N° 866 | du 20 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 décembre 2007

Un chantier pour se remettre à flot

Nathalie Bougeard

Thèmes : Insertion, Toxicomanie

Animé par quatre formateurs, le chantier de l’Aber Wrac’h, à quelques kilomètres de Landeda, emploie une quinzaine de personnes. En majorité des jeunes de moins de vingt-cinq ans, intéressés par les métiers de la menuiserie marine.

Emballé d’une bâche blanche qui évoque une œuvre des Christo, le Bel Espoir II est à quai depuis l’été dernier. Entièrement rénové il y a dix ans, le vieux trois mâts a de nouveau besoin de gros travaux avant de reprendre la mer en février prochain. Quelques mètres le séparent d’une ancienne usine marémotrice où les Amis de jeudi dimanche ont posé leurs outils en 1998. « À cette époque, le bateau était très abîmé et tous les jours, je venais le pomper. Cela n’avait pas de sens de sortir l’eau sauf à décider de le réparer. C’est comme cela que le chantier est né », raconte Yves Loiselet, responsable de ce site niché au fond d’une vallée de mer (aber en breton).

Un chantier ouvert

Ici, tout au long de l’année, arrivent des jeunes qui ne savent plus très bien où ils en sont. Certains n’ont aucune formation quand d’autres ont déjà travaillé et souhaitent se reconvertir. « Ce sont des jeunes a priori intéressés par le milieu de la mer, soit en réorientation professionnelle, soit qui ont des difficultés et qui ont besoin d’être rapprochés du monde du travail. En fait, le grand handicap, c’est la flemme, le poil dans la main », estime le responsable.

Pour éviter de recruter les fainéants, l’association accepte définitivement les candidats après une période d’essai d’une semaine. De fait, la plupart des postulants - ils viennent de toute la France - n’ont pas d’entretien d’embauche. Il est vrai que Landeda est quasiment au bout du bout de la terre européenne et que l’AJD accepte de prendre des inscriptions par téléphone. Une tâche effectuée par Marie-Anne Loiselet et Aurélie Baron, les deux secrétaires hyper polyvalentes de l’association. « Bien sûr, nous préférons que les gens viennent jusqu’ici pour se rendre compte mais ce n’est pas toujours possible. Aussi, le travail d’écoute téléphonique est-il très important : déjà, nous disons ce que l’association fait et ce qu’elle ne fait pas, nous essayons de décrypter les motivations, etc. Mais d’une façon générale, nous prenons ce qui vient », résume la première. Et de détailler : « Le principal souci, ce sont les cas psys qu’on ne peut pas forcément repérer au téléphone, ni même pendant un entretien ou une semaine passée ici ». Seuls critères : être majeur, de préférence âgé de moins de vingt-cinq ans - mais il arrive que certains soient plus près de la trentaine - et le plus souvent, la priorité est donnée à des jeunes qui n’ont rien.

« Il s’agit d’un chantier à entrées et sorties permanentes, c’est-à-dire qu’il n’y a pas à proprement dit de début formel de formation, ni de fin », précise Yves Loiselet. En fait, lorsqu’un nouveau arrive (ou une nouvelle car l’association privilégie la parité, par principe mais aussi parce que les femmes semblent constituer un facteur adoucissant des mœurs masculines), il prend le chantier à l’instant T. « À nos yeux, tout stagiaire doit être également formateur. Celui qui débarque a un référent stagiaire pour lui expliquer ce qu’il faut faire. Ça valorise les jeunes et nous, ça nous évite de radoter », s’amuse Yves Maguer, formateur depuis dix ans en charpente-menuiserie. « Autre avantage, ici, les stagiaires n’arrivent pas en groupe et l’intégration est meilleure. Ils prennent le travail en marche et vont vite sur les machines. Ce qu’il faut, c’est ne pas trop être “sur leur dos” », poursuit-il.

