N° 784 | du 9 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 février 2006

Face à l’horreur SDF…

Katia Rouff

Thème : SDF

Le dossier sur les SDF s’ouvre sur le cri de révolte du psychanalyste Patrick Declerck qui dénonce la « cécité « et le « sadisme » de la société à l’égard des sans-abri. Des hommes et des femmes que la vie n’a pas épargnés mais qui sont avant tout victimes de la précarisation de la société. La journaliste Véronique Mougin les connaît bien et nous explique comment on arrive à la rue. Ensuite, cap à l’Ouest, pour un reportage à Rennes, ville qui jouit d’une certaine réputation dans le petit monde de l’errance pour l’accompagnement qu’elle propose aux plus démunis lire le reportage

Vivre à la rue peut tuer. Patrick Declerck, comme l’association Médecins du monde, le répète inlassablement. Pourtant, nombre de femmes et d’hommes continuent à dormir dans la rue. Quand cette non-assistance à personnes en danger cessera-t-elle ?

Vivre à la rue est une torture, y laisser les gens une atteinte aux droits de l’homme. Psychanalyste, auteur « Des Naufragés » [1], Patrick Declerck le répète inlassablement. Il vient de publier un pamphlet « Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF » (lire la critique). Il soutient l’action de l’association Médecins du monde qui, depuis le premier jour de l’hiver, propose une tente aux personnes dormant dans les rues de Paris. Au-delà de cette opération symbolique, l’association se mobilise pour réclamer des mesures concrètes : le droit à un hébergement sans limite de durée ; la sortie des dispositifs d’urgence et la mise en œuvre de solutions durables.

Vivre dans la rue détruit la santé et peut provoquer la mort : au début de l’hiver, dix personnes déjà étaient mortes de froid. Des mesures ont certes été prises ces dernières années pour ouvrir davantage de places en centres d’hébergement, surtout l’hiver, mais elles restent insuffisantes et inadaptées. Nombreux sont les femmes et les hommes qui continuent à dormir à même le sol, malgré la violence, le froid et la pluie. Médecins du monde refuse de « continuer, en toute sérénité, à aller dans la rue pour apporter des soins de base, distribuer des cafés, sandwichs, sacs de couchage » alors que leur rôle est de veiller à la protection des personnes rencontrées et à l’amélioration de leur santé. L’association ne veut plus continuer à proposer un hébergement aléatoire (le 115 est toujours saturé, nul ne l’ignore), cautionnant ainsi les défaillances du système de mise à l’abri des personnes en danger dans la rue.

« La société hait les SDF »

La réalité des personnes sans-abri, Patrick Declerck la connaît bien. En 1982, après des études de philosophie puis d’anthropologie, il étudie la population SDF. En 1986, devenu psychanalyste, il crée la première consultation d’écoute en France pour cette population au sein de la mission France de Médecins du monde et travaille durant dix ans dans le centre d’hébergement de Nanterre (92). En tant qu’anthropologue, il fait lui-même l’expérience de la vie à la rue, de la mendicité et de « l’hospitalité » des centres d’hébergement d’urgence. De ses expériences de psychanalyste et de ses observations d’anthropologue naîtra le livre « Les naufragés ».

Comme Médecins du monde, il considère le dispositif d’aide actuel inacceptable pour des raisons éthiques. « Il ne s’agit plus de négocier un énième bricolage en demandant une extension du nombre de lits, davantage de distribution de soupe, mais de faire basculer la problématique des personnes sans-abri de la culture du don à la logique du droit. » Dans son premier livre, il décrit le rapport au monde des personnes SDF ainsi qu’à elles-mêmes, au temps, à l’espace et à leur corps. Avec le succès de cet ouvrage, il est invité à une multitude de débats publics qui, dit-il, le « confrontent à une véritable haine vis-à-vis des SDF, à la volonté que ces personnes « oisives » soient punies ». Estimant que dans « Les naufragés », il n’a pas suffisamment mis l’accent sur la société qui les entoure, il rédige « Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF », pour dénoncer « la cécité totale » de la société, « son sadisme » vis-à-vis des personnes sans-abri.

