N° 966 | du 25 mars 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 mars 2010

L’atelier scolaire, facteur de réussite

Propos recueillis par Mireille Roques

Abdel Ajenoui est chef de service d’un atelier scolaire : Rencontre 93, à Saint-Denis. Atelier inscrit dans un établissement d’hébergement pour adolescents, comprenant une maison d’enfants à caractère social et un service d’accueil et d’accompagnement. Fort d’une pratique de plus de vingt ans, il est passé de l’expérimentation à une offre réfléchie, construite et en continuelle évolution.

Quelle définition pouvez-vous donner d’un atelier scolaire et comment vous est venue l’idée d’en créer un ?

Pour moi, l’atelier scolaire est un espace où va pouvoir s’exercer le droit au savoir pour tout adolescent, essentiellement de moins de seize ans, sorti des circuits traditionnels.

Quant à la genèse de l’atelier, il faut remonter au début des années 80. J’assure alors les fonctions d’éducateur de nuit dans un foyer de filles. Quand j’arrive, vers 22 heures, je constate que certaines d’entre elles n’ont pas été en classe et n’ont rien fait de la journée. Comme je poursuis des études universitaires, je dépose mes livres sur la table pour travailler à mes cours quand elles seront couchées. Très vite, cela les intrigue : elles sont curieuses – je fais des études ? À mon âge ? – et commencent à poser des questions… Celles qui ont des devoirs à faire demandent mon aide ; les autres cherchent à participer. L’émulation crée un cercle d’adolescentes jusque-là rétives à l’apprentissage et qui sont maintenant en demande d’un soutien, soutien aux devoirs mais peut-être plus encore, soutien moral.

La directrice du foyer accepte de formaliser les choses : j’arriverai dorénavant à 19 heures au lieu de 22 heures, afin de disposer d’un vrai temps de soutien. Par ailleurs, à l’accueil d’urgence, une éducatrice scolaire – Isabelle Bermond – fait des évaluations pour orienter les jeunes en transit. Il est décidé de réunir les synergies des deux groupes dans une structure commune : ce sera l’atelier. Des locaux sont aménagés – à distance de l’internat – et, malgré quelques aléas et réticences, les choses se mettent en place.

Le succès va être très rapide et les demandes extérieures se multiplient. Au bout de trois ans, l’atelier scolaire s’ouvre à tous et, pendant vingt ans, Isabelle et moi accompagnerons des centaines d’adolescents, par groupes de vingt à vingt-cinq. Un éducateur sera toutefois embauché pour les sorties culturelles, fréquentes, et qui joueront un rôle très important dans la réussite de notre entreprise. Il faudra attendre les années 2000 pour que deux nouveaux postes soient créés et que des subventions permettent de nouvelles médiations. Notre bilan a de quoi nous rendre fiers : sur un millier d’enfants accompagnés, environ 75 % ont retrouvé le chemin de l’école ou d’une formation. Et certains se sont engagés dans de brillantes études et carrières !

Toutefois, en 2007 mes collègues et moi nous saisissons d’une opportunité et transférons notre savoir faire dans une structure qui vient d’ouvrir : celle où nous sommes actuellement.

Quels sont donc les jeunes accueillis à l’atelier ?

Des adolescents de douze à dix-huit ans, dont beaucoup sont donc encore soumis à l’obligation scolaire et qui, pourtant, peuