N° 873 | du 21 février 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 février 2008

Les relogés au cœur des grandes manœuvres du renouvellement urbain

Bruno Crozat

Thèmes : Logement, Politique de la ville

Le programme de renouvellement urbain de l’agglomération lyonnaise est l’un des plus importants de France. Plus de cinq mille familles changeront de maison en huit ans, contraintes et forcées. L’accompagnement de ces relogés est un enjeu social, politique et professionnel.

Le renouvellement urbain de l’agglomération lyonnaise porte sur douze sites et dix communes et court depuis 2004 jusqu’à 2011. La démolition et la reconstruction de cinq mille logements sociaux sont prévues pour 1,26 milliard d’euros. Le but du renouvellement urbain est de contribuer à une meilleure mixité de l’habitat dans l’agglomération, un gage selon les élus et l’Etat d’un développement équilibré et d’une meilleure intégration des populations défavorisées.

À mi-parcours, plus de trois mille logements ont été détruits et 80 % des ménages relogés. Au cœur de ces énormes opérations immobilières : les relogés. Ils n’ont pas le choix. Ils ne peuvent pas dire non. Ils doivent intégrer cette réalité, construire un nouveau projet de vie dans un autre chez-soi, peut-être dans un nouveau quartier ou une nouvelle ville. La plus grande partie de ces ménages vivent dans leur logement depuis très longtemps, voire depuis leur construction. Ils souhaitent en majorité rester dans leur quartier. D’autres y voient une opportunité pour quitter la banlieue, se rapprocher de leur famille. Chaque projet est unique et l’accompagnement de ces ménages nécessite une vraie compétence professionnelle qui s’est élaborée au fil des années.

« La chargée de clientèle de cet office de HLM n’avait pas du tout le profil pour s’occuper du relogement, raconte une conseillère en économie sociale et familiale. Lors de sa visite avec le locataire, un monsieur âgé à la santé fragile, elle lui a déclaré : vous allez être relogé. Soit vous prenez le logement qu’on vous propose soit on vous expulse ! J’ai cru que le monsieur allait faire une crise ! C’est impressionnant de déstabiliser les locataires à ce point-là. Les premiers contacts étaient comme ça. Il fallait qu’elle reloue son logement et il n’y avait pas moyen de négocier. » Cet exemple véridique est proche de la caricature. Il est loin d’être la règle.

Au contraire, les ménages frappés par le relogement aujourd’hui bénéficient d’attention qu’envient d’autres locataires du parc social. Après avoir tâtonné au début, les offices HLM ont dû prendre la mesure de l’ampleur des opérations de relogement et acquérir un savoir-faire spécifique : recruter des travailleurs sociaux pour accompagner les ménages, former leurs chargés de clientèle et pour certains bailleurs créer un service pour les relogés ou externaliser auprès de structures comme l’association Habitat et Humanisme ou des cabinets spécialisés.

Le diagnostic

« À Saint-Priest, notre mission a débuté en 2003 par le diagnostic. Il s’agissait pour nous de repérer les ménages les plus en difficulté, relate Coralie Boyer, chargée de mission sociale à Habitat et Humanisme. Nous nous déplaçons chez le locataire pour faire le point sur sa situation administrative, son parcours résidentiel et sur tous les aspects du relogement : ses souhaits, ses contraintes, ses attaches sur le quartier, les démarches qu’il a peut-être déjà engagées de son propre chef. » Cette première étape permet de rassembler les informations sur la famille pour penser le relogement au plus près possible de sa réalité et de ses besoins.

Mais tous les diagnostics ne sont par réalisés par des travailleurs sociaux. Certains bailleurs mandatent encore des bureaux d’études pour dresser une photographie des relogés : la situation de la famille, comment vivent-ils ? Quelles sont leurs ressources ? Ces enquêteurs n’ont pas forcément la formation et la sensibilité pour appréhender une réalité de vie, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Une dame, par exemple, venait d’avoir trois enfants à deux ans d’intervalle dont une paire de jumeaux. Elle trouvait, grâce au voisinage et à la famille proche dans le quartier, un certain équilibre. Un relogement loin de son environnement habituel est voué à l’échec et risque de déstabiliser cette famille. Mais pour le savoir, encore faut-il poser la question au moment du diagnostic.

