N° 866 | du 20 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 décembre 2007

L’association du Père Jaouen. Des bateaux pour sortir de la galère

Nathalie Bougeard

Thèmes : Insertion, Toxicomanie

Créée en 1954, l’Association des amis de jeudi dimanche, située à Landeda dans le Finistère, organise des croisières à la voile de plusieurs semaines pour des personnes toxicomanes. Elle exploite également un chantier d’insertion où des jeunes viennent s’initier aux métiers de la menuiserie et de la charpente marine. Spécificité : l’équipe d’encadrement ne compte ni travailleur social ni professionnel de santé.

Lisbonne, les Canaries, le Cap Vert, les Antilles… Parti le 18 décembre dernier du port de Brest, le Rara Avis (Oiseau rare) va comme chaque année traverser l’Atlantique. Et en février, il sera rejoint par le Bel Espoir II, une goélette trois mâts de trente-huit mètres. Arrivés dans les mers chaudes, ces deux magnifiques vieux gréements embarqueront de nouveaux voyageurs et caboteront d’île en île avant de rentrer en France – via New-York – dans le courant de l’été.

Sur chacun de ces bateaux d’une bonne trentaine de mètres, vingt-neuf et vingt-cinq passagers et deux équipages de huit personnes. À la tête de cette caravane, Michel Jaouen, seul maître à bord après Dieu et curé jésuite de son état (lire son portrait). Ici, les passagers sont appelés des stagiaires. « Nous évitons les mots croisière et passager car dans ce cadre, les gens seraient considérés comme des clients et non pas comme des actifs », rectifie Aurélie Baron, secrétaire en emploi-jeune de l’association. De fait, sur l’Oiseau Rare et le Bel Espoir II, tout le monde participe aux tâches. Pour la navigation, l’équipage accepte les bonnes volontés mais n’impose rien. En revanche, les travaux ménagers sont organisés selon un rigoureux planning. « Deux personnes à la vaisselle et deux autres au service », précise la jeune femme. Et comme en mer, bien se nourrir est important, un cuisinier se charge de la gestion des stocks de nourriture et de la préparation des repas.

Payer son billet

Au-delà des mers traversées, l’intérêt du projet tient au mélange humain. Ici, des retraités sont voisins de bannette (couchette) de jeunes en délicatesse avec la loi, ou des chefs d’entreprise tirent sur les bouts avec des toxicomanes. Pour que ce melting pot opère, Michel Jaouen a établi quelques grands principes et notamment, le prix du billet, identique pour tous, soit 1500 euros pour une grande croisière [1]. « Chacun doit payer le prix de son billet, les sommes sont réduites au maximum puisque nous ne faisons aucun bénéfice. Et à l’occasion, on fait crédit. Nous sommes attachés à cette règle. Ainsi, tout le monde est à égalité et « être l’égal de » est une façon de s’intégrer », assure le vieux loup de mer.

A ses yeux, le problème n’est pas le produit mais les raisons qui ont conduit le jeune à la drogue. « Dans 99 % des cas, nous sommes dans l’affectif. Nos jeunes ont besoin d’être écoutés, de raconter leur vie. Encore faut-il qu’en face d’eux, il y ait des gens qui leur donnent envie de se confier », poursuit-il. D’où l’idée, il y a quelques années d’ouvrir la navigation à toutes sortes de populations. « Au début, dans les années 70, nous n’embarquions que des toxicos mais c’était une erreur : ils ne parlaient que de drogue, de leurs problèmes, de leurs difficultés. Mélanger les gens permet de s’ouvrir aux autres. L’essentiel, avec le toxico, c’est de s’en occuper et de s’y intéresser », continue Michel Jaouen. Marie-Anne Loiselet, secrétaire de l’association complète : « Le bateau est un endroit où l’on a du temps ; et notamment pour parler. Ça, ça fait avancer les choses ».

Autres critères pour embarquer : être majeur et ne pas être dépendant de produits, ni même de traitements médicaux de substitution comme par exemple la méthadone. « Ce serait tenter d’autres jeunes qui viennent d’arrêter leur traitement de substitution. De plus, il y a des risques de vol ou de mélange avec l’alcool quand nous débarquons aux étapes », estime Aurélie Baron. Car en mer, pas de vin ou autres boissons alcoolisées. Même si parfois, il peut arriver que le commandant, prérogative oblige, décide d’ouvrir une bouteille. « Le bateau révèle toutes les dépendances. On a parfois vu certaines personnes avoir du mal à tenir six semaines sans leur petit coup de rouge. Quand quelqu’un se rend compte de cela, ensuite, il est moins prompt à prononcer des jugements définitifs sur les jeunes qui se droguent », note avec ironie Yves Loiselet, marin expérimenté et responsable du chantier d’insertion (lire reportage).

À bord, pas de médecin, ni d’infirmière. Ou en tout cas pas désigné comme tel afin d’éviter que certains stagiaires ne les monopolisent et ne passent leurs journées à décortiquer les mille douleurs du mal de vivre ou de la tendinite persistante. « Certains essaient d’emmener avec eux des petites réserves de came mais c’est reculer pour mieux sauter : les toxicomanes sont incapables de gérer un stock et comme l’étape la plus courte est de cinq jours, ils se retrouvent forcément les poches vides », raconte Marie-Anne Loiselet.

