N° 804 | du 6 juillet 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 juillet 2006

Osez la créativité ! Des expériences qui marchent

Joël Plantet

Thème : Maladie mentale

Prendre des risques pour proposer des activités créatrices, libératrices et épanouissantes à des personnes accueillies dans des établissements de soins ou de service d’aide par le travail, c’est le pari osé et magnifique d’une poignée de professionnels. Oublié le macramé ou le collier de nouilles, voici une émission radio entièrement animée par des patients et des infirmiers d’un centre médico-psychologique à Roubaix, un petit atelier de fabrication de maquettes de bateaux de pêche dans un ESAT breton et une approche particulière de la pratique artistique dans un centre hospitalier spécialisé rennais. De belles aventures qui durent…

La maladie mentale à la radio : Les étonnants Z’entonnoirs

Depuis quelques mois, les habitants de la région de Roubaix peuvent écouter une émission de radio hebdomadaire animée par des patients et infirmiers de centres médico-psychologiques locaux. L’enjeu est d’envergure : comment permettre à des personnes souffrant de maladie mentale de reprendre leur place de citoyen dans la vie locale ? Comment un tel projet radiophonique communautaire peut-il changer le regard d’une société ?

« La Colifata » en argot argentin signifie « folledingue ». À Buenos Aires, dans le vaste hôpital psychiatrique Borda — il compte un millier de patients —, un outil atypique connaît un succès surprenant : née en 1991 à l’initiative d’un éducateur, Alfredo Olivera, Radio La Colifata fonctionne au cœur de l’hôpital, animée sans relâche par les malades mentaux. Plusieurs millions d’Argentins écoutent aujourd’hui cette « première radio du monde émettant d’un hôpital psychiatrique » et plusieurs pays d’Amérique du Sud la captent.

Septembre 2004, Roubaix. Un « festival des petites expériences et utopies de quartier » dénommé Extramundi avait fait émerger une radio éphémère le temps de la manifestation — quinze jours —, réalisant des chroniques sur la culture, la résistance, l’utopie ou l’information, avec les patients d’un centre médico-psychologique (CMP) voisin en référence déjà à la fameuse Colifata. Mais l’expérience avait rencontré un tel succès d’estime, un tel enthousiasme que les participants avaient décidé de la pérenniser. Un projet d’atelier radio hebdomadaire naît ainsi, avec plusieurs CMP roubaisiens dépendant de l’établissement public de santé mentale de l’agglomération lilloise (EPSM), prenant en charge les troubles psychiques des quelque 700 000 habitants de la région [1].

Première phase de formation, entre juin et octobre 2005 : avec des intervenants de l’association Autres (M) Ondes, patients et infirmiers se sensibilisent au monde spécifique de la radio notamment avec une visite d’une des meilleures antennes, Radio France Internationale, et s’éveillent plus particulièrement à la création d’une émission : techniques éditoriales, techniques d’interview, d’animation… Une seconde phase, entre novembre et janvier 2006, consolidera les acquis de la première session par une mise en pratique assidue : pendant ces quelques mois, quatre émissions sur Radio Boomerang, « média libre à l’écoute de la cité », vont tester en direct les capacités et les savoir-faire des uns et des autres.

Un projet largement ouvert sur la vie

Techniquement comment cela se passe-t-il ? Le lundi à 10 heures, dans un studio de la « manufacture culturelle » dite La Condition publique, bien connue dans le Nord, le groupe choisit ses angles et peaufine ses thèmes de reportages et de micros-trottoirs. Une fois recueilli ce précieux matériau, l’émission est enregistrée, après définition des jingles et plus globalement des musiques et des sons qui accompagneront l’heure radiophonique hebdomadaire : celle-ci sera diffusée quelques jours plus tard, le vendredi après-midi. Les thèmes sont multiples, souvent liés à l’actualité (le CPE, les discriminations…) ou à la culture. Une des dernières séances de mars a pris pour sujet le déclin du bénévolat.

Le soir du 7 mars, dans ce même éminent lieu culturel de la Condition publique, des patients « plus citoyens que patients » présentent au public, dans une ambiance tonique et empreinte d’excitation créatrice, leur projet : « Nous avons une activité indépendante. Par le lieu, nous ne sommes plus dans une structure de soins. De nouvelles expériences s’offrent à nous, comme par exemple les micros-trottoirs. Nous allons vers les gens. Grâce à la radio, nous percevons une reconnaissance. Le dialogue est établi et reste ouvert à tous », se réjouissent-ils.