Faire le deuil

Quand le patrimoine démoli est pourri, le relogement prend forcément une connotation positive. Mais quand les gens vivent bien dans ces immeubles qui ne posent pas de problèmes techniques particuliers et qu’en plus ils sont bien situés, tout relogement est vécu comme négatif. Dans le quartier du Pré de l’Herpe à Vaulx-en-Velin, le loyer n’est pas cher, le site est bien desservi par les transports en commun, la ZUP est proche du centre-ville. La plupart des habitants seront forcément relogés ailleurs. « Cela fait 40 ans que j’habite ici, explique une dame de ce quartier. Jusque-là c’était un quartier de pauvres et personne n’en voulait. Maintenant ça va être un quartier de riches et on me met dehors. »

Les réunions publiques ont expliqué le projet, tenter de convaincre les personnes concernées mais de nombreuses incompréhensions demeurent parce que les anciens logements qui vont être démolis ne sont pas tous détériorés, inhabitables ou insalubres. Certains restent de bonne facture, plus spacieux que les logements neufs d’aujourd’hui, moins chers, bénéficiant de charges incluses dans le loyer et avec des services à proximité. Seul un accompagnement individualisé peut tenter de transformer cette incompréhension en un nouveau projet de vie. « Il y a aussi un enjeu politique et stratégique, analyse Coralie Boyer. C’est pour cela que les bailleurs, les collectivités, la Ville de Lyon mettent la priorité sur le relogement. L’enjeu est que ces opérations se déroulent le mieux possible. »

Lors de la démolition, si la tour est dynamitée, le choc est violent et bref. Si la barre est grignotée, les habitants ressentent ce démantèlement comme la lente agonie de leur passé de locataire. Même si la démolition a été expliquée depuis plusieurs années, la destruction suscite toujours une émotion extrêmement forte. « Chaque matin en sortant de chez moi, je voyais un mur de salle de bain ou de séjour tomber sous mes yeux », relate un ancien locataire de la barre 260 avenue du Plateau à la Duchère, dans le IXe arrondissement de Lyon (lire les enjeux). « L’accompagnement social permet alors d’aider les familles à faire le deuil de leur logement, constate Vanessa Brossard assistante sociale à Habitat et Humanisme. C’est difficile, il faut quitter un espace où vous êtes bien pour aller vers autre chose que vous n’avez pas souhaité. Certains ménages n’arrivent pas à se projeter vers cet ailleurs et ce chemin là est parfois compliqué. »

Nouveau projet de vie

Une fois les souhaits formulés, les familles émettent des vœux. Elles ont droit à trois propositions, mais elles peuvent en avoir davantage selon les cas. Pour les bailleurs, le relogement doit se passer à l’amiable. Il faut que les ménages puissent dire non et que leur refus soit entendu. Mais les vœux des familles ne sont pas toujours clairs. « Il faut déchiffrer toute une histoire, celle de la famille, de ses liens avec le voisinage », analyse Brigitte Morin, conseillère en économie sociale et familiale, chargée de clientèle à l’agence des Minguettes de l’Opac du Rhône, à Vénissieux. « Dans certaines situations les gens s’expriment peu, leur choix n’est pas vraiment formulé. Quand il s’agit de personnes âgées, je consulte toujours leurs enfants. Il faut qu’ils puissent continuer à voir leurs parents s’ils déménagent. » Le titulaire du bail n’est pas toujours celui qui va prendre la décision finale. Il peut s’agir d’un des enfants, du gendre, un voisin, un ami.

