N° 784 | du 9 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 février 2006

Le pôle précarité et insertion, une structure multi-cartes

Nathalie Bougeard

Thème : SDF

Réputée dans le milieu de l’errance pour ses services, Rennes la capitale bretonne propose plusieurs lieux d’accueil comme la laverie, le restaurant, l’élection de domicile, le service logement, etc., géographiquement dispersés. Histoire que les SDF puissent avoir un but dans leur journée. Mais ces services permettent également de maintenir un contact, voire de nouer une relation

« Il ne s’agit pas que les errants à Rennes s’installent à Rennes. Nous mettons en place des dispositifs pour les accueillir dans les meilleures conditions. Cela dit, l’objectif est bien que les gens rebondissent, ne stagnent pas dans la rue ; il faut qu’ils s’en sortent », affirme d’emblée Jean Rio, directeur du pôle précarité-insertion à la Sauvegarde de l’enfant à l’adulte (SEA) [1]. De fait, le CCAS (Centre communal d’action sociale) a délégué une grande partie de ses compétences à cette association qui existe en Ille-et-Vilaine depuis la moitié du dix-neuvième siècle. « Depuis quelques années, la Sauvegarde se spécialise dans l’errance », ajoute Jean Rio.

Des services géographiquement éclatés

Restructuré l’été dernier, le pôle précarité-insertion s’appuie sur plusieurs structures : la CAO (coordination, accueil, orientation), le Puzzle (lieu d’accueil de jour), le service logement, l’élection de domicile et les équipes de quartier. Car à Rennes, pas question d’une grande maison de la pauvreté ou des SDF. Les services proposés sont implantés sur des lieux différents et ont leur autonomie propre, du moins du point de vue des utilisateurs. De fait, on peut fréquenter l’un sans connaître l’autre. Mais pour les travailleurs sociaux de la Sauvegarde, tout est lié : « C’est un des principes du pôle précarité-insertion : les intervenants sont tous des professionnels et tous multi-lieux », indique Jean Rio qui coordonne l’ensemble depuis cet été. Concrètement, ces travailleurs sociaux ont tous deux mi-temps dont un en équipe de rue. Et si la rue reste un point de contact privilégié, l’accueil des « errants » dans une des structures est largement favorisé. Dans ce cadre, la CAO est un élément fondamental du schéma.

Ouverte tous les jours, sa première mission est de « répondre à l’urgence ». Mais pour ses cinq animateurs, « elle ne peut s’arrêter là ».
En accès libre tous les après-midi et le samedi matin, la CAO reçoit chaque jour une vingtaine de personnes. « Avant l’ouverture, nous appelons tous les centres d’hébergement afin de connaître le nombre de places disponibles », prévient Christophe Rozioux, moniteur-éducateur. Pour entrer à la CAO, il faut d’abord sonner. Une des deux personnes de permanence accueille alors l’usager et le dirige soit dans la salle d’attente, soit dans la pièce d’accueil. « Pour chaque visiteur, nous remplissons une fiche avec l’objet de la demande », poursuit-il.

Demande d’aide alimentaire, d’un hébergement, ou encore d’argent. En fait, à l’accueil, les gens veulent partir avec une réponse à leur problème. C’est soit un rendez-vous, un ticket-service d’une valeur de 5 e pour manger, ou un lit. « Notre travail est de concilier l’aide immédiate et le plus long terme. Nous rencontrons très souvent des « demandes écran ». D’où la proposition quasi-systématique d’un rendez-vous pour faire un point complet sur la situation », détaille Christophe Rozioux. Toutefois, l’équipe se réserve la possibilité d’accorder quelques tickets-service à des personnes très loin de l’insertion : l’idée est de faciliter une prise de contact et de ne pas engendrer de « fuite », notamment chez les usagers les plus jeunes. En effet, sur les 1 315 personnes accueillies en 2004, 73 % étaient des hommes et près d’un tiers avait moins de 25 ans. Quant aux 25-35 ans, ils représentent 55 % du public.

Des entretiens approfondis

Le but de cet entretien est d’évoquer toutes les facettes des problèmes du SDF : santé, accompagnement social, surendettement, papiers d’identité, logement, etc. « Trois quarts d’heure suffisent. Après, on essaie de partir sur un projet comme la réalisation d’une carte d’identité ou la recherche d’un logement, mais en identifiant bien tous les obstacles. Notre fonctionnement permet d’accompagner la personne pendant six mois », souligne Jean Rio. Malgré ce suivi d’un semestre financé par le conseil général, la tâche est ardue. « SDF n’est ni un statut, ni une identité mais un état transitoire. Nous visons un retour à une situation de citoyen ordinaire mais les étapes sont longues », admet Raphaël Ravon, éducateur à la CAO. De surcroît, plus de la moitié des usagers de la CAO n’y sont venus qu’une seule fois ; ce qui limite bien sûr la portée des actions engagées. « Cela signifie également qu’il y a une grande circulation de l’errance. Contrairement, à ce que beaucoup pensent, les gens ne se fixent pas à Rennes », note Jean Rio.

Outre la CAO, les « errants » ont accès à des endroits de repos comme Le Fourneau, le restaurant social (géré par le CCAS de la Ville de Rennes) où l’on sert des petits-déjeuners et des déjeuners pour la somme d’un euro, ou encore le Puzzle qui propose une cafétéria, des douches et une laverie (lire article). « Là, on est dans la reprise de contacts. Le travailleur social est comme le pêcheur à la ligne, il regarde beaucoup. Quand ça mord, il peut essayer de ferrer le poisson. Quand celui-ci est totalement au fond de l’eau, il sait attendre », résume Jean Rio.

Mais jamais n’est perdu de vue l’objectif d’insertion. Et dans ce cadre, les services d’élection de domicile (EDD) ou de logement constituent des pierres angulaires du dispositif global. Pour l’EDD, rendue obligatoire par la loi de juillet 1992, deux éducateurs se relaient à mi-temps depuis qu’en janvier 2005, le CCAS a confié cette tâche à la Sauvegarde. Installé dans un bureau qui donne sur un jardin, ce service a dépanné l’an passé un millier de personnes. « Nous sommes un point de passage pour un accompagnement qui sera effectué dans un autre cadre. Ici comme ailleurs, on repère les difficultés de la personne, mais rarement au premier accueil », témoigne Jean-Yves Pottin, éducateur spécialisé.

La règle est simple : une pièce d’identité et une photo suffisent pour bénéficier gratuitement de l’EDD pendant trois mois. Cependant, d’aucuns étudient la possibilité de le faire payer. « Demander une contribution permettrait à l’usager de s’interroger sur le caractère provisoire ou non de l’élection de domicile », défend Jean-Yves Pottin. Car nombreux sont ceux qui au terme du trimestre demandent un renouvellement. « C’est pour nous l’occasion de poser les questions sur les raisons conduisant à ce besoin de renouvellement, à ce qu’ils ont fait ou pas pendant cette durée, etc. », souligne Jean-Yves Pottin.

Le logement pour prétexte

A l’étage au-dessus, Annette Hennequin se démène pour accompagner ses interlocuteurs dans l’accession au logement. « A partir du logement, il est vraiment possible d’avoir un accompagnement social et éducatif. Le logement devient un prétexte, un levier sur lequel nous nous appuyons », résume-t-elle.
Depuis la mise en place du dispositif FAJ (Fonds d’aide aux jeunes) en novembre 2001, le service dispose de 17 logements sur le territoire de Rennes Métropole, soit un bassin de population de quelque 350 000 habitants. « Nous avons des studios ou des petits T1. Ainsi pouvons-nous loger des couples », se félicite-t-elle.

En 2004, 66 personnes ont bénéficié du dispositif dont 15 jusqu’en 2005. En revanche, 74 demandes n’ont pas pu aboutir : « 45 jeunes relevaient d’un accompagnement par notre service mais nous n’avions pas de place au moment de la demande », regrette la responsable. Fait inquiétant : plus de 70 % des bénéficiaires ont moins de 25 ans  ». Ce sont les plus désarmés et les plus démunis. Trois quarts d’entre eux viennent du département. Ils ont déjà épuisé les solutions de dépannage et sont déjà très installés dans la marginalité », déplore Annette Hennequin.

Pour autant, la démarche d’insertion est au cœur du projet : ouvrir son courrier, suivre sa formation, aller voir un employeur, constituer un dossier de surendettement. « L’idée-force c’est un contrat écrit où le jeune s’engage. Quand il n’en respecte pas les termes, on négocie le départ. On veut néanmoins toujours trouver quelque chose de positif pour que le jeune continue de s’accrocher  », revendique-t-elle.
La formule est très souple : les jeunes n’ont pas le statut de locataire mais d’« hébergé », paient le plus souvent un loyer (un euro par jour pour certains) et la durée du bail est variable. Au final, cela va de quelques jours à plusieurs mois.

« Ensuite, nous sommes confrontés au problème de la sortie : à Rennes, il n’y a pas de logements et de surcroît, ils sont très chers », intervient Jean Rio. Ainsi, les listes d’attente pour une HLM sont-elles de l’ordre de deux ans et l’AIVS, agence immobilière à vocation sociale créée il y a une dizaine d’années, manque d’appartements. Mais la loi Borloo ouvre une petite fenêtre : en collaboration avec la Mission Locale qui, avec la CAO, adresse près de 70 % des candidats au service « logement » de la Sauvegarde, un projet est à l’étude. Au programme : huit nouveaux logements et un poste d’accompagnateur supplémentaire.


[1SEA - 19 rue Legraverend - 35000 Rennes. Tél. 02 99 27 50 60


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