N° 962 | du 25 février 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 février 2010

Quand les citoyens prennent en charge les SDF

Jacques Trémintin

Thème : SDF

À Nantes, un groupe de personnes, réunies au sein de l’association Toit à moi, vient de démontrer que l’action sociale n’est l’apanage ni des politiques ni des professionnels. Un exemple à suivre.

S’il est un public que l’on peut difficilement ignorer, c’est bien celui des sans domicile fixe qui peuple nos centres-ville. Ils se postent à la porte des supérettes ou devant les cabines de paiement des parkings, espérant les quelques pièces de monnaie qu’on vient de récupérer. On les retrouve parfois, au détour d’une rue piétonne, dans une posture d’imploration, à genoux, les mains tendues, la tête baissée. Une telle visibilité ne peut laisser insensible. Si certains d’entre nous tournent les yeux, gênés, d’autres les regardent furibonds en pensant très fort « ils n’ont qu’à aller bosser, ces fainéants ». Mais nous sommes tout aussi nombreux à nous révolter, voire à culpabiliser de notre impuissance face à une situation qui non seulement perdure, mais s’amplifie au fil des années.

C’est le cas, en ce jour de 2006, de Denis Castin (lire l’interview), attablé à une terrasse de café et qui supporte difficilement de rester passif face aux SDF qui se trouvent de l’autre côté de la rue. Pourtant, il n’est pas prêt à en accueillir chez lui. Pas plus qu’il n’a les moyens de leur payer un loyer. Naît alors une idée aussi utopique que saugrenue : et s’ils s’y mettaient à plusieurs pour réunir les sommes nécessaires à la location d’un logement ? Il en parle à un ami, Gwenaël Morvan, qui loin de le dissuader, décide de le rejoindre dans cette aventure. Et nos deux compères de solliciter leur réseau familial, amical, professionnel, relationnel… qui, contre toute attente, répond favorablement à leur idée. Le 1er janvier 2007, se crée l’association Toit à moi.

La genèse de l’association

Toute l’année va être consacrée à des études de faisabilité. La DDASS est contactée. Mais cette administration apparaît très hostile. Non seulement, elle refuse le principe du versement du même prix de journée que celui qu’elle accorde aux CHRS, mais elle se montre tout à fait incrédule face à ce projet. Pourtant, l’effet boule de neige agissant, le nombre de particuliers prêts à s’engager non sur un don ponctuel, mais sur un vrai parrainage, s’accroît. De fait, ils sont aujourd’hui plus d’une centaine à verser mensuellement une somme moyenne de 15 à 20 €. Les personnes morales ne sont pas oubliées : sur les nombreux artisans, entreprises, collectivités, banques, institutions sociales, fondation sollicités, plus d’une quinzaine s’engagent financièrement.

Plus que vers une location, l’association s’oriente alors vers une acquisition. Un emprunt est contracté, avec un remboursement sur cinq ans. Les promesses de contributions régulières permettent, en octobre 2008 l’achat, pour 80 000 €, d’un premier T1bis. Mais il ne suffit pas d’avoir la bienveillance nécessaire et une bonne volonté à revendre, pour savoir comment accompagner une population aussi complexe. La nécessité d’une intervention professionnelle s’impose à tous. C’est Caroline Spagnol, déjà bénévole dans l’association et par ailleurs conseillère en économie sociale et familiale de formation, qui va venir remplir cette fonction : elle devient salariée de Toit à moi.

Les critères d’admission

Le logement acquis et un professionnel recruté, il ne restait plus qu’à trouver la personne bénéficiaire. L’association va alors élaborer des critères permettant d’étudier les candidatures à ce logement. On a trop souvent tendance à globaliser et généraliser les situations des personnes sans domicile fixe. Pourtant, chaque cas est différent. On peut se retrouver à la rue à la suite d’un accident de parcours ponctuel, comme on peut y être depuis des années dans un processus de chronicisation. La personne concernée peut être dotée de compétences pouvant assez rapidement être réactivées, comme elle peut être plongée dans une désocialisation aggravée pas des difficultés psychiatriques que d’aucuns jugent irréversibles. D’où la nécessité d’apporter des réponses adaptées à la problématique de chacun.

Le créneau choisi par Toit à moi n’est pas celui du premier accueil : l’hébergement d’urgence est écarté. L’association considère son intervention comme une transition vers une situation normalisée : elle permet d’avoir chaque soir un toit sous lequel dormir, qui plus est, toit que l’on peut payer chaque mois à partir de ses propres ressources. Trois critères sont donc définis : une recherche de logement certes, mais aussi une situation d’isolement et de rupture sociale, avec quand même un minimum de capacité à se prendre en charge.