Certains dossiers sont simples, d’autres plus compliqués. Il y a toujours des familles qui nécessitent un appui renforcé. Dans ces cas-là, le suivi peut être hebdomadaire, mensuel, selon les besoins du ménage et l’avancement du projet. « J’ai accompagné une famille sur la quartier de la Poudrette à Villeurbanne qui a refusé de nombreuses propositions. Le conseiller en relogement ne comprenait pas ces refus et ne savait plus quoi proposer. Un refus peut signifier bien des choses. J’ai pu suivre cette famille chaque semaine parce que nous avions une permanence sur le quartier. Mais ce n’est pas toujours possible, relate Coralie Boyer. L’accompagnement peut s’étaler sur des mois. À la Duchère nous nous étions fixés des accompagnements de six mois à raison d’une visite tous les quinze jours, sachant que certaines familles ont dépassé cette durée  ».

Faire passer la pilule

Le travail social autour du relogement ne joue-t-il pas le rôle d’adoucisseur pour faire passer un plan d’urbanisme qui bouleverse le paysage urbain et qui a été décidé sans les intéressés : les relogés ? La question mérite d’être posée. Face à cette interrogation, les chargés d’accompagnement en relogement se défendent de juger les projets d’urbanisme. « Je ne suis pas là pour discuter les projets mais pour que le locataire trouve un logement qui lui corresponde », répond Ryma Prost-Romand. « Nous sommes un peu coincées, expliquent Coralie Boyer et Vanessa Brossard. Nous sommes missionnées par le bailleur et notre marge de manœuvre est réduite. Mais l’organisme d’HLM nous sollicite aussi en tant que tiers, pour apporter ce regard extérieur qui ne va pas forcément dans le même sens que celui de son conseiller en relogement. Nous avons déjà refusé d’accompagner des ménages parce que notre travail n’apportait pas de solution particulière. Mais dans la mesure où l’on nous a confié un accompagnement, nous devons négocier comme un tiers extérieur des conditions acceptables pour les familles suivies. Cela fait partie de notre mission. »

Il y a également la question du temps et du délai imparti. Lorsque la démolition est programmée, il faut que chaque relogé ait construit son projet de relogement dans les délais impartis. Certes, il existe une marge de manœuvre, mais elle est propre à chaque opération (lire le témoignage de Corinne Maris, réalisatrice d’un film sur les relogés). Si le relogement entre brutalement dans la vie d’un ménage et bouleverse ses projets, l’accompagnement des relogés élaboré au fil des années sur l’agglomération lyonnaise relève en majorité d’une démarche véritablement sociale. Ils sont même chouchoutés, en comparaison des autres locataires. Sur les Minguettes, pendant les quatre années durant lesquelles s’étalait le relogement sur le quartier Armstrong, l’Opac du Rhône a donné la priorité aux familles relogées, au détriment des autres locataires pour lesquels aucune demande de mutation n’a abouti durant cette période.

« La vie du chargé de relogement est faite de combats, d’émotions, de joies et aussi de regrets (…) lorsqu’on ne peut satisfaire une demande. (…) La colère des habitants ou leur désillusion se focalisent aisément sur les chargés de relogement qui héritent d’une histoire entre un bailleur et ses locataires parfois vieille de vingt ans ou plus », écrit Ryma Prost-Romand dans un livre intitulé Histoire(s) de relogement (lire son interview). Ce métier s’est élaboré avec le renouvellement urbain, exigeant de nouvelles compétences. Un métier difficile : « Il faut avoir des réponses claires, être très à l’écoute, disponible et comprendre quand les locataires deviennent agressifs à l’agence. Ce qu’ils vivent n’est pas facile. Quand l’immeuble se vide, les logements libérés sont squattés, livrés aux trafics en tout genre. Certains viennent la nuit récupérer des tuyaux de cuivre dans les logements déjà vacants, raconte Brigitte Morin. J’ai une formation de médiatrice, certains locataires aboient au premier abord mais ensuite on peut dialoguer. Je demande toujours le respect pour qu’on puisse trouver une solution à un problème. »

Un métier difficile certes, mais qui en quelques années a permis à certains bailleurs de mettre en place des nouveaux outils de suivi pour la gestion des locataires du reste du parc social.


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