N° 1044 | du 5 janvier 2012 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 janvier 2012

Le bas seuil d’exigence : une solution pour sortir les SDF de la rue ?

Laurent Burlet

Thèmes : SDF, Toxicomanie

L’expérience de l’Accueil Carteret, à Lyon, est quasi unique en France : depuis 2001, cette structure héberge une trentaine de SDF avec leurs addictions et leurs chiens. La majorité du public est constitué de grands exclus, qui ont connu dix ou quinze ans de rue. La souplesse est le maître-mot des travailleurs sociaux. Dans ce CHRS, nul besoin de remplir un contrat pour rester. Importée de l’accompagnement social des toxicomanes, la notion de bas seuil d’exigence semble pertinente pour certains sans-abri. Explication.

Des bouteilles de rosé, des joints qui tournent et des chiens qui aboient autour d’une table basse bricolée. Si ce n’était la présence des bungalows Algeco®, on se croirait dans un de ces repères de SDF sous les ponts. L’Accueil Carteret ne ressemble à aucun autre centre d’hébergement. Ici, aux confins du quartier industriel de Gerland, à Lyon, on tolère la consommation d’alcool et de drogue. C’est le sens même de ce centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) : donner un toit à tous ceux qui ne peuvent pas entrer dans des structures classiques à cause de leurs addictions, de leurs chiens ou de la violence de leur comportement. Et ça concerne beaucoup de monde quand on sait que la vie à la rue rime généralement avec alcool.

L’ouverture de ce village d’Algeco® résulte d’une commande publique. Il y a dix ans, les élus lyonnais ne voulaient plus voir traîner les « punks à chiens », comme ils disaient, dans le centre-ville de Lyon, particulièrement place des Terreaux où ils pouvaient se regrouper jusqu’à une cinquantaine. Missionnée par la DDASS de l’époque, l’association Entretemps ouvrit seulement pour la saison des festivals d’été une structure souple du point de vue de son règlement (bas seuil d’exigence) et de son bâti (des bungalows) à proximité du quartier de Perrache. Après un premier été, le centre d’accueil ferma ses portes pour ne rouvrir que les hivers suivants.
Cette expérience (appelée « Mont-rochet » du nom du lien d’implantation) fut un échec et un succès. Echec, parce que très peu de jeunes errants se déplacèrent dans ces Algeco®. Succès, parce que d’autres sans-abri, parmi les plus abîmés de la rue y déposèrent leurs sacs.

Aux regards des pouvoirs publics, cette première expérience ayant fait ses preuves, il a été décidé de la renouveler dans un autre lieu, Carteret, et de façon pérenne. Cette décision est prise durant l’hiver 2006/2007. Après le départ des tentes des Don Quichotte du centre-ville de Lyon, il restait des personnes incasables sur la place Bellecour, c’est ce qui a fini de convaincre les tutelles.

Aujourd’hui, alors que la structure est devenue un CHRS ouvert toute l’année, les « teufeurs » qui courent les festivals sont toujours minoritaires. La majorité du public est constitué de grands exclus, qui ont connu dix à quinze ans de rue. Et dans la vie à la rue, comme l’explique le chef de service Thierno Diallo, « il y a deux règles : la loi du plus fort et la fuite devant les travailleurs sociaux ».

L’absence de projet de vie est un projet

La mise à l’abri est une première victoire pour les travailleurs sociaux. À partir de là, le travailleur social va suivre le rythme de l’hébergé. C’est aussi le sens de la notion de bas seuil d’exigence. « On ne définit pas de projet pour la personne. On fait des bilans selon sa disponibilité », continue le responsable du CHRS Thierno Diallo. Orientée par le 115, le Samu Social ou la Maison de la veille sociale, la personne peut arriver avec un pseudo. « L’entretien d’entrée est déclaratif. Pour nous une personne qui n’a pas de projet a un projet. On a pu voir un toxicomane rester des mois durant dans son bungalow pour se shooter. On gardait un œil sur lui. Et puis lorsqu’il a émergé, on a pu commencer à travailler avec lui sur ses droits. »

La notion de temps est essentielle avec ce public. Un CHRS plus classique demandera à l’usager de signer dès l’entrée un contrat d’accompagnement social dans lequel il s’engage à réaliser telles ou telles démarches de réinsertion. Ces démarches conditionnant sa présence dans la structure d’hébergement. À Carteret, nul besoin de remplir un contrat pour rester. « On ne met pas la pression. On leur dit d’abord de se poser. Ce sont des gens qui ont connu l’errance. Si on les brusque, ils repartent », affirme Eugène, éducateur spécialisé.

La structure est conçue comme un lieu de transition : les Algeco® ont été préférés à des structures en dur. « Ici, la personne hébergée est dedans et dehors, il a encore les mêmes voisins qu’à la rue, les mêmes odeurs. Mais il n’a pas l’indifférence de la rue. Il est à l’abri. Il peut prendre soin de son corps pour penser ensuite à un logement. Car ce sont des personnes qui ont perdu l’habitude de l’hygiène que suppose la tenue d’un appartement », poursuit Mahmoud, travailleur social.

On se voit boire donc on boit moins

La souplesse majeure dans le règlement reste la tolérance de la consommation d’alcool et, dans une moindre mesure, de stupéfiants. Il est toléré de boire partout sauf dans la salle commune. Quant aux stupéfiants, leur consommation est contenue dans le domaine privé que sont les Algeco®. Les partisans du projet, au premier rang desquels les travailleurs sociaux, défendent l’idée que consommer dans la structure est mieux qu’en dehors. « C’est beaucoup moins hypocrite », martèlent-ils. Car au lieu de vider d’un trait une bouteille avant de rentrer se coucher dans leur foyer, ils boivent régulièrement toute la journée au vu et au su de tous.