Engagement écrit

Lorsque les gens se tournent vers les Amis de jeudi dimanche, ils s’engagent par écrit à respecter les règles du jeu. « Même si nous comprenons le désarroi des familles, faire une transatlantique avec nous doit être un projet personnel, pas celui d’un parent qui veut absolument trouver une solution pour son enfant drogué », souligne-t-elle.

D’ailleurs, à l’accueil téléphonique, les deux femmes passent beaucoup de temps à repousser des parents. « Il faut que ce soit le projet du jeune, sinon, cela n’a aucune chance de produire un résultat. Les parents font parfois un travail de sape, notamment en imaginant maintenir le jeune à l’hôpital psychiatrique jusqu’au départ ou encore, en lui payant son billet. Cela ne sert à rien. La préparation du projet est aussi importante que le projet lui-même. C’est parce que le jeune va s’investir en faisant des petits boulots pour réunir l’argent, en prenant en charge ses papiers ou ses demandes de visas qu’il peut se passer quelque chose », argumente-t-elle.

En mer, les premiers jours peuvent être parfois un peu tendus : la terrible nausée pour certains, la difficulté à vivre en collectivité pour d’autres ou encore la perte des petites habitudes terriennes. « L’eau et l’électricité étant produites à bord ; il faut les économiser », rappelle Aurélie Baron. D’ailleurs, à l’occasion d’une escale, certains préfèrent quitter le navire quand ce n’est pas le commandant qui les met dehors. Aux arrêts qui durent de 24 à 48 heures, voire trois jours au Cap Vert, l’encadrement met en garde contre les dérapages éventuels. « On prévient les stagiaires, notamment parce que la date de notre départ peut difficilement être retardée. A chacun de prendre ses responsabilités », balance Michel Jaouen.

Au terme de la traversée, différentes options s’offrent aux passagers : rester sur l’île de la Réunion pour y trouver un petit boulot, notamment dans la restauration qui est très demandeuse, faire un peu de tourisme ou repartir en métropole. « Au bout de deux mois à bord, il est temps que cela s’arrête sinon certains s’installent dans la routine. Parfois, un passager qui n’a rien prévu demande une rallonge, c’est-à-dire de rester un peu à bord. Au maximum, nous acceptons pour une nuit ou deux car les stagiaires suivants arrivent », complète Aurélie Baron.

Outre le père Jaouen et Yves Loiselet, dit Ziton, le commandement des navires est assuré par des bénévoles : chaque année, des officiers de la marine marchande - retraités ou actifs - s’inscrivent pour prendre la tête d’un équipage. Le plus souvent, ils sont secondés par des élèves des prestigieuses écoles de la marine marchande et par un ou deux formateurs du chantier. Quant au reste de l’équipage, il est constitué de stagiaires du chantier (lire le fonctionnement de l’association).

Certaines transats sont bien sûr plus réussies que d’autres mais une chose est certaine : qui qu’on soit, l’aventure transforme. La découverte des autres, de la peur, de l’apprentissage des règles de la navigation à voile mais aussi de la vie en groupe constituent des ingrédients qui permettent d’équilibrer ces semaines particulières. « Sur nos bateaux, les quarts sont de trois heures. Outre les membres de l’équipage, les autres passagers ne sont pas obligés de les assurer. Mais s’ils veulent, ils sont les bienvenus. Même chose pour éplucher les légumes, laver le pont ou hisser les voiles », précise le père Jaouen. Et souvent, l’échange se fait dans ce temps. « Faire avec les autres n’a pas de prix. Les jeunes aiment bien apprendre mais pour cela, il faut qu’ils soient avec des personnes qui aient vraiment quelque chose à leur transmettre. Si c’est du baratin ou des beaux discours, ils ne marchent pas », détaille Michel Jaouen.

Même chose pour la discipline : d’abord, pour partir en mer, il faut être ponctuel car les marées n’attendent pas les dilettantes. « Sur un bateau, il y a des règles évidentes : se reposer avant de prendre son quart, sinon on sera crevé. Les stagiaires comprennent très vite. Il n’y a pas besoin d’autorité pour cela », constate Yves Loiselet. Et Michel Jaouen d’enfoncer le clou : « Certains font un usage excessif et stupide de la discipline. Nous, à bord, on voit des jeunes qui respectent les règles mais qui en plus demandent de la discipline. Cela les sécurise. À l’inverse, nous avons parfois accueilli des groupes de mineurs avec leurs éducateurs. Nous étions stupéfiés : certains s’entêtaient à conserver toute leur autorité, leurs horaires et leurs sacro-saintes réunions. On en a même vu qui le soir surveillaient les cabines des jeunes pour pas qu’ils en sortent. Comme si les jeunes allaient s’échapper d’un bateau. »


[1À cette somme, il faut ajouter le billet pour rentrer de Fort de France mais aussi les visas, nécessaires pour descendre du bateau à certaines escales


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