« À travers un pamphlet outrancier, injurieux, je veux montrer que la société est une société d’oppression et de gestion des limites de l’acceptable. Elle ne tient pas à soulager la souffrance des personnes sans-abri, mais avant tout à mettre en scène une leçon de moralité publique », insiste-t-il. « Elle programme et gradue leur souffrance. Les plans d’urgence définissent par exemple le seuil de froid et de souffrance tolérable. Or, chez les personnes SDF la souffrance est chronique, la vie à la rue est une torture pérenne, la remise à la rue après un hébergement, une agression inacceptable. » Selon lui, la souffrance des gens à la rue a une fonction sociale.

Loin d’être exclues, les personnes SDF sont inclues car, en y jouant un rôle, elles n’échappent pas au joug de la société. Le spectacle de leur souffrance « sert de leçon de moralité publique aux esclaves volontaires que nous sommes. Il nous dit « Regardez ce qui va vous arriver si vous vous laissez dériver en dehors du champ de la normalité et de ses obligations », assène Patrick Declerck. Les morts à la rue sont voulus. Avec des hébergements aussi chichement donnés en fonction du froid, considérer qu’il s’agit d’accidents relève de la plaisanterie. C’est le résultat direct d’un choix de société. Je suis content que l’association Médecins du monde, éthiquement irréprochable, choisisse de confronter les uns et les autres à leurs contradictions et à leur culpabilité ».

Pourquoi la société civile ne réagit-elle pas avec plus de détermination face à cette réalité ? « Nous éprouvons vis-à-vis des personnes SDF une ambivalence qui oscille entre la haine et l’amour. Soit nous nous identifions au clochard et clamons : sauvons-le ! Soit nous estimons que ces gens sont des monstres que la réalité du réel doit mettre au pas, afin de les sortir de leur oisiveté choisie. Deux positions inadéquates ». Et de citer l’exemple de Dominique de Villepin qui, le 27 novembre dernier, réclamait que les personnes sans domicile salariées bénéficient d’un hébergement consécutif de trente jours, introduisant ainsi une discrimination entre les personnes sans-abri, pourtant toutes égales face au froid, à la pluie et au manque de sommeil. « Le Premier ministre partage les personnes SDF en deux catégories : les méritantes et laborieuses dont on peut avoir pitié et les personnes perverses qu’il renvoie à leur supposée responsabilité et dont la souffrance programmée doit tenir lieu d’apprentissage de la normalité. Qu’elles crèvent donc pour apprendre à vivre ! ».

La société est de plus en plus complexe, le travail non qualifié disparaît et ne reviendra pas. Les conditions de possibilités minimales d’accès à un fonctionnement dit normal se complexifient et augmentent en nombre. « Maintenir les gens dans une société en espérant que l’inconfort les force à aller vers un mieux est totalement illusoire », estime Patrick Declerck. Il décrypte soigneusement les chiffes de l’étude publiée par l’Insee en 2001, estimant à 387 800 le nombre de personnes vivant à la rue. Ces chiffres ne prennent pas en compte les squats, les personnes qui évitent tout contact et ne formulent aucune demande et les SDF des villes de moins de 20 000 habitants.

De plus, de l’avis général, les choses se sont considérablement aggravées depuis 2001, particulièrement en ce qui concerne les familles. Conclusion de Patrick Declerck : « Oui, il est bien raisonnable d’estimer à une centaine de milliers les hommes, les femmes et les enfants à la rue en temps T. Et oui, grosso modo, au total entre 400 000 et 500 000 personnes gravitent autour de ce trou noir qu’est la rue ». Il remet également en cause les résultats d’une enquête récente publiée par Emmaüs (lire l’interview) et réalisée avec l’institut de sondage BVA auprès des usagers des centres d’hébergement de l’association à Paris et en région parisienne. Elle souligne que les centres d’accueil et le 115 sont jugés essentiels pour trouver un hébergement, liste les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontées les personnes sans-abri, relaie leur jugement à l’égard du système d’aide sociale, l’importance accordée au rôle des travailleurs sociaux, livre leur opinion sur leur situation actuelle et leur vision de l’avenir.

