assemblée se met au travail pour deux heures. À observer le groupe, on a l’impression que l’artiste veut les motiver, les soutenir, leur dire d’aller encore plus loin, de se lâcher, d’essayer, de demander. Bref, tout ce que ces patients adultes névrotiques ou psychotiques à des stades aigus ont parfois du mal à faire. Quant aux soignants, ils participent tout autant et découvrent eux aussi les affres de la création.

Si Cécile Guieu est totalement libre dans ses propositions de travail, en revanche, l’institution lui impose une contrainte : le groupe est toujours ouvert et chaque malade peut arriver à l’heure qui lui plaît et partir lorsqu’il en a envie. Bien sûr, cette règle complique un peu la vie, oblige Cécile Guieu à s’interrompre, à réexpliquer la démarche. « Il y a aussi bien des assidus que des personnes qui passent cinq minutes. Celles-là, j’ai également envie de les retenir. Quand quelqu’un part, ne reste pas, je ressens ça comme un échec. Mais heureusement, il y a les soignants : après l’atelier, ils prennent le temps de m’expliquer qui est cette personne, son parcours, etc. », souligne Cécile Guieu. « C’est très important que les patients sachent que nous ne voulons pas absolument les inclure dans un projet », ajoute Alain Le Bouëtté, psychologue du service G04.

En avril dernier, le groupe s’est rendu jusqu’à Nantes afin de visiter l’exposition de Cécile Guieu. « Je les ai invités dans mon univers de plasticienne et c’était très riche », se souvient-elle. « Pour ne pas penser les patients comme des artistes, les ateliers sont souvent branchés à des événements culturels qui se déroulent ailleurs », insiste le psychologue. D’ailleurs, grâce à une convention passée avec la MJC du Grand Cordel, l’atelier d’arts plastiques se déroule souvent dans les locaux de cet espace public. « C’est important que nous nous déplacions à la MJC qui est un vrai lieu d’arts plastiques, fréquenté par des personnes qui ne sont pas malades », relève Cécile Guieu.

Plus récemment, les plasticiens sont allés voir les travaux d’Odile Decq, l’architecte qui va construire à Rennes l’immeuble du Fonds régional d’art contemporain (Frac) de Bretagne. Si le futur immeuble présente d’indéniables qualités artistiques, sa visite constitue un maillon d’une petite chaîne que Jean-Jacques Martinez, l’infirmier coordonnateur de tous ces programmes, élabore jour après jour. « Grâce à une convention signée en 2003, le Frac nous prête quelques œuvres », se félicite-t-il. Résultat : ce sont les patients qui ont choisi les grandes et belles girafes du jardin intérieur de l’unité G04.

Les arts plastiques ne constituent pas la seule discipline proposée à Guillaume Régnier : musique et chant, danse, écriture, création numérique, journal, perles, art floral, patrimoine, sports, cuisine. Et évidemment, la liste n’est pas exhaustive puisqu’elle est très mouvante. « Nous avions constaté que certains patients s’intéressaient aux oiseaux. Que pouvions-nous faire de cela ? Nous avons proposé d’acheter des nichoirs et d’organiser des interventions des spécialistes de la Ligue de protection des Oiseaux », raconte Jean-Jacques Martinez.

Que le malade retrouve une place de sujet

« Le centre hospitalier est un lieu social. Pourquoi n’y aurait-il pas de culture ? », poursuit-il de façon faussement naïve. Et d’ajouter : « Accueillir des artistes dans l’institution, c’est accepter d’être dérangé, et ce, qu’on soit soignant ou soigné. Et puis, l’art permet d’inventer des passerelles entre la psychiatrie et la cité, notamment lorsque le patient rentre chez lui. Dans ces moments-là, l’isolement peut être très fort. Mais surtout, nous sommes branchés sur un idéal : celui de proposer une place de sujet au patient dans son parcours de soin ». Car incontestablement, l’institution tend à réduire l’autonomie des gens : horaires nombreux (repas, visites, rendez-vous), médication ou encore interdictions.

À l’hôpital Guillaume Régnier [1], l’idée est de rendre possible la réappropriation par les patients d’une part de leur vie. « Proposer des ateliers de pratique artistique permet de mettre en jeu différemment la parole et la présence. Dessiner, écrire, participer, etc. peut constituer une autre façon de raconter son histoire », défend Alain Le Bouëtté.

