N° 784 | du 9 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 février 2006

Puzzle, passerelle et lieu d’orientation

Nathalie Bougeard

Créée en juillet 2000, cette maison du centre-ville de Rennes est ouverte chaque après-midi. Moyennant une participation aux frais, les personnes en errance y trouvent des sanitaires, des machines à laver et un espace-détente. Chaque année, Puzzle enregistre quelque 1100 passages

Derrière un grand portail vert, constamment fermé à clé, se cache une petite maison aux huisseries peintes en jaune orangé. Si vous sonnez, on viendra vous ouvrir. Mais avant que la clef ne tourne dans la serrure, vous aurez déjà entendu le « bonjour » d’un des animateurs. « Avant même d’avoir vu la personne, nous la saluons. La voix étonne toujours les gens. Ensuite, nous avons dix mètres pour engager le dialogue. Nous sommes en plein dans la pédagogie intrusive, nous allons sans cesse vers l’autre », explique Guy André, éducateur spécialisé.

Bien évidemment, les dix mètres nécessaires à gagner la maison suffisent rarement pour amorcer une conversation. Mais qu’importe, il faut toujours essayer. Les trois mêmes questions reviennent toujours : Tu viens d’où ? Tu vas où ? Où veux-tu t’enraciner ? [1]. « Un chemin de quelques mètres comme celui-ci, c’est l’aller mais également le retour. Aussi, raccompagnons-nous toujours les personnes », ajoute-t-il.
Au-delà d’un premier accueil, ce portail apparemment inhospitalier porte trois autres fonctions : il permet aux errants de laisser leurs chiens dans la cour (9 maximum), d’instaurer un rapport au territoire - bien souvent perdu chez ce public - et enfin d’assurer la sécurité de tous. « En affirmant que n’importe qui n’y entre pas n’importe quand, nous gardons le lieu protégé », estime Jean Rio, responsable du pôle précarité-insertion.

A l’intérieur, à l’exception d’un bureau fermé qui à l’occasion sert d’infirmerie, tous les espaces sont ouverts : de l’accueil, on aperçoit les lavabos et le linge sale est déballé aux yeux de tous. Sur la gauche, la bagagerie est trop souvent monopolisée par les sacs des « errants-sédentaires ». Au fond, dans le coin « détente », bavardent, bouquinent ou s’occupent à des jeux de société des personnes en peignoirs blancs prêtés par Puzzle le temps que le linge soit lavé et séché. D’autres viennent juste boire un café, se réchauffer avec une soupe ou discuter avec des compagnons d’infortune. « Lorsqu’une personne arrive pour la première fois à Puzzle, une consommation lui est toujours proposée gratuitement. Ensuite, c’est payant, 20 centimes d’euros. Nous ne sommes pas dans la charité », insiste Guy André. Même chose pour l’utilisation des machines à laver : 1 € pour la lessive, le lavage et le séchage.

En permanence animé par deux travailleurs sociaux (infirmières, éducateurs spécialisés) souvent aidés d’un stagiaire, Puzzle est régi par un règlement intérieur basé sur le respect des personnes et l’interdiction de consommer de l’alcool, de fumer du cannabis ou de s’injecter d’autres drogues. D’ailleurs, l’exclusion de certains usagers arrive de temps à autre. Et pour envoyer un signal fort face aux consommations abusives, aux violences ou aux dégradations de matériel, l’équipe a déjà opté pour des fermetures temporaires. « Nous prenons parfois des sanctions mais il y toujours un signe positif en direction de la personne. Cela peut-être une proposition d’accompagnement, de logement, de soin, etc. Nous veillons bien à ce que la personne comprenne qu’elle n’est pas exclue de tous les endroits de la ville », défend Jean Rio.

Entre la radio qui braille et les voix fortes de certains, les après-midi passent sans se ressembler. Pour s’occuper, les usagers ont à leur disposition des jeux de société, une carte du monde ou encore un livre d’or. Mais pas question que les responsables organisent des activités genre tournoi de belote ou de dames. « Il ne faut pas en faire des « pauvres petits ». De plus, notre attention serait monopolisée par les joueurs. Au contraire, nous devons être disponibles à tout moment pour chacun d’entre eux », revendique Guy André.

Dédié aux personnes en errance, Puzzle est à la fois une passerelle et un lieu d’orientation. Ici, Guy André et ses collègues ne vont pas aider leurs « clients » à bâtir un nouveau projet de vie. Ils vont faire un bout de causette avec eux, les sensibiliser à un problème de santé ou encore leur prêter le téléphone fixe pour appeler un proche. « Nous ne pouvons que faire émerger des demandes, rarement y répondre », admet Guy André qui a toujours dans sa poche un carnet contenant les précieuses coordonnées de collègues spécialisés, qui dans le logement, qui dans la drogue ou l’élection de domicile.

Ouvert de 14h 30 à 18h 30 sauf le lundi, Puzzle a fonctionné 296 jours en 2004. Aujourd’hui, la cohabitation avec les riverains de ce quartier chic se passe mieux (les plaintes pour aboiements ont été moins nombreuses) mais l’équipe d’animation attend toujours une chose : que Puzzle soit ouvert le matin. « Prendre une douche en plein milieu d’après-midi n’est pas une chose naturelle. Même si nos usagers ont parfois des pertes de repères, leur permettre de se laver le matin serait bénéfique », espère-t-il.


[1Le vouvoiement est également utilisé


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