Sur ce dernier point, 77 % des personnes interrogées, malgré les difficultés évoquées – et elles sont légion – pensent que leur situation va s’améliorer et se disent « foncièrement optimistes » pour l’avenir. Une conclusion qui fait bondir Patrick Declerck : « Comment les personnes accueillies dans une association et interrogées en son sein peuvent-elles s’exprimer authentiquement ? Le plus grave est que les journaux reprennent ces chiffres sans recul, sans critique. Les SDF sont à 77 % foncièrement optimistes ? Tout irait donc bien. Dans ce cas pourquoi la société s’indignerait-elle ? Ce genre d’initiatives douteuses renvoie pour moi à la confusion mentale du monde caritatif ».

On l’aura compris, les institutions caritatives ne trouvent pas grâce aux yeux de l’auteur qui les juge « éthiquement corrompues ». Il estime que « leurs indignations sont souvent ritualisées, confinées aux soigneuses marges de l’audible et de l’acceptable car en fin de compte, il importe de ne fâcher personne et in fine, les uns et les autres passent à la caisse de l’État ». Il ajoute : « Les associations caritatives servent beaucoup plus qu’elles ne le mesurent de courroies de transmission à l’idéologie dominante vis-à-vis de laquelle elles ne font pas suffisamment preuve de vigilance critique ».

Il appelle de ses vœux le passage d’une « culture de don à une logique de droit », le droit à un abri viable à durée indéterminée et à un revenu minimum d’existence (RME), sans contrepartie ni contrôle moralisateur. « Si nous voulons que ce fantasme fondateur appelé Contrat social ait la moindre chance d’être pris au sérieux, en contrepartie de l’aliénation d’une partie de notre liberté, la société doit s’engager à assurer à tous des conditions de survie minimum. Si elle refuse, le masque tombe et on voit que derrière notre démocratie se tapit un totalitarisme de la normalité dont le principe est « travaille ou crève ». Le RME est une mesure aussi fondamentale que la couverture maladie universelle (CMU) et doit se compléter de mesures qui permettent à minima de survivre décemment à l’abri de la cruauté du monde. »

Les textes publiés par la CIA listent les techniques de torture : privation de sommeil, de nourriture, hypothermie, isolement… autant de techniques qui visent à rendre le sujet confus, désorienté dans le temps et l’espace, à l’affaiblir en vue d’un interrogatoire. « C’est ce que vivent les gens à la rue, estime Patrick Declerck. La vie dans la rue constitue une torture infligée par la société à des personnes qui sont, bien malgré elles, incapables de se cantonner dans le champ de la normalité et du labeur ». Fort de son expérience auprès des personnes SDF, il sait que la souffrance dans la rue est immense, la demande de soins aussi. « Personne ne choisit à la légère de rester dans la rue », rappelle-t-il « le prétendre évite de s’interroger sur les raisons pour lesquelles des personnes préfèrent la rue à certains centres d’hébergement où elles peuvent attraper des parasites, subir des vols ou des violences physiques ».

Médecins du monde a adressé une lettre ouverte au président de la République ainsi qu’aux députés et sénateurs demandant « la remise à plat de tout le système d’hébergement ». Patrick Declerck partage ce souhait : « Le premier souci est d’arrêter l’hémorragie, assurer un bas seuil viable et décent, mettre fin à cette infamie ».


L’errance ne frappe pas au hasard

Entretien avec Véronique Mougin, journaliste et auteur de Les SDF, éd. Le Cavalier Bleu, 2005 et Femmes en galère, enquête sur celles qui vivent avec moins de 600 euros par mois, éd. La Martinière, 2005 (lire la critique)

Le sigle SDF désigne aujourd’hui une multiplicité d’hommes et de femmes aux parcours bien différents. Qui sont-ils ?

