N° 1044 | du 5 janvier 2012 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 janvier 2012

« Carteret doit devenir une structure médico-psycho-sociale »

Propos recueillis par Laurent Burlet

Jérôme Colrat est directeur de l’association Alynea qui pilote l’accueil Carteret depuis un an. Ils pointent les limites de cet hébergement à bas seuil d’exigence.

Vous avez coutume de dire que Carteret est le projet le plus exigeant de tous les CHRS gérés par Alynea. Pourquoi ?

C’est la notion de tolérance qui est difficile à travailler car elle est subjective. Il est beaucoup plus facile de dire : « Tu ne boiras pas, tu ne crieras pas, tu n’insulteras pas, tu ne viendras pas avec ton chien. » Et de mettre en place une règle et sa conséquence : exclusion d’un jour à l’exclusion définitive. À Carteret, on accueille chacun là où il en est : il y en a à qui on va demander plus et d’autres à qui on va demander peu. Très souvent en réunion d’hébergés, certains disent : « J’ai fait le quart de ce qu’il a fait et j’ai un jour d’exclusion. » Il oublie qu’il y a deux ans, nous avions la même souplesse. Au regard de là où ils en sont, nous avons l’exigence de les tirer vers le haut. L’équipe éducative doit en permanence chercher cette ligne jaune qui n’est pas matérialisée par un règlement strict : « Oui j’accepte que tu boives ce troisième litre mais pas le quatrième car quand tu le bois, tu sors un couteau. » C’est accepté d’être dans la géométrie variable de ce règlement.

Dix ans après le début, Carteret a permis d’accueillir des personnes que les structures classiques n’acceptent plus. Quelles limites voyez-vous à ce projet à bas seuil d’exigence ?

La première limite est de l’ordre du bâti. Elle est assez simple à régler. On ne peut pas continuer à héberger ces personnes dans des Algeco®. Même si je suis d’accord pour dire qu’il faut un juste milieu entre la rue et l’habitat traditionnel, des Algeco® ne sont pas adaptés. On a eu quatre jours de canicule cet été. Il faisait cinquante degrés thermomètre en main. J’ai eu très peur. Mais j’ai aussi eu honte de leur faire vivre ça. Pour le froid, on s’en sort mieux même si c’est aberrant du point de vue de la consommation électrique.

Par rapport à ce qu’on renvoie aux personnes, nous avons également une exigence du beau. Je me fais un point d’honneur à ce qu’on leur offre quelque chose de plus digne. On a engagé des négociations avec la Ville de Lyon qui joue le jeu. Dans l’idéal, il nous faudrait des structures en bois de type chalets qui soient de plain-pied, avec des sanitaires individualisés.

Quelle est l’autre limite que vous voyez au projet ?

Un grand nombre d’hébergés ont des pancréatites aiguës ou sont dans des phases terminales de cancer dû à l’alcool et au tabac. Leur pronostic vital est engagé mais ils sont à Carteret. Nous avons des partenaires qui viennent nous visiter. Mais le temps qu’ils nous consacrent n’est plus en adéquation avec les besoins. Aujourd’hui, nous sommes financés pour une prise en charge uniquement sociale. Comme si on pouvait saucissonner une personne ! Le projet doit être médico-psycho-social. Et pour ça, nous devons faire évoluer nos modes de prise en charge. Devons-nous aller jusqu’à proposer à une équipe mobile en soins palliatifs d’intervenir pour accompagner la personne en fin de vie, l’équipe et les autres hébergés ?

Cette question d’accès au soin est d’autant plus complexe que la personne est dans le déni de son état. C’est le propre des personnes très désocialisées, comme si elles étaient détachées de leur enveloppe corporelle. On est estomaqué devant des plaies ou des purulences. Eux ne les sentent même plus. Il faut donc réconcilier la personne avec son corps. Il faut mettre à profit ce lien de confiance tissé dans les structures d’accueil inconditionnel. Nous avons donc besoin, a minima, de compétences médicales à demeure, ce qui n’exclut pas qu’on travaille en réseau pour faciliter une hospitalisation.

Pourquoi Carteret est-il devenu un lieu de fin de vie ?

La nouveauté est que le somatique s’exprime fortement dans l’hébergement d’urgence car aujourd’hui, le système de soin a changé. Les durées d’hospitalisation sont très courtes. L’hôpital intervient sur un temps de crise et après c’est la rue. Soit on dit à la personne « va mourir dehors parce qu’on est pas équipé pour toi », soit on la garde avec le risque qu’elle meure chez nous.
Il y a aussi des gens qui ont des comportements très à la marge de ce qui est attendu à l’hôpital. Ils veulent continuer à boire ou manger quand ils le désirent et être avec leur animal de compagnie.

À Carteret, il y a des personnes qui sont là depuis l’ouverture dont on a vu l’état de santé se dégrader. Et aujourd’hui que faisons-nous avec cette personne très malade dont nous savons qu’elle va mourir ? Devons-nous lui dire d’aller voir ailleurs parce qu’elle est trop malade ?
Parmi les personnes reconnues en fin de vie, il y en a une pour qui à l’hôpital on nous a dit « j’ai fait ce que j’avais à faire mais je ne guérirais pas son cancer ». Quand elle est en crise, on l’hospitalise mais le reste du temps, elle reste chez elle, c’est-à-dire chez nous. Or chez nous, nous n’avons rien de vraiment adapté. Comment peut-elle nous alerter ? Les travailleurs sociaux vont vers celui qui gueule le plus. Mais la souffrance qui ne fait pas de bruit, on passe à côté.

Au regard du projet exigeant des origines, trouvez-vous que c’est plutôt un succès ?

L’intuition était la bonne. Il y a des choses à faire évoluer sur le bâti et le soin comme je l’ai dit. Sans doute faut-il inventer également nos propres autoformations et prendre plus soin de l’équipe. Sous prétexte de rejoindre les plus exclus, nous avons sans doute sacrifié des membres de l’équipe. Nous avons accepté beaucoup de personnes qui étaient dans des passages à l’acte. On a gardé vaille que vaille des gens qui en ont fait voir de toutes les couleurs aux professionnels qui ont pu se dire « on compte pour quoi ? ». L’institution doit marquer cette limite et offrir un cadre protecteur aux salariés et aux hébergés. Nous avons trop fait passer les hébergés avant les travailleurs sociaux. Je crois que c’est un tort.


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