N° 966 | du 25 mars 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 mars 2010

La prévention spécialisée au secours des décrocheurs

Katia Rouff

Thèmes : Prévention spécialisée, École

À Evreux, dans l’Eure, Pause Chocolat accueille des élèves temporairement
exclus de leur établissement scolaire. Géré par le service de prévention spécialisée Point Jeunes, en partenariat avec la Ligue de l’enseignement et l’Education nationale, le lieu permet aux adolescents de se poser, de s’occuper et de réfléchir à leur situation pendant et après la période d’exclusion.

« Vous avez vu ? Avatar a battu Titanic mais alors avec succès ! », s’enthousiasme Sophie [1] une adolescente brune et vive, queue de cheval haut perchée. Avec une dizaine de camarades et quelques parents, elle partage une galette avec l’équipe de Pause Chocolat [2]. Après avoir vanté les mérites du lieu et évoqué les raisons pour lesquelles ils avaient – à un moment donné – été exclus de leur collège, les jeunes s’éclipsent dans la pièce conviviale et colorée qui leur est dédiée.

Pause Chocolat est une maison avec jardin et saule pleureur, située dans le quartier sensible de Nétreille. Elle accueille des jeunes déscolarisés, des grands absentéistes et des collégiens exclus du système scolaire, âgés de douze à seize ans. Le lieu est animé par Régis Bouget, éducateur spécialisé, détaché de Point Jeunes, l’association de prévention spécialisée de la ville, habilitée par le conseil général, et par deux stagiaires en formation de travailleur social.

À Pause Chocolat, les jeunes peuvent se poser, discuter avec l’équipe et participer à des activités servant de support éducatif (rénovation et embellissement du lieu, courses, cuisine, jardinage, coup de main à la Banque alimentaire…)

Éviter le vide

L’expérience réalisée depuis quelques années dans la ville en direction des jeunes décrocheurs scolaires à travers différents outils (classes et ateliers-relais, aide individualisée au cycle central…), a montré que les élèves exclus de l’école se retrouvent souvent dans un vide qui peut provoquer de mauvaises rencontres. Un risque que l’association Point Jeunes, le collège Henri-Dunant et la Ligue de l’enseignement [3] ont décidé d’enrayer en travaillant ensemble.

Dès janvier 2009, Sylvette Laudouar, inspectrice de l’information et de l’orientation de l’Inspection académique, a légitimé l’intervention de la prévention spécialisée dans les collèges avec le soutien de la Ligue de l’enseignement. Ainsi, Régis Bouget a-t-il occupé le poste d’éducateur de l’atelier-relais auprès des jeunes décrocheurs pendant deux ans.

Puis en avril 2009, les trois partenaires ont ouvert les portes de Pause Chocolat à la demande de la préfecture dans le cadre de la circulaire Espoir banlieues. « La prévention spécialisée doit intervenir très tôt, dès la première exclusion sans attendre que le jeune ait seize ans, se retrouve sans formation puis s’éloigne des dispositifs de droit commun, estime Régis Bouget. A Pause Chocolat, nous accueillons les élèves durant leur temps d’exclusion – entre une demi-journée et huit jours – afin de leur éviter de rester inactifs chez eux ou d’errer dans le quartier. Notre objectif n’est pas de compenser toute la durée de l’exclusion mais de créer une relation à travers une activité commune, de faire le lien avec la famille, dans un principe de libre adhésion, propre à la prévention spécialisée. » Pause Chocolat continue à accueillir les jeunes qui le souhaitent après la reprise des cours.

Certains passent avant d’aller à l’école pour déposer leurs angoisses, viennent déjeuner, faire leurs devoirs, goûter le mercredi et parler de leurs relations avec les professeurs. D’autres, trouvent dans le pavillon le calme qui leur fait défaut chez eux ou dans le quartier (lire les témoignages de jeunes). L’équipe accueille aussi ces jeunes durant les vacances scolaires et leur propose des chantiers, des actions, artistiques et des séjours de rupture. Ainsi, un petit groupe a-t-il découvert la haute montagne et construit un igloo dans lequel il a passé une nuit. Un très bon souvenir.

Attitude ingérable

Lorsque les professeurs du collège Henri-Dunant observent un mal-être chez un adolescent, ils le signalent à Valérie Berecochea, la conseillère principale d’éducation (CPE). Celle-ci le reçoit, met en place une commission de suivi et peut rencontrer les parents. Selon sa situation, l’élève est orienté vers l’infirmière, la psychologue du centre d’orientation scolaire, l’assistante sociale ou une structure extérieure (centre médico social…).

Si son comportement pose problème pendant le cours, le jeune peut en être exclu, tout en restant dans les murs du collège pour réfléchir. Si son attitude devient ingérable, le principal organise une commission de discipline et prononce son exclusion temporaire. Les raisons de l’exclusion ? « Elles sont multiples : absence en cours, violence sur un autre élève, conflit avec les enseignants… », égrène la CPE. Le plus souvent, ces jeunes se sentent mal en cours et provoquent les adultes pour exister.