Comment ça marche ?

Toit à moi n’a jamais imaginé fonctionner dans une logique de charité. Sa démarche relève de la solidarité citoyenne. Il n’est donc pas question d’une quelconque gratuité pour la personne bénéficiaire qui est invitée à signer un contrat d’occupation précaire. Il lui est demandé de payer une indemnité d’occupation de 270 €. Le prix du marché pour les studios équivalents s’élève dans le même immeuble à 450 €. Une fois l’APL déduite, il lui reste 18 € à débourser. A quoi, il lui faut rajouter les charges afférentes tels l’EDF ou l’assurance habitation.

L’objectif de l’association étant bien de donner un coup de main pour permettre de retrouver sa place dans la société, il ne s’agit ni d’imaginer une installation définitive, ni d’attendre passivement que la situation s’améliore d’elle-même. Même si la personne accueillie n’est pas placée devant une échéance impérative, tout est mis en œuvre pour lui permettre de progresser dans son projet d’autonomisation. C’est d’abord Caroline Spagnol, la conseillère en économie sociale et familiale de l’association, qui se met à disposition à raison d’un à deux entretiens par semaine, pour favoriser la réappropriation de la vie quotidienne dans une logique d’accompagnement social global. Mais c’est aussi une dizaine de bénévoles qui donnent de leur temps pour rendre visite à la personne accueillie. Il s’agit d’être présent auprès d’elle pour l’aider à retisser progressivement son réseau relationnel. Cette mobilisation de tant d’énergie autour d’une même personne n’est pas sans poser un certain nombre de questions.

Sous le feu des critiques

« Tout ça, pour loger une seule personne ! » La réflexion fuse de temps à autre, quand l’association explique son action. Il est vrai que le résultat obtenu est infime au regard des efforts déployés et des besoins restant encore à satisfaire. Même si une personne réinsérée, c’est toujours ça de fait, ce n’est pas délibérément que l’association a commencé par un seul occupant dans un seul logement. Elle n’en est qu’à sa deuxième année d’existence. L’augmentation du nombre de parrains vient de permettre l’achat d’un second appartement (le 21 janvier 2010). En route pour l’achat d’un troisième. A terme, en fonction de la mobilisation des donateurs, l’ambition est de se constituer un petit parc d’une demi-douzaine de T1/T2.

Et pourquoi pas plus. Quant à l’approche très individualisée, qui peut apparaître comme un luxe, elle ne présente pas plus d’effets pervers que la gestion collective qui amène un certain nombre de SDF à préférer dormir dehors plutôt que de se retrouver dans des dortoirs où règnent toujours la promiscuité et parfois l’insécurité. Et puis, il y a le choix de ne pas fonctionner exclusivement avec les financements publics. A une époque où l’Etat cherche à se désengager de ses obligations sociales, de tels actes de solidarité de la part de particuliers ne vont-ils pas l’encourager à se retirer encore un peu plus ? Il est difficile d’imaginer une telle substitution, ne serait-ce qu’en terme d’échelle. Il faut raisonner dans une logique de complémentarité, l’action d’une association comme Toit à moi ne pouvant rester que bien modeste au regard de l’importance des besoins.

L’association Toit à moi n’a pas la prétention d’apporter LA bonne solution. Elle apporte sa contribution, tout simplement, qui n’est qu’une parmi tant d’autres. Au final, l’immense avantage de cette initiative, c’est avant tout d’exister. Une utopie que l’on pouvait juger au départ un peu naïve, voire délirante, a pu se concrétiser. Cela montre que l’on peut toujours inventer quelque chose. Le bon réflexe, c’est peut-être de refuser au départ de penser que ce n’est pas possible. Des citoyens se sont mobilisés pour répondre avec leurs faibles moyens à ce qui ne leur semblait pas supportable. Et ça marche ! Cette sacrée bonne nouvelle méritait d’être annoncée, surtout dans une période gagnée par la sinistrose et une certaine forme de découragement. Ce projet n’a pas pour vocation de se limiter à la région nantaise. Ses promoteurs ne cherchent pas à le garder jalousement pour eux. Il peut donner des idées à bien d’autres. Déjà des contacts ont été pris par des personnes intéressées tant à l’est du pays que dans la région de Marseille. Qu’une telle démarche essaime et fasse des petits, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.


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