N° 804 | du 6 juillet 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 juillet 2006

Les petits bateaux qui vont sur l’eau

Katia Rouff

Thème : Psychique

Les salariés d’un ESAT du Morbihan réalisent les maquettes d’un traditionnel bateau de pêche et participent à des fêtes maritimes. Une expérience valorisante et dynamisante pour ces personnes souffrant de troubles psychiques ou d’addictions

Depuis toujours les enfants aiment faire naviguer des petits bateaux à voile sur un plan d’eau. Aussi, les ateliers du Moulin Vert [1], un établissement et service d’aide par le travail (Esat), construit-il pour eux des maquettes de sinago, le traditionnel bateau de pêche du golfe du Morbihan. Ouverte en 1980, la structure emploie des salariés souffrant de troubles psychiques ou d’addictions.

Située entre le golfe du Morbihan et l’océan, elle est spécialisée dans l’entretien d’espaces verts privés et communaux. Les salariés, encadrés par des paysagistes et des éducateurs techniques, réalisent souvent de mini-jardins mêlant art floral et arts plastiques à l’occasion de salons du jardinage. En 2000, sensible à l’aspect artistique de son travail, Le mille sabords - le salon du bateau - lui propose de construire un bassin temporaire pour faire naviguer des modèles de bateaux et l’équipe organise un concours de maquettes pour les enfants. Devant le succès remporté par l’opération, dix ouvriers de l’Esat mettent en place un atelier de construction de sinagos pour les enfants. Avec une coque en bois longue de 50 centimètres et des voiles en coton coloré, le bateau est vendu au prix de 128 €. Mais l’activité ne s’arrête pas là. Les salariés ont construit un bassin démontable et proposent des animations lors des fêtes maritimes.

À cette occasion ils rencontrent les enfants et leurs parents, les relations sont conviviales et ludiques changeant sans doute un peu le regard sur la maladie mentale. « Les salariés ont souvent un bon niveau intellectuel et culturel. La maladie mentale a mis fin à leurs études ou à leur vie professionnelle et ils sont au départ peu motivés par un travail en CAT (ancienne appellation de l’Esat) qu’ils associent à la déficience intellectuelle, souligne Serge Cottin, psychologue, mais cette activité – comme toutes celles proposées par l’Esat - est valorisante et complète : fabrication des bateaux, prise en charge des animations, vente, communication… » Dans la structure, le psychologue a un rôle un peu atypique : « Aux soins classiques et aux entretiens individuels nous ajoutons une dimension collective de création de lien social par le biais de diverses médiations culturelles. Cette élaboration d’animations, d’expositions ou de création d’événements (fest-noz…) est possible grâce à une ouverture et une synergie avec le réseau d’associations locales (patrimoine maritime, école de voile, culture bretonne…), souligne-t-il.

Ce sentiment d’appartenance à un projet collectif et les valeurs de solidarité très fortes en Bretagne nous paraissent indispensables pour aider les personnes souffrant de difficultés psychiques à reprendre confiance en elles. » L’Esat participe par exemple chaque année à la manifestation « Voiles en tête » où durant une semaine des régates réunissent patients et soignants de la psychiatrie. Il est également force de proposition culturelle puisqu’il organise depuis 2001, en lien avec les associations locales, la fête Ar Vag Vihan — le petit bateau en breton —, espérant relancer l’intérêt pour une activité très courue au début du siècle dernier : chaque année, plus d’une centaine de sinagos naviguaient sur le golfe et disputaient une régate acharnée qui se terminait par la fête des voiles rouges. Remettre à l’ordre du jour cette tradition est un beau moyen de favoriser la rencontre entre petits et grands passionnés de mer et de bateaux.

« Réaliser un sinago demande une réelle capacité à travailler en équipe, précise Philippe Boeffard, le responsable des ateliers menuiserie et peinture, comme les ouvriers ne sont pas des professionnels qualifiés dans ce domaine, une bonne synergie est nécessaire pour travailler ensemble et produire un modèle ». Les intéressés prennent grand plaisir à ce travail. « Au départ je reçois un bloc de bois. Je le passe dans une machine et il prend la forme d’un bateau », apprécie Gwénael H. Il aime également les animations durant lesquelles il veille à ce que les enfants n’abîment pas le matériel - notamment les mâts en cas de vent -, la visite des ateliers par les touristes et se sent heureux lorsqu’ils achètent un bateau. Son collègue Jean-Yves G., « moins à l’aise dans les contacts », ne participe pas aux animations ce qui ne l’empêche pas d’aimer son travail à l’atelier peinture. « Ça me rappelle mon ancien métier dans le bâtiment. J’aime peindre, poser la pâte à bois et enduire », confie-t-il. Hervé R. pour sa part, travaille sur les finitions : « J’aime beaucoup ça, car s’il y a une erreur, il faut retravailler, corriger. Nous sommes toujours épaulés par notre chef d’équipe. » Comme Jean-Yves, il est heureux que le fruit de son travail soit apprécié par des personnes extérieures à la structure. Cette petite équipe chaleureuse a maintenant le projet de créer d’autres modèles de bateau (thoniers et chalutiers…). Les vents ont l’air favorables.


[1Ateliers du Moulin Vert - 22 r Jules César 56640 Arzon. Tél. 02 97 53 70 05 mvtumiac.cat@lemoulinvert.asso.fr


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