N° 976 | du 10 juin 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 juin 2010

Mise à l’abri et nouveau départ

Katia Rouff

Thème : Violences conjugales

À Paris, le centre de stabilisation Suzanne-Képès accueille seize femmes victimes de violences intrafamiliales, avec ou sans enfants. Dans un cadre chaleureux, elles bénéficient d’un accompagnement social, juridique et psychologique.

Le centre Suzanne-Képès est né des volontés conjuguées de la ville de Paris, de l’Etat et de l’association Aurore qui le gère, d’étoffer l’offre d’hébergement pour les femmes victimes de violences conjugales, il a ouvert ses portes en juillet 2007. La mission première du centre Suzanne-Képès est la mise en sécurité des femmes accueillies. Les éducateurs, présents de 9h à 21h, et les veilleurs de nuit se relaient afin d’assurer une surveillance constante de la structure.

A leur arrivée, les femmes se sentent rassurées, elles se détendent, changeant même rapidement d’apparence physique. Après avoir vécu dans la peur, elles affirment pouvoir enfin se reposer sans crainte. « Paradoxalement, ce lieu qui les « enferme » par sa sécurisation, les libère », constate Liza Janoueix, chef de service. Les enfants aussi, très agités à leur arrivée, s’apaisent rapidement.

Porter plainte

Les éducateurs accompagnent les femmes dans leurs démarches juridiques, de manière personnalisée. En 2008, 74 % d’entre elles ont porté plainte. L’équipe amène la mère à porter rapidement plainte au commissariat et à demander une audience au juge aux affaires familiales pour obtenir le droit de garde. En attendant sa décision, elle peut proposer au père de voir l’enfant chez un tiers. Cependant, l’équipe l’incite à plutôt organiser ces rencontres dans un lieu d’accueil pour des visites médiatisées.

Pour la femme, rompre avec son ancien conjoint violent est souvent très difficile. « Dans cette situation d’emprise, elle reste ambivalente surtout si son ancien compagnon est le père de ses enfants. Le fait d’avoir des contacts avec leur ancien conjoint ne constitue pas, bien entendu, un motif d’exclusion de la structure. Nous ne portons aucun jugement, même si nous incitons les femmes à faire le point sur leurs sentiments et leurs « ambiguïtés », souligne la chef de service.

Les femmes accueillies au centre Suzanne-Képès éprouvent en priorité un très fort besoin de parler, via des entretiens formels et informels avec l’équipe. Au moment de leur entretien d’admission, elles rencontrent également la psychologue de la structure. D’autres sont orientées vers des partenaires proposant des entretiens de soutien psychologique.

A leur arrivée, la majorité des femmes n’ont ni travail ni ressources. Durant les premiers mois de leur séjour, l’association leur octroie des chèques service pour la nourriture et la vêture et les dispense de participer aux frais d’hébergement. La moitié des résidentes travaillent ou suivent une formation qualifiante, les autres en sont empêchées (grossesse, maladie, absence de titre de séjour…) Certaines subissent le contrecoup de leur histoire et souffrent de divers maux. Pour les soutenir et les aider à aller mieux, l’équipe organise des sorties et des ateliers en fonction de leurs désirs et demandes (théâtre, peinture…) Ces femmes ont besoin de reprendre confiance en elles, de se réapproprier leur corps et de réapprendre la bientraitance.

Les enfants témoins

L’équipe est très attentive à ce qui se passe pour l’enfant témoin des violences familiales. L’image de ses deux parents est souvent dégradée. L’équipe amène la mère à prendre conscience – si ce n’est déjà fait – que son fils ou sa fille est une victime collatérale de ces violences. Ce sont les professionnels qui permettent le plus souvent à l’enfant de trouver des appuis leur évitant d’être pris dans des conflits de loyauté trop importants. Et en effet, à la condition qu’ils bénéficient d’une aide en leur nom propre, les enfants se sentent rapidement mieux.

Le relogement des résidentes constitue la principale difficulté du centre Suzanne-Képès. La durée d’accueil, fixée à trois mois renouvelables, s’élève en réalité à une quinzaine de mois. 90 % des résidentes ne relèvent pas d’un relogement en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et l’équipe estime que cela constituerait pour elles une régression. En lien avec l’association Aurore, elle met en place des partenariats avec des propriétaires solidaires et des bailleurs sociaux (Solibail, baux glissants…), pour favoriser l’accès au logement autonome des femmes mais cela reste insuffisant.

A l’heure actuelle, l’équipe assure une écoute téléphonique pour les femmes qui la contactent. Cela leur permet de commencer à mûrir leur séparation et d’élaborer un projet d’avenir en attendant une mise à l’abri (lire l’interview de Solem Degabriel, juriste au CIDEFF). En effet, dans 90 % des cas – surtout si elle a de jeunes enfants – une femme quittant son conjoint pour se réfugier à l’hôtel lors d’une crise de violence, regagnera le domicile familial, si elle ne bénéficie pas d’une écoute et d’un soutien.


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