N° 962 | du 25 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 février 2010

Papa, maman, la rue et moi un livre sur les sans-logis

Jacques Trémintin

Thème : SDF

Pendant deux années, Véronique Mougin, journaliste, et Pascal Bachelet, photographe, ont suivi sept familles sans logis bénéficiant d’un accompagnement du centre d’action sociale protestant. Ils en ont fait un très beau livre : Papa, maman, la rue et moi.

Les auteurs nous livrent dans cet ouvrage le résultat vivant de cette aventure commune qui leur a permis de voir ces personnes évoluer, changer, avancer, douter, se mobiliser [1]… Au final, un magnifique ouvrage que l’on peut dédier aux centaines de milliers de familles souffrant du mal logement. L’écriture est alerte et percutante. Les photos sont toujours respectueuses, sans jamais donner dans l’exhibitionnisme. Le propos est d’une grande justesse et d’une pertinence sans faille.

Le récit des sept destinées présentées permet de plonger dans l’existence réelle et palpable de familles que peu de chose distingue du sort de la plupart des lecteurs. Car, si perdre sa maison ou être expulsé et se retrouver à la rue était impensable lorsque l’emploi, les solidarités familiales et le filet de protection sociale constituaient un rempart efficace, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. 60 % des Français jugent qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches peut finir un jour à la rue. Rien d’étonnant, puisque 2,5 millions d’entre eux ce sont un jour retrouvés, à un moment de leur existence, sans chez soi.

Tranches de vie

L’ouvrage nous parle d’abord de Madame Andès et de ses deux enfants hébergés au foyer l’Eglantine, heureux de n’être pas à la rue, mais pétris de honte de ne pouvoir bénéficier d’un toit. Avec Marie-Madeleine Yossa et la famille Awad, nous croisons le drame des réfugiés sans papiers, leur errance, leurs espoirs et leur confrontation avec l’absurdité d’une réglementation qui ne leur permet pas de s’insérer tout en n’étant pas expulsables. Mais le sort ne s’acharne pas que sur des familles venues de l’autre bout du monde.

Les destinées tragiques sont aussi hexagonales, avec cet impressionnant portrait de celui qui se fait appeler sous le pseudonyme de Bruno Dupont, agent immobilier et SDF et qui camoufle sa déchéance provisoire à ses collègues et à sa famille, pour mieux rebondir et s’en sortir. David Lafraise, quant à lui, est un enfant de la DASS qui a vu ses propres enfants placés à l’Aide sociale à l’enfance. Ancien taulard, ancien braqueur, ancien mauvais garçon, réinséré grâce à un réseau de véritables anges gardiens qui l’ont soutenu, il se bat pour retrouver ses trois enfants. Mais l’on ne saurait refermer l’ouvrage sans lire l’histoire édifiante de Célestine Mague, une battante hors du commun qui finira par obtenir un HLM, après un combat quotidien qui lui aura semblé une éternité. L’ouvrage de Véronique Mougin et de Pascal Bachelet ne se contente pas de constater le terrible sort que réserve la patrie des droits de l’homme à ses membres les plus démunis, il nourrit l’espoir et la révolte.

Les travailleurs sociaux face aux sans-logis

Ces assistantes sociales, ces éducateurs, ces chefs de service qui se penchent sur les dossiers des sans-logis, Véronique Mougin et Pascal Bachelet leur rendent hommage. Certains sont investis comme une famille de substitution, d’autres font l’objet de vertes critiques pour leur inefficacité et leur incompétence, leur peu d’écoute et leur action jugée par trop routinière. Dur, dur que d’être au contact de toute la misère du monde et de se sentir impuissants face à des demandes de logement auxquelles on n’a d’autres choix que de répondre par la négative. Alors, certains somatisent (maux de tête, insomnies, déprime…). Difficile de rentrer chez soi, serein et épanoui, après avoir dû laisser des familles dans des conditions d’existence sordides ou précaires. D’autres, face aux moyens dérisoires qui sont mis à leur disposition, se protègent et « n’écoutent plus, ou mal, l’être humain démuni assis en face d’eux » (p. 110).

Il n’en reste pas moins que tout n’est pas figé dans le marbre. Ainsi, de méthodologies d’action encore trop souvent tournées vers l’individu, qui n’utilisent pas suffisamment les réseaux de sociabilité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des institutions et qui mériteraient d’évoluer. « Pourtant les amis, conjoints et parents sont des atouts pour rebondir » (p. 118). Sans compter les modalités d’accueil des centres d’hébergement créés pour accueillir les SDF d’antan et qui ne sont pas toujours conçus pour prendre en charge le nouveau public des couples et de plus en plus souvent des parents accompagnés de leurs enfants. Entre les structures qui n’acceptent pas les conjoints, celles qui admettent les enfants de moins de six ans, celles qui ne les prennent qu’à partir de six ans… conserver dans ces conditions des relations familiales relève du challenge, alors même que le cercle familial joue un rôle structurant et épanouissant.

Mais les droits progressent. Il a fallu attendre 1994 pour que les SDF puissent se faire établir une carte nationale d’identité, 1998 pour qu’ils puissent s’inscrire sur les listes électorales, 2002 pour qu’ils puissent donner leur avis sur leurs modalités d’hébergement. Le droit à une vie affective et familiale leur sera à terme non seulement reconnu, mais mis en œuvre, comme cela a déjà commencé à l’être en maints endroits.


[1Papa, maman, la rue et moi. Quelle vie de famille pour les « sans domicile » ? Photographies de Pascal Bachelet, textes de Véronique Mougin, éd. Pascal Bachelet, 2009, (132 p. ; 30 €) Commander ce livre


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