Certains ont des attitudes inacceptables pour les enseignants dont ils n’ont pas forcément conscience (port d’une casquette en cours, consultation de leur messagerie, utilisation du même registre de langage avec les camarades et les professeurs…). « Ces élèves vivent souvent une situation sociale et affective très compliquée entraînant une absence complète d’appétence pour le travail scolaire, analyse Gérald Hochart, le principal du collège. Cependant, les raisons du décrochage scolaire sont aussi inhérentes au fonctionnement de l’Education nationale, au fait que nous travaillons pour le plus grand nombre sans toujours réussir à nous adapter aux cas particuliers. Nous manquons de formation et nous souffrons aussi de l’inertie de cette lourde administration. »

Partenariat avec le collège

Parallèlement à la sanction de l’exclusion, le principal organise une rencontre entre l’élève, ses parents et Régis Bouget pour leur permettre de dialoguer avec un tiers extérieur à l’Éducation nationale, pour offrir au jeune un lieu d’accueil durant le temps de son exclusion avec un projet individualisé. Une proposition que le jeune et la famille sont libres de refuser, même si cela n’est jamais arrivé.

Le principal de ce collège de quatre cents élèves, situé en ZEP, est partisan du travail en partenariat avec l’environnement social du jeune, les associations de quartier et la prévention spécialisée. « Si nous travaillons seuls face à un gamin qui a des difficultés avec l’école, nous sommes perdants, observe-t-il. Il faut le raccrocher à des partenaires. Charge à eux de garder leur identité, leur domaine et leurs prérogatives. Ce partenariat fonctionne lorsque les intervenants ont une communauté de vues et la capacité relationnelle de conduire quelque chose ensemble. »

Le travail avec Régis Bouget, permet aussi à l’équipe éducative du collège de préparer la famille lorsqu’elle souhaite mettre en place une mesure d’action éducative à domicile (AED). Aujourd’hui, dans un souci de prévention précoce, l’éducateur spécialisé intervient dans le collège dès la sixième et déjeune régulièrement au sein de l’établissement pour que les élèves l’identifient. Il travaille également en partenariat avec les autres collèges et lycées de la ville. À partir du mois de mars, une psychologue interviendra à Pause Chocolat trois heures par semaine dans le cadre des missions de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA).

Prise de conscience

À son arrivée à Pause Chocolat, le jeune se pose et fait un point avec l’équipe sur son attitude à l’école. « Au travers des diverses expériences menées avec l’Éducation nationale, nous avons constaté l’importance d’établir un diagnostic précis de l’image que le jeune renvoie à l’établissement, explique Régis Bouget. Nous avons élaboré un tableau permettant aux professeurs de livrer leurs observations sur l’élève. Lors de son accueil à Pause Chocolat, cette photographie nous permet de confronter l’image qu’il pense renvoyer avec celle donnée par les enseignants. Le décalage est souvent important. »

La prise en charge à Pause Chocolat permet au jeune de travailler sur son attitude d’élève afin d’être accepté à l’école. Pour autant, certains élèves ne se projettent pas dans l’avenir, ils ne sont pas forcément motivés pour changer et ils n’ont pas toujours conscience de handicaper leur avenir.

À Pause Chocolat, l’équipe invite l’élève à exprimer les raisons pour lesquelles il ne va pas bien et elle réfléchit à la façon de l’aider. « Le fait que la prévention spécialisée porte ce projet est riche. Nous avons la chance d’avoir du temps et de la disponibilité pour écouter le jeune, apprécie l’éducateur. S’il a un problème lorsque je suis absent, il peut m’adresser un texto. Pause Chocolat est un mélange de Maison d’enfants à caractère social (MECS) et d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) qui laisse toutefois à l’élève la liberté d’adhérer ou pas à nos propositions. »

Le fait de pouvoir se défouler à Pause Chocolat grâce aux activités et d’en recueillir une valorisation, offre à l’adolescent l’opportunité de découvrir d’autres facettes de sa personnalité et peut le remobiliser sur son projet personnel. L’équipe éducative lui renvoie une image positive : il a été capable de se concentrer, de respecter le lieu et le matériel, les adultes croisés, de participer au rangement et au nettoyage… En somme, il s’est placé dans une situation acceptable pour les adultes qui l’ont accompagné.

En dix mois de fonctionnement, Pause Chocolat a accueilli une vingtaine de jeunes. Son projet immédiat : salarier une maîtresse de maison, présente dès 8 heures pour accueillir les élèves avant les cours, leur permettre de livrer leur énervement éventuel lié à une soirée familiale ou à des conflits dans le quartier et repartir en cours plus calmes.


[1Les prénoms ont été changés

[2Contact : 02 32 34 81 93

[3Elle représente le projet Pause Chocolat auprès de la préfecture dans le cadre de la circulaire Espoir banlieues


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