N° 976 | du 10 juin 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 juin 2010

La violence faites aux femmes, un combat de tous les jours

Mylène Béline

Thème : Violences conjugales

L’adoption à l’unanimité par les députés, en première lecture, le 25 février 2010, de la proposition de loi « renforçant la protection des victimes et la prévention et la répression des violences faites aux femmes » a actionné le tam-tam médiatique. Depuis, il se tait. Mais les violences, elles, courent toujours, avec en tête la violence conjugale dont les femmes sont les principales victimes : une sur dix en France. Tous les deux jours et demi l’une d’elles meurt sous les coups de son conjoint ou compagnon ou ex. Un fléau, teinté de barbarie, auquel notre société tente d’apporter des réponses.

Des épouses et compagnes peuvent en témoigner : au commencement était l’omerta. Il faut attendre la fin des années soixante-dix pour que le tabou se brise significativement : les femmes battues sortent de l’ombre pour se réfugier dans les foyers créés à leur intention. On stigmatise alors la violence physique en milieu défavorisé. Il n’empêche, ces comportements violents sont pointés comme anormaux, punissables par la loi. La femme victime peut s’y soustraire et être protégée. Au fil du temps, la connaissance de la problématique s’affinant, on ose dire que tous les milieux sont touchés.

L’appellation violences conjugales apparaît, nommant les autres formes de violence au sein du couple : les relations sexuelles forcées, reconnues comme viol entre époux en 2006 ; les violences économiques ou privation de moyens matériels, contrôle des dépenses, spoliation ; la large palette des violences psychologiques aux couleurs d’humiliation, propos dégradants, contrôle des actes, emprise, isolement social et familial, sapant chez la femme toute estime de soi.

Ces violences psychologiques qui sont aujourd’hui le fer de lance de la proposition de loi et qui, au prétexte qu’elles précèdent quasiment toujours les violences physiques, doivent être combattues, c’est une question de prévention nous dit-on. Ce harcèlement psychologique que l’on érige en délit spécifique sur le modèle du harcèlement moral au travail, mais qui, comme lui, aura bien du mal à être prouvé.

Le poids de la loi

On légifère pour tenter de mieux définir les contenus du fléau, mais aussi pour réprimer les auteurs des délits. On organise également la protection des victimes en prévoyant notamment l’intervention d’urgence puisqu’il faut bel et bien, dans de nombreux cas, éviter le meurtre. Il s’agit alors de mettre à l’abri la femme, accompagnée la plupart du temps de ses enfants.

D’où les foyers spécialisés, l’accueil auprès de la famille ou des amis n’étant souvent ni pérenne ni adéquat. L’idée de logements réservés par les bailleurs sociaux est émise de façon récurrente, mais sans grand succès. Pour préserver les droits de la femme et des enfants, l’arsenal des procédures civiles habituelles relatives au divorce et à la séparation peut être mobilisé en urgence (référé). L’éviction du conjoint violent est possible depuis 2006. Afin de mieux protéger la victime le plus tôt possible, en amont de la plainte, le récent texte de loi prévoit une « ordonnance de protection ». A noter que la protection est une composante omniprésente du traitement de ces situations, un épisode aigu pouvant toujours surgir.

Vu la teneur des comportements à l’œuvre, une prise en charge des protagonistes, dans l’urgence ou non, s’impose, au sein d’une problématique où la violence est le référent principal du mode de communication. La relation de couple est évidemment à interroger ainsi que la protection de l’enfant, grand oublié dans ces situations où, en tant que témoin aux premières loges, il est pourtant en risque sinon en danger. En termes de moyens, s’agissant des femmes, même si l’offre est loin de couvrir les besoins, on trouve un existant non négligeable : plates-formes d’écoute 24 heures/24, consultations spécialisées, centres d’accueil.

Rares sont, par contre, les services d’aide aux hommes violents. Il est vrai que, souvent dans le déni, ils se montrent en général moins accessibles à une démarche de soin. Lien de cause à effet ? L’accent est fortement mis sur la nécessité de la répression, ce qui occulte totalement leur vécu de victimes en souffrance.

L’accent sur la prévention

Des préconisations en termes de prévention sont régulièrement alignées dans les différents textes. Elle passe par l’information-sensibilisation basée sur le repérage précoce des signaux d’alerte trop souvent banalisés, autant par l’auteur que par la victime, mais qui doivent inciter à réagir : les « petites » manifestations de manque de respect « il ne veut pas que je me maquille, que je porte une jupe », la gifle, grand classique, tant chez les jeunes que chez les adultes.

Auprès des jeunes publics la prévention trouve sa place dans les établissements scolaires lors des séances d’éducation à la sexualité et la citoyenneté qui gagneraient à être développées. Un certain nombre de services et d’associations à vocation préventive œuvrent également dans ce domaine. Et puis il y a les opérations de communication grand public. La journée de la femme le 8 mars ; la journée internationale – le sujet ne concerne pas que l’Hexagone, loin s’en faut – pour l’élimination des violences faites aux femmes, le 25 novembre.

C’est dans ce cadre, du reste, que le gouvernement français a déclaré ces violences grande cause nationale en 2010, avec campagne de communication – spot TV, court métrage. Mais ces opérations, certes utiles, ne doivent pas faire oublier la racine du mal : la violence, symptôme d’une souffrance souvent façonnée dans l’enfance au sein d’une famille maltraitante, où règne la violence. Faire de la protection des enfants vivant dans ces contextes, une priorité, ne serait-il pas la plus efficace des préventions ?

Encore des efforts

On le voit, le sujet fait appel à un large éventail d’actions nécessitant, à toutes les étapes de l’intervention, des professionnels formés. Ainsi un « référent violences intrafamiliales », est prévu dans les brigades de gendarmerie et de police. D’une façon générale l’offre de formation s’est étoffée ces dernières années, mais exclut certains professionnels : les isolés et ceux dont les employeurs manquent de moyens ou de motivation pour investir dans ce domaine.

En dépit des voix qui s’élèvent contre cette ingérence dans la sphère privée des couples, le train de la lutte contre les violences conjugales avance. Mais au lieu du TGV, on trouve un tortillard. D’où quelques questions : a-t-on pris la réelle mesure du problème ? A-t-on la volonté de se doter des moyens nécessaires pour progresser plus vite ? Sachant que la création d’un observatoire national devant permettre une meilleure approche de la problématique a été écartée par la récente proposition de loi, on est en droit d’en douter.

Malgré tout, des batailles se gagnent. Pour preuve : les plaintes pour violences conjugales ont augmenté de 31 % entre 2004 et 2007, le taux de réponse pénale à l’encontre des auteurs est passé de 68,9 % en 2003 à 83,8 % en 2008 (source Fnars). Par ailleurs, extrapolant la problématique du couple et de la conjugalité et prenant en compte les évolutions de la société – multiculturalisme, discriminations sexistes en tous genres, paupérisation des femmes – d’autres violences faites aux femmes sont aujourd’hui combattues : celle qui sévit en milieu professionnel, sur l’espace public, les violences économiques, les agressions et mutilations sexuelles, les mariages forcés…, promesses de luttes infinies.


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