Résultats visibles

« Le chantier est un super outil, confirme Yves Loiselet. Le travail sur le bois comporte deux énormes avantages : il nécessite de la main d’œuvre qui doit très vite se spécialiser et une fois le travail fait, les résultats sont très visibles et valorisants. D’ailleurs, nous avons très peu de souci de motivation car nous travaillons dans le concret et en plus, nous travaillons pour l’association. Les jeunes se défoncent pour des bateaux sur lesquels ils iront naviguer ensuite. » Il est vrai que les cours théoriques ont toujours été bannis et que l’ambiance générale semble apaisée. Peut-être parce qu’ici, tout le monde travaille, les stagiaires comme les formateurs.

Et puis, la date de remise à l’eau motive tout le monde. «  Nous n’avons pas de rôle de flic car il faut que le travail se fasse et les stagiaires en sont parfaitement conscients », se félicite Yves Maguer. Ambiance sympathique parce qu’ici personne ne demande rien. « Lorsqu’ils arrivent, on ne sait rien d’eux et on ne veut rien savoir. Si ce n’est leur prénom », continue le formateur. Un vendredi sur deux, les stagiaires partent en mer avec leurs encadrants. « Quand tu fais de la charpente marine, c’est mieux de connaître les bateaux », lance en lapalissade Yves Loiselet. Même chose au printemps où tout le monde embarque pour deux à trois semaines de navigation. « À mes yeux, ce ne sont pas des vacances, ça fait intégralement partie de la formation », estime-t-il.

Pour Marc, un jeune homme de vingt et un ans originaire du coin et stagiaire au chantier depuis quelques mois, l’expérience est concluante : « J’avais commencé un BEP d’électricité mais ça m’a dégoûté. J’ai arrêté et depuis, je ne faisais rien. Pas de bêtises mais pas de choses constructives non plus. Ici, j’ai trouvé un truc qui me plaît – la voile – et on touche à tout, c’est bien. J’ai déjà fait un mois sur le Bel Espoir pour aller en Irlande et ça m’a énormément apporté. Avant d’arriver, je n’avais pas du tout confiance en moi. Ici, on te donne assez vite des responsabilités et c’est génial. D’ailleurs, on fait tout bien car on veut garder sa place », raconte-t-il.

Stagiaires rémunérés

Quant à la rémunération, elle peut être assurée par l’assurance-chômage et dans ce cas, les stagiaires sont dégagés des entretiens mensuels. Pour ceux qui justifient de 910 heures de travail sur l’année, le Cnasea (centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles) leur alloue 900 euros mensuels et 300 euros pour ceux qui n’ont jamais travaillé auparavant. « Il n’y a aucun coût d’entrée en formation », souligne Marie-Anne Loiselet. Pour se rendre au travail, les jeunes bénéficient d’un ramassage.

Plus précisément, l’association confie (quand c’est possible) un minibus à l’un des stagiaires afin qu’il passe prendre ses collègues. Ensuite, à chacun d’être à l’heure au point de rendez-vous. « Un type qui arrive en retard au chantier fera le travail le moins intéressant. Pas pour le punir, on s’en fout mais parce que le travail a déjà été distribué et qu’on s’est organisé », explique Yves Loiselet. Cette forme d’autodiscipline soutenue par des raisons réelles et valables donne de bons résultats. Dans l’ensemble, les permanents de l’association ne rencontrent pas beaucoup de difficultés avec les stagiaires.

Et puis, l’AJD donne facilement un coup de pouce à ceux qui n’ont pas les moyens financiers pour avoir un logement. Sur le site, une baraque peut héberger jusqu’à huit jeunes. « C’est du dépannage. Quand ils arrivent en stage et qu’ils n’ont pas de location », souligne Marie-Anne Loiselet. Sauf que pour ceux qui manquent d’autonomie, la vie en collectivité les aide véritablement. « Il y a quelques contraintes : c’est sans alcool, il faut préparer les repas ensemble et entretenir les locaux. En fait, c’est comme en mer », ajoute-t-elle. Il y a encore quelques années, l’association prêtait à l’occasion des voitures aux jeunes qui n’en avaient pas. Finalement, elle a renoncé. « Il faut aussi qu’ils se responsabilisent. Ce ne serait pas leur rendre service que de les prendre en charge totalement », assure-t-elle. Et même si Landeda semble un peu loin des lumières de la ville, le car les y conduits contre un ticket à 2 euros.