« L’alcool agit comme une locomotive, explique Mahmoud. C’est ce qui leur permet de supporter ce qu’ils sont, de ne pas sentir la souffrance psychique et physique. »
Les travailleurs sociaux œuvrent au quotidien à la limitation de l’alcool et de ses excès. Et ça marche, affirment-ils. La psychologue Marie-Hélène Bussac, du réseau Interface SDF qui intervient au moins une fois par semaine à Carteret, donne une explication à ce phénomène d’autolimitation de la consommation : « Beaucoup de ces personnes sont dans le déni de leur alcoolisme. La prise d’alcool respective leur donne un regard sur leur propre consommation. Ça peut donner une limite aux consommations des uns et des autres. »

Le cadre fait baisser la violence

« Plus globalement, la reprise du cadre permet de faire accepter les limites. Les personnes sont moins dans la violence que l’on connaît à la rue », insiste la psychologue. La violence reste, malgré tout, une constante à Carteret. En 2010, on a comptabilisé onze agressions, généralement sans arme blanche. Face à cette situation inquiétante pour le personnel mais aussi pour les hébergés, la nouvelle association dont dépend désormais Carteret, a décidé de resserrer le cadre. À la fin de l’année 2010, la fusion entre Entretemps et Regis a conduit le directeur de Regis, Jérôme Colrat, à prendre la tête d’une nouvelle entité associative, Alynea. L’un de ses premiers chantiers a été de se pencher sur le fonctionnement de Carteret (lire l’interview). Parmi ses premières décisions, l’interdiction de l’alcool dans la salle commune et la fermeture de la structure par un portail. Selon les travailleurs sociaux, le niveau de violence a diminué. En lien, certainement, avec un renouvellement relatif de la population. Plusieurs vieux routards ont été orientés ailleurs (en CHRS diffus, par exemple) ou ont été exclus. Ils ont été remplacés par des déboutés de l’asile ou des jeunes qui consomment nettement moins d’alcool.

Mais ce cadre, même resserré, reste souple. Il n’y a ni entretien, ni rendez-vous obligatoire régulier. La plupart des contacts se font de manière informelle. Les entretiens formalisés se déroulent uniquement quand il s’agit de passer à une étape suivante, quand l’état de la personne s’améliore ou quand s’engage un processus de sortie.
Seuls des actes de violence conduisent à l’exclusion. « Si un travailleur social ne supporte pas d’entendre des insultes, il ne peut pas travailler ici », précise le chef de service.

Déjà souple, le cadre peut être adapté à la personne. « Par exemple, on voyait une personne qui avait un endroit pour dormir où elle se faisait régulièrement abuser par le commerçant du quartier qui lui vendait de l’alcool, raconte le travailleur social Mahmoud. Elle n’arrivait pas à couper avec la rue et retournait régulièrement dormir dans son repère. On lui a fait confiance en lui gardant sa place alors qu’on aurait dû la donner à un nouvel hébergé. »

Comment travailler dans un cadre aussi souple pour améliorer la situation des personnes ? Seuls les temps de vie du quotidien permettent au travailleur social d’entrer en relation avec les personnes hébergées et de gagner cette confiance qui permettra ensuite de refaire des papiers, de reprendre contact avec des proches ou d’engager des soins. Et enfin d’envisager la sortie vers des appartements relais ou des pensions de famille.

_ « C’est dans les moments les plus banals que la personne se met à raconter sa vie », précise Eugène, éducateur spécialisé. « Celui qui se fait appeler Le Père, une figure de la rue, nous a demandé de reprendre contact avec ses enfants alors qu’on buvait un Coca avec lui sur la terrasse. » Inversement, il est arrivé des moments où les travailleurs sociaux n’ont pas capté la bonne information. « On avait demandé à une personne qui vivait dans un bungalow extrêmement sale de le nettoyer. Elle n’a pas supporté elle est partie », raconte Eugène.

« Ce qui nous apparaît le plus banal est souvent un combat héroïque pour eux. Cinq ans à la rue, c’est cinq ans pour remonter », résume Mahmoud.
Le risque, comme le souligne un ancien pensionnaire de Carteret, est que les personnes s’enkystent à Carteret, considéré «  comme un hôtel  ». Bien que les personnes sans ressources assurent l’entretien collectif et que les personnes qui touchent le RSA ou l’AAH participent à hauteur de 10 % de leur revenu, cette image perdure chez certains. Une nouvelle pensionnaire : « Ici, on leur fait tout. Ils se laissent vivre ».

Et parfois, au bout de Carteret, il y a la mort. En novembre 2011, Bogdan, un Polonais, est décédé des suites d’un alcoolisme chronique. En fin de vie, il avait choisi de mourir à Carteret. Sa mort a traumatisé les hébergés mais aussi les salariés de Carteret.

Le directeur, lui, s’interroge sur l’orientation du lieu. Car, outre des personnes en fin de vie, la structure accueille des personnes remises à la rue après un passage par l’hôpital, y compris psychiatrique. Il plaide donc pour une transformation en une structure médico-psycho-sociale. « Le nombre de personnes hébergées n’est pas suffisant  », répond l’équipe du Réseau social rue hôpital qui intervient régulièrement à Carteret sur le plan des soins somatiques (lire article). « Ce serait plutôt pour rassurer les salariés. »

Loin des idées reçues qui circulent sur ce CHRS atypique, Carteret n’est pas une serpillière où la drogue coulerait à flot. C’est une expérience pertinente qui mériterait d’être développée. D’autres associations ont déjà fait le voyage à Lyon pour s’en inspirer (lire l’article sur La Place, un autre centre d’hébergement atypique qui a fermé).


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