N° 866 | du 20 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 décembre 2007

Michel Jaouen, curé des mers

Nathalie Bougeard

À 87 ans, le père Michel Jaouen continue de sillonner les océans et de tendre la main à ceux qui sont dans la panade.

Faire le portrait de cet homme-là est une gageure. Son curriculum vitae est long comme le bras et pourtant, il ne suffit pas à le résumer. Même chose pour son carnet d’adresses, rempli de noms de personnalités et d’inconnus. Sa passion pour la mer ? Il la balaie d’un revers de main : « Les bateaux sont un super outil qui peuvent vraiment aider les stagiaires. Mais ce n’est qu’un support. Je ne navigue jamais seul. Ce sont les gens qui m’intéressent », s’emporte-t-il. Voilà, le mot est lâché : les gens.

Depuis des années, peut-être même depuis toujours, Michel Jaouen consacre une très grande part de son temps aux autres, et notamment à ceux qui en ont le plus besoin. Issu d’une famille nombreuse, Michel Jaouen entre en 1939 dans la Compagnie de Jésus et reçoit le sacerdoce en 1951. Avec un autre jésuite, il s’occupe alors d’organiser des sorties pour les jeunes placés dans des maisons de rééducation. Sur la camionnette, un sigle : AJD, comme Aumônerie de la jeunesse délinquante. Et, un jour, quand un passant curieux demande la signification de ces trois lettres, un adolescent répond : les Amis de jeudi dimanche. Plus sympathique que la première appellation, le nouveau nom est donc adopté. L’anecdote est ancienne mais elle résume assez bien l’état d’esprit de Michel Jaouen : un type direct, facétieux à sa façon, et qui vous regarde droit dans les yeux.

Vider les prisons

Dans les années soixante, ce prêtre qui n’a jamais eu de paroisse est aumônier à la prison de Fresnes. « Je me baladais dans les couloirs et je parlais aux gars. C’est terrible la prison », se souvient-il encore. Et comme rien n’est prévu pour ceux qui en sortent, il crée à Paris le foyer des Epinettes qui pendant dix ans accueillera ceux qui sont sortis des quatre murs. « Les gars avaient une chambre et la clé qui allait avec ; c’était chez eux. Avec ça, ils savaient vraiment pourquoi ils allaient faire des efforts pour ne pas retourner en tôle », continue-t-il.

Aujourd’hui, lorsqu’il entend les gouvernements successifs décider de construire de nouvelles prisons, il est révolté : « Ce n’est pas construire de nouvelles prisons qu’il faut. Mais les vider. L’essentiel, c’est l’éducatif, notamment pour les jeunes. Un gosse ce qu’il faut c’est l’éduquer et le valoriser », estime-t-il.

S’exprimer par les actes

Invité récemment à rencontrer un conseiller de la garde des Sceaux, il ne mâche pas ses mots : « Les magistrats devraient être mieux formés et notamment faire un stage en prison. Pas au près du directeur mais avec les surveillants. Ainsi, ils verraient vraiment comment cela se passe », poursuit-il. De fait, des ministres de la Justice, de la Jeunesse et des Sports, il en a vu passer. D’ailleurs, au début des années soixante-dix, il reçoit un télégramme de Joseph Comiti, secrétaire d’Etat chargé de la jeunesse et des sports. « On commençait à parler de la drogue et des drogués. Sachant que la gauche allait l’attaquer sur ce sujet à l’Assemblée nationale, il m’a convoqué d’urgence pour que j’organise quelque chose », raconte le père Jaouen. D’où l’idée d’embarquer les jeunes drogués sur un bateau. « J’ai accepté car j’avais déjà bricolé des trucs avec des jeunes et un bateau. »

Car Michel Jaouen est un pragmatique, bien éloigné du dogmatisme de ceux qui pensent tout savoir. « Nous nous exprimons par nos actes, pas par nos paroles », rappelle-t-il en bon jésuite. Les beaux parleurs qui prennent des notes ou lèvent les bras au ciel devant l’ampleur de la tâche ne l’intéressent pas. Lui, il a besoin d’action, de choses concrètes et efficaces, pas de grands discours.

Toutefois, il ne refuse pas les interviews, et a fortiori, quand c’est les chaînes de télévision qui le sollicitent. « À la télé, il y a de l’audience. Ça nous permet de toucher des donateurs potentiels », justifie-t-il. Car même s’il affirme que « l’argent ne l’a jamais arrêté », Michel Jaouen ne rate pas une occasion de faire connaître le travail de l’AJD. « Regardez nos bateaux. Tous viennent de la récup. Dans des pays comme le Danemark, les Etats-Unis ou encore la Grande-Bretagne, il existe de nombreux bateaux-écoles. Comment se fait-il qu’ici l’Etat ne s’intéresse pas à cette façon de faire ? Une journée de prison revient à 700 euros par jour et en plus, cela ne marche pas. Il est plus que temps que les politiques mais aussi la population en prennent conscience. »

A 87 ans, le père Jaouen est toujours tenté de « rentrer dedans » et continue d’aller de l’avant. « Je regarde toujours devant moi, jamais derrière. Ce qu’il faut c’est continuer d’avancer et de faire des choses, pas d’avoir des regrets, cela ne sert à rien. » Partageant son temps entre Paris, la Bretagne et l’océan Atlantique, Michel Jaouen incarne totalement l’association. Aussi, se pose la question de l’après Jaouen ? « Ils se démerderont… Ce ne sera plus mon problème », conclut-il. Quand je vous disais qu’il était pragmatique.


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