À côté d’eux, un animateur producteur, Marc Lazaro, parle de ses réalisations radiophoniques avec les adolescents d’un hôpital de jour toulousain ; le docteur Alexandre, psychiatre au CMP de Roubaix, développe l’intérêt thérapeutique de la démarche ; un chargé de mission Culture/Hôpital du ministère de la Culture, Xavier Collal, aborde le thème du droit à la culture, des relations entre Directions régionales de l’action culturelle (DRAC) et Agences régionales de l’hospitalisation (ARH). Le surlendemain, le 9 mars, un documentaire portant sur le modèle originel, Radio La Colifata (Chloé Ouvrard et Pierre Barrougier, 2001, 52 mn) était publiquement projeté avant un concert chaleureux animé par le groupe argentin-barcelonais Alcohol fino. Pour l’occasion, l’équipe des Z’entonnoirs avait installé son studio dans la pièce même du concert, commentant en direct l’événement…

L’intérêt de la démarche semble évident : considérer les patients non plus comme seuls objets de soins, mais en tant que citoyens disposant d’un droit réel à une parole culturelle, libre (voire provocatrice), interactive. Les effets thérapeutiques en sont probablement indéniables, avec en premier lieu celui de développer l’autonomie du patient en le sortant du contexte médical. Par ailleurs, l’intégration de la personne malade mentale dans la vie de la cité progresse ainsi à pas visibles.

Très largement, le regard de la société alentour est amené à changer, l’auditeur lambda bénéficiant d’une vision spécifique de la maladie mentale et d’avis particuliers émis par des personnes ordinairement considérées comme fragiles, sur certaines questions de société. Enfin, l’identité citoyenne des personnes malades mentales est également reconnue par l’investissement de lieux culturels extérieurs à l’hôpital comme par l’acquisition de vraies compétences techniques et au final, de la reconnaissance sociale d’un réel savoir-faire. Pour tout cela, une collaboration décloisonnée du milieu hospitalier et du milieu culturel doit — pas facile, paraît-il — être effectivement rendue possible.

Un enjeu d’envergure

« La radio est là pour ça… pour nous écouter », annonce fièrement un des jingles, avant de présenter, un poil provocant, tonique et plein d’humour : « Les Z’entonnoirs, une radio pour les gens semi-normaux et les semi-fous… », sur une musique entraînante et bien orchestrée. Mais force est de constater que la puissance de leur émetteur étant ce qu’elle est, la radio locale associative agit actuellement comme un média de proximité dans un cadre bien défini géographiquement.

On imagine toutefois qu’Internet d’une part, et la possibilité de relais par d’autres radios (comme pour La Colifata…) lui conféreront un jour une autre envergure. Pour l’heure, la radio ne dispose pas d’une aisance financière suffisante, fonctionne avec du matériel de prêt, dans une certaine précarité. L’ARH Agence régionale d’hospitalisation aidera-t-elle à sauvegarder ce brin de folie salutaire ? Radio d’utilité mentale, les étonnants Z’entonnoirs doit absolument trouver les moyens de sa survie.

En effet, la chose reste rare. Quelques autres démarches créatrices permettent toutefois la rencontre entre grand public et personnes malades mentales hospitalisées. Les résidences d’artistes par exemple fleurissent en France depuis deux décennies, dont certaines s’installent parfois dans des services de psychiatrie : ainsi, dans un centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP) de Corbeil-Essonnes (91), un certain nombre d’artistes travaillent avec des usagers de psychiatrie depuis 1997 à l’initiative de l’association Arimage [2].

Le 25 mars dernier, les personnes en soins ont mélangé leurs savoirs et présenté quelques-unes de leurs œuvres avec des artistes de tout acabit, mais aussi des philosophes ou psychanalystes… « Quels sont les effets d’une résidence d’artiste pour l’institution accueillante, les soignants, les patients ? Quels effets sur la création personnelle de l’artiste ? », ont fait partie des questions posées. En somme, il s’agirait de regarder l’autre comme un citoyen ?


[1Radio Boomerang - 89,7 FM, tous les vendredi de 16h à 17h

[2Arimage - c/o CATTP La Villa- 10, du Bas Coudray - 91100 Corbeil Essonnes. Tél. 01 60 90 77 75 Présidente : Bernadette Chevillon - mail : b.chevi@wanadoo.fr


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