N° 873 | du 21 février 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 février 2008

« Le relogement révèle des situations dramatiques »

Propos recueillis par Bruno Crozat

Thème : Logement

Ryma Prost-Romand est chargée de mission à l’association régionale des organismes d’HLM de Rhône-Alpes. Elle coordonne en particulier le dispositif de relogement de Vaulx-en-Velin. Elle vient de publier Histoire (s) de relogement, un livre qui rassemble des paroles d’habitants et des regards de professionnels sur le relogement [1]

Comment les organismes d’HLM impliqués dans le renouvellement urbain à Vaulx-en-Velin gèrent-ils leur politique de relogement ?

Vaulx-en-Velin compte onze organismes d’HLM. Chacun possède une stratégie patrimoniale. Celle-ci dépend des caractéristiques de son parc locatif : s’il est vieux ou neuf, petit ou grand, s’il doit effectuer des travaux d’améliorations ou des reconstruction-démolition. Mais pour le renouvellement urbain, ces bailleurs sociaux doivent prendre des décisions en commun. À Vaulx-en-Velin par exemple, les quartiers du Pré de l’Herpe et du Mas du Taureau totalisent 700 logements à démolir et 490 familles à reloger. Deux bailleurs sont impliqués sur ces deux opérations : Erilia et Alliade. Leur parc de logements sociaux est insuffisant pour réussir tous ces relogements. Les autres bailleurs se sont engagés à les aider à reloger les familles. Ils ont tous signé une convention par laquelle ils s’engagent à attribuer 20 % de leur parc pour les familles à reloger. Elles bénéficient d’égards que d’autres locataires qui veulent changer de logement n’auront pas dans le cadre d’un parcours locatif habituel. Sur Vaulx-en-Velin, je crois qu’il y a une volonté entre les bailleurs de travailler ensemble. Nous sommes sur un territoire où le partenariat fonctionne et les chartes sont une façon de formaliser ce partenariat.

Comment fonctionne pratiquement ce partenariat ?

Il y a d’abord un groupe de suivi technique qui réunit une fois par mois les partenaires du renouvellement urbain (le grand projet de ville, la DDE, la communauté urbaine de Lyon, les organismes HLM, etc.). Ce groupe de suivi technique fait le point sur l’avancement des relogements. Ensuite, un groupe de travail social réunit les chargés de relogement des organismes HLM, les travailleurs sociaux de la Maison du Département, des techniciens de la CAF, des représentants du CCAS, du service logement de la ville et de temps en temps l’assistante sociale qui travaille au commissariat de police. L’utilité de réunir tous ces professionnels est d’assurer un travail d’accompagnement renforcé auprès d’une vingtaine de familles qui ont été identifiées par les travailleurs sociaux comme nécessitant un accompagnement plus soutenu. Enfin, nous avons une permanence de relogement une fois par semaine sur le quartier du Pré de l’Herpe. Ce sont les chargés de relogement qui assurent cette présence. Quand une famille demande à être relogée sur un site précis, il est indispensable de connaître les opportunités de logements et négocier avec le bailleur concerné.

Comment travaillent ensemble des chargés de relogement et des travailleurs sociaux qui viennent de cultures professionnelles très différentes ?

Au départ, lors de ces rencontres du groupe de travail social, le chargé de relogement présentait une famille et expliquait ses refus et ses souhaits. Mais il n’y avait effectivement pas d’échanges avec les travailleurs sociaux qui écoutaient, mais ne donnaient pas d’informations. Les chargés de relogement avaient l’habitude de présenter la famille ainsi : « Elle est super sympa, très gentille, ou casse-pieds. » J’ai très rapidement senti une espèce d’agacement de la part des travailleurs sociaux. Ils étaient choqués de la terminologie utilisée par les équipes des chargés de relogement. Un exemple : un monsieur voulait être relogé dans le centre de Lyon. Mais il n’avait pas les ressources suffisantes pour postuler à un logement de ce type. L’assistante sociale abondait pour ce changement mais sans dire vraiment pourquoi. Jusqu’au jour où elle nous a révélé que ce locataire possédait un revenu en parallèle de son salaire, mais qu’il ne déclarait pas.

Et cette collaboration a-t-elle fait avancer sa situation ?

Cette information, livrée avec beaucoup de réticence, nous a permis de faire valoir en commission d’attribution que ce locataire atteignait le plafond des ressources nécessaires, même si elles n’étaient pas déclarées aux impôts. Une autre famille percevait des salaires mais travaillait à quart temps. En comptant les seules ressources déclarées, elle ne pouvait pas prétendre au logement qu’elle souhaitait. Pourtant, ce ménage n’avait jamais d’impayé. Finalement, le monsieur a apporté de l’argent liquide dans des sacs. Il touchait de façon tout à fait légale des cachets dans son club de boxe grâce aux compétitions. Pour une autre famille nous mettrons bout à bout les bourses de tous les enfants pour parvenir aux ressources nécessaires. Dans un accompagnement classique, ce sont des situations comme celle-là qui ne seront pas prises en compte. Et personne n’ira chercher ce détail-là. Ce groupe a donc connu des moments de tension extrêmement difficiles. Les chargés de relogement s’autorisaient à émettre un avis sur le fait qu’ils appréciaient ou non une famille, ce que ne s’autorisaient pas les travailleurs sociaux dans le cadre de leur mission. Ce sont deux cultures professionnelles différentes qui ont fini par trouver un échange un peu plus chaleureux, mais il a fallu du temps.

Dans un parcours de relogement quels sont les points problématiques ?

La première chose : il ne faut jamais faire de promesse que l’on ne pourra pas tenir. Si les familles demandent quelque chose qu’il n’est pas possible de leur attribuer, il faut le leur dire et ne pas les laisser dans un espoir qui sera forcément déçu. Ce principe de réalité est déterminant. Et toutes les personnes autour d’une même opération de relogement doivent porter ce même discours. Je vise en particulier les élus. Certains annoncent : « Nous allons démolir et reloger tout le monde dans du neuf. » Ce n’est pas tenable de promettre cela. C’est un discours qui risque de se trouver en contradiction avec la réalité et de décevoir les familles. Un autre point essentiel : je pense qu’il est vraiment important de conserver une même personne en relation avec une famille. Il se passe des mois, voire des années entre l’annonce du relogement et le changement de domicile.

Cette période est très déstabilisante. Surtout si l’opération est longue, et dure deux à trois ans. Enfin, le relogement nous amène à découvrir des situations dont personne n’avait jamais entendu parler. Le travail social sur un territoire s’effectue à partir d’un suivi, quand il y a un bénéficiaire du RMI, des enfants, une dette de loyer, une maladie particulière déclarée. Mais nous avons découvert de nombreuses situations à l’occasion du relogement, dont personne n’avait jamais entendu parler. Des personnes isolées, malades, des ménages pour lesquels le quotidien est une véritable contrainte, des familles qui se sont appauvries et allaient au Secours Populaire pour manger.


[1Catherine Payen, Ryma Prost-Romand, Histoire(s) de relogement, éd. L’Harmattan, 2007


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