N° 873 | du 21 février 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 février 2008

Un film sur les relogés

Propos recueillis par Bruno Crozat

Corinne Marie est réalisatrice. Son association, Vipère au Poing, est son outil de travail pour à la fois produire des films et animer des ateliers vidéo. En 2006, elle a réalisé un documentaire de quarante minutes sur la démolition de cinquante-six logements à Rillieux-la-Pape, intitulé : Ne rien oublier en partant…

De quoi parle votre documentaire ?

Avenue des Nations à Rillieux-la-Pape, il y a une barre que l’on appelle la barre des Semailles. Quatre allées de cette barre allaient être démolies et les habitants relogés. Le film leur donne la parole. Ils évoquent les années passées dans leur quartier, les déplaisirs, la difficulté de vivre ensemble, mais aussi les joies, les bons souvenirs et leur attachement à l’immeuble.

Comment ce projet a-t-il germé ?

J’habite juste à côté de cette barre. J’avais moi aussi entendu circuler des rumeurs de destruction et j’ai eu envie d’aller à la rencontre de mes voisins pour en savoir davantage. Je voulais leur donner la parole car d’ordinaire on ne les entend peu ou pas du tout. Cette histoire m’avait vraiment choquée. Comment, du jour au lendemain, peut-on demander à des personnes qui vivent pour certaines depuis plus de trente ans dans un quartier, de partir, d’aller habiter ailleurs, sans autre forme de procès ? Je n’y allais pas du tout en spécialiste du relogement. Je suis partie en voisine rencontrer ces gens. Il y avait certaines personnes que je connaissais de vue mais je n’avais vraiment aucun a priori, si ce n’est de tenter de leur donner la parole.

Qu’est-ce qui vous a choqué en particulier ?

Mes grands-parents avaient une maison qui a été vendue à leur mort. Même si la maison n’appartient plus à notre famille, je peux embarquer mes enfants du côté de la gare et leur dire : « C’est là qu’ont vécu vos arrières grands-parents. » Quand une ville démolit ses immeubles, cette mémoire disparaît, les lieux n’existent plus. Avec ces opérations de renouvellement urbain, je crois qu’il n’y a vraiment qu’en temps de guerre que l’on détruit ainsi des immeubles. C’est peut-être du sentimentalisme de ma part, mais je trouvais choquante et brutale cette idée de détruire. J’ai voulu prendre le temps d’écouter et donner le point de vue de ces habitants concernés par la démolition. Elle touche leur intimité. C’est leur cuisine, leur chambre à coucher, leur salle de bains qui va disparaître. Je trouve que c’est important d’accompagner et d’écouter ces familles.

Comment les habitants ont-ils appris qu’ils devaient déménager ?

La rumeur avait flotté pendant près de deux ans : on allait démolir toute la barre, puis une partie seulement. Certains même pensaient qu’on allait ajouter des balcons à leurs appartements. En fait, personne ne connaissait précisément le projet. Quand ce temps de la rumeur s’étire, l’attente est éprouvante. Et puis un jour l’Opac de l’Ain et la Ville ont organisé les premières réunions d’information. Les gens se sont beaucoup déplacés, ont posé de nombreuses questions. Mais après les réunions, quand chacun a eu connaissance des allées qui allaient être détruites, j’ai été frappée par le resserrement des préoccupations au niveau individuel. Comme si chacun voulait « sauver sa peau » et retrouver un bon logement. D’ailleurs dans le film, j’ai gardé cette réflexion a posteriori d’une habitante : « On aurait dû tous se réunir et avoir un porte-parole qui défende nos droits. Mais on ne l’a pas fait et on a tous eu tort. »

Quelles ont été vos impressions de tournage ?

J’ai l’impression d’avoir fait un travail individuel en allant voir les familles une à une, chez elle. Certaines réponses données par le bailleur m’ont semblées indélicates et parfois irrespectueuses. Les gens ne se sentaient pas en confiance. Du côté de l’Opac il y avait une crispation, la peur que les locataires soient trop exigeants et insatisfaits. Et du côté des locataires, il y avait une méfiance envers l’Opac de l’Ain, le bailleur. Je trouve qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire. Sur Rillieux-la-Pape, je pense qu’il n’y avait pas à l’époque cette conscience de l’importance de l’accompagnement humain, d’écouter les personnes, d’entendre leurs craintes, leurs appréhensions. J’ai perçu aussi beaucoup d’attentisme et de résignation chez les personnes relogées. Aujourd’hui, la plupart sont satisfaites de leur relogement, même si certaines paient un loyer plus élevé alors qu’on leur avait promis « à surface identique, loyer identique », promesse qui n’a pas été tenue !

Vous avez fini de tourner un second documentaire sur la démolition de deux tours de 200 logements sur le quartier de la Velette au sud de la commune. Quelle comparaison faites-vous entre ces deux tournages ?

Ce qui était intéressant lorsque j’ai tourné aux Semailles, c’est que les habitants n’avaient pas encore été relogés. Ils étaient dans un entre-deux, forcés de partir de leur logement, plus tout à fait chez eux et ne connaissant pas encore leur prochain logement. Il était alors vraiment très important pour tous de parler de ce qu’ils vivaient. J’avais l’impression d’être un réceptacle de leurs confidences, comme une assistante sociale, j’étais un témoin privilégié qui recueillait leur vécu. À la Velette, l’expérience est radicalement différente. Les deux tours sont déjà vides, les relogements sont terminés. Une fois relogés, les locataires ne veulent plus parler de leur expérience. Ils ont tourné une page, entamé une nouvelle vie et ne veulent pas tellement revenir en arrière.


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