Quant aux productions, elles n’appartiennent pas aux soignants : concrètement, pas question d’exposer ou d’enregistrer des travaux sans le désir de leur auteur. « Nous ne sommes pas dans une démarche d’art thérapie et nous ne voulons pas en faire des artistes. Nous souhaitons seulement proposer aux patients une possibilité de se réapproprier leur place de sujet. C’est très important qu’ils sentent que nous ne voulons absolument pas les inclure dans un projet », poursuit-il.
De plus, leurs travaux ne sont pas inclus dans leur dossier. Toutefois, à la fin de chaque atelier, le soignant note ce qui a caractérisé la participation de la personne ; ces observations pouvant ensuite être réutilisées dans les réunions de synthèse.

Car si le soignant participe à l’atelier, il est en fait là pour les autres, à savoir les malades. Au tout début, le personnel a monté les ateliers sans y inviter d’artistes. Mais très vite, les difficultés se sont accumulées et tous ont trouvé que l’entreprise était épuisante. D’où l’idée d’avoir recours à des professionnels. Depuis, l’objectif est de garder les mêmes soignants pour toute la durée d’un cycle de présence d’un artiste. Dans ce cadre, leur rôle est d’intervenir parfois comme « porte-parole » d’un patient ou de l’artiste.

Une démarche au long cours

Participant à l’atelier « musique » animé comme les autres par un musicien, Jean-Jacques Martinez apprécie l’apport des professionnels. « Il est arrivé que je n’entende qu’une cacophonie. C’est le musicien qui m’a appris à écouter les détails et qui m’a expliqué que les participants avançaient dans leur travail musical », continue-t-il.

Le recrutement de ces écrivains, danseurs ou autres musiciens se fait grâce à un partenariat établi depuis dix ans avec la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) mais aussi plus récemment avec la MJC du Grand Cordel, spécialisée dans les arts plastiques. « Depuis 2005, nous avons avec la Drac une convention relative au financement des interventions des artistes. Mais leur rôle dépasse largement celui d’un opérateur financier. Ils nous « empêchent » de faire de notre travail une vitrine culturelle », assure Jean-Jacques Martinez. Par ailleurs, quelle que soit la qualité des interventions des artistes, ceux-ci sont renouvelés régulièrement. « Au maximum, ils font deux ou trois années. Ici, nous veillons à ce que chacun puisse passer à autre chose », explique Jean-Jacques Martinez.

La participation des soignants est établie après un appel d’offres qui a lieu chaque année et qui fait appel aux volontaires. « Au début, nous avions prévu deux personnes par unité de soin mais c’est plutôt quatre », constate Jean-Jacques Martinez. Avant le démarrage des ateliers, un travail de sensibilisation est mené auprès des professionnels. « Nous ne voulons pas spécialiser les soignants, d’où l’idée de renouvellement régulier afin que la démarche soit partagée par l’ensemble de l’unité. D’ailleurs, dans ce projet, jamais ce n’est leur compétence ou leur talent artistique qui est pris en compte mais bien leur désir. Toutefois, il faut préparer le terrain », estime le coordonnateur.

Au fil des années, l’organisation des pratiques artistiques s’est largement structurée. Il est vrai que Joëlle Aquizerate, le médecin responsable du service G04 soutient depuis le début les initiatives de ses collègues. Les financements, même s’ils sont toujours délicats à trouver, semblent pérennes. L’an passé, en plus du partenariat Drac/centre hospitalier, la Fondation de France est intervenue à hauteur de 8000 e et le Cercle des partenaires (ministère de la Culture) verse depuis 5 ans 4600 e. Aujourd’hui, toute cette démarche est validée par l’existence au sein du centre hospitalier d’une commission ad hoc et d’une charte de développement culturel.


[1Centre Hospitalier Guillaume Régnier - 108 avenue Général Leclerc - BP 60321 - 35011 Rennes cedex. Tél. 02 99 33 39 00


Dans le même numéro

Dossiers

Les petits bateaux qui vont sur l’eau

Les salariés d’un ESAT du Morbihan réalisent les maquettes d’un traditionnel bateau de pêche et participent à des fêtes maritimes. Une expérience valorisante et dynamisante pour ces personnes souffrant de troubles psychiques ou d’addictions

Lire la suite…

Osez la créativité ! Des expériences qui marchent

Prendre des risques pour proposer des activités créatrices, libératrices et épanouissantes à des personnes accueillies dans des établissements de soins ou de service d’aide par le travail, c’est le pari osé et magnifique d’une poignée de professionnels. Oublié le macramé ou le collier de nouilles, voici une émission radio entièrement animée par des patients et des infirmiers d’un centre médico-psychologique à Roubaix, un petit atelier de fabrication de maquettes de bateaux de pêche dans un ESAT breton et une approche particulière de la pratique artistique dans un centre hospitalier spécialisé rennais. De belles aventures qui durent…

Lire la suite…