L’Insee, en 2001, dénombrait 86 000 personnes sans-domicile fréquentant les services d’aide. On croise des migrants déboutés du droit d’asile ou en demande de papiers (donc interdits de travail), des travailleurs précaires, des expulsés, des errants de longue durée, des chômeurs en attente de HLM, des jeunes sans famille et sans RMI, des femmes battues parties de chez elles, des femmes mariées de force en cavale, des personnes toxicomanes, des anciens détenus, des fous sans asile, des seniors sans maison de retraite… La plupart sont victimes, à des niveaux différents, de la crise du logement : HLM manquants, système d’hébergement d’urgence et d’insertion saturé, maisons de retraite onéreuses, places en hôpitaux psy en chute libre…

Quelles sont les raisons pour lesquelles ces personnes se retrouvent sans toit ?

Pour justifier leur situation, 37 % des personnes SDF invoquent la perte de leur conjoint. 21 % d’entre elles l’impossibilité de payer le loyer et 13 % l’expulsion. L’événement déclencheur du sans-abrisme peut être une rupture familiale ou conjugale, une perte d’emploi qui implique une diminution de revenus… Mais l’errance ne frappe pas au hasard, la majorité de ces personnes était déjà en situation précaire auparavant, vis-à-vis du marché du travail, de l’histoire familiale… : la plupart se recrutent dans les classes populaires ; 4 sur 10 ne possèdent aucun diplôme. À un milieu d’origine modeste s’ajoute une enfance souvent difficile : placement, décès d’un proche, mauvais traitements, incarcération, addiction… Plus généralement, ce qui caractérise les personnes SDF est sans doute un cumul de handicaps : réseau familial faible, impossibilité de travailler (invalidité, manque de papiers…) ou précarité de l’emploi (CDD à répétition)…

La probabilité pour les femmes de se retrouver à la rue est-elle particulièrement importante ?

D’après la fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri, 35 % des femmes SDF européennes se sont jetées à la rue pour fuir un conjoint violent. En France, selon une enquête menée par les services sociaux de Seine-Saint-Denis, environ 10 % des femmes momentanément sans domicile déclarent se séparer d’un compagnon frappeur. Plus souvent violentées que les hommes, mais aussi plus souvent au chômage et en contrats précaires, moins bien payées, plus souvent pauvres…, elles connaissent un risque plus grand que les hommes de se retrouver en situation de grande précarité.

Au Samu Social, entre 1998 et 2002, le nombre de femmes seules a augmenté de 38,5 %, celui des femmes vivant en couple a bondi de 10 % et le nombre de mères de famille a été multiplié par 4 en cinq ans. Au Secours catholique, la gent féminine représente la majorité des accueillis (55 %). D’après l’Insee, 36 % des sans-domicile fréquentant les services d’aide sont des femmes, soit 22 000 personnes : beaucoup d’entre elles ont néanmoins un toit sur leur tête en étant logées en centre d’hébergement d’urgence, en résidence maternelle… De nombreux chercheurs font ainsi état d’une « discrimination positive » envers les femmes précaires, surtout lorsqu’elles sont accompagnées d’enfants : la solidarité nationale, comme la solidarité familiale, semble jouer plus fortement en leur faveur.

Néanmoins, d’après l’Insee, 7 % des femmes SDF passent ponctuellement la nuit dehors ; 3 % ont vécu sur le trottoir plus d’un an. Sans compter celles qui échappent à la statistique. Certains observateurs, associatifs et chercheurs soulignent une invisibilité plus grande des femmes SDF : elles seraient plus discrètes que les hommes dans leur pratique de manche, cachées dans les interstices urbains (squats, garages, caravanes…). Ce qui explique que l’opinion publique pense encore largement que les femmes sont à l’abri de la rue.


[1Éditions Plon, collection Terre Humaine, 2001.

Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF, Patrick Declerck, éditions Gallimard, 2005


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