Toutefois, depuis quelques années l’AJD réfléchit à un salarié qui pourrait venir superviser le fonctionnement de la baraque. « Nous avons un public qui n’est pas toujours apte à se prendre en main, même le temps d’un week-end. C’est souvent là que les dérapages ont lieu », déplore Marie-Anne Loiselet. « Il ne faudrait pas que ce soit un éducateur, pas un gendarme mais une personne polyvalente pour créer une dynamique. » La piste des volontaires du service européen a bien été évoquée mais le jeune âge des postulants - et donc leur manque d’expérience- ne plaide pas pour cette solution.

Savoir-faire

Depuis toujours, l’Association des amis de jeudi dimanche n’emploie aucun professionnel du travail social. « C’est plus facile car nous avons affaire à des majeurs mais c’est aussi un choix », résume Michel Jaouen qui privilégie largement le savoir-faire aux diplômes. « Il nous arrive d’accueillir des stagiaires éducs sur le chantier. À chaque fois, je leur conseille d’aller passer un CAP quelconque. Histoire d’avoir à apprendre quelque chose à leurs gars et de ne pas être toujours dans le conseil, la morale ou l’assistanat. Ici, nous n’avons pas de problème parce que les quatre formateurs sont avant tout des menuisiers ou des charpentiers », insiste Yves Loiselet. « Etre seulement éducateur est une vue de l’esprit. Cela n’existe pas. En revanche, le professionnel, celui qui a un métier et qui veut le transmettre est éducateur », renchérit Michel Jaouen.

Autre différence de taille avec les structures habituelles, l’absence de réunions de coordination. « On observe les gars sur le chantier, on discute entre nous et ça suffit. Bien sûr, parfois le vendredi soir, si un des stagiaires n’est pas bien, il nous arrive de passer le dimanche  », complète-t-il. Et puis, du lundi au vendredi, tout le monde déjeune ensemble. «  Ça évite l’hypocrisie. Si quelqu’un a quelque chose à dire, il le fait », apprécie Yves Loiselet. Ismaël, vingt-deux ans, est arrivé ici au printemps dernier avec son amie Pauline. Ensemble, ils ont loué un logement et apprécient la formation reçue au chantier. « Ici, chacun apprend à son rythme. Les formateurs ont l’œil. Et puis, le mélange, pour la réinsertion, c’est vraiment bien. Ça évite de concentrer les personnes à problèmes », estime-t-il. Reste l’après-chantier : si les stagiaires trouvent à l’Aber Wrach l’occasion de se remettre à flot et parfois d’envisager une vie différente, à leur sortie, les avis de tempête sont toujours au coin de la rue.


Dans le même numéro

Dossiers

Une association sans subvention

En matière de récupération, l’Association des amis de jeudi dimanche est exemplaire. Mais elle sait aussi fidéliser ses bénévoles et ses donateurs.

Lire la suite…

Michel Jaouen, curé des mers

À 87 ans, le père Michel Jaouen continue de sillonner les océans et de tendre la main à ceux qui sont dans la panade.

Lire la suite…

L’association du Père Jaouen. Des bateaux pour sortir de la galère

Créée en 1954, l’Association des amis de jeudi dimanche, située à Landeda dans le Finistère, organise des croisières à la voile de plusieurs semaines pour des personnes toxicomanes. Elle exploite également un chantier d’insertion où des jeunes viennent s’initier aux métiers de la menuiserie et de la charpente marine. Spécificité : l’équipe d’encadrement ne compte ni travailleur social ni professionnel de santé.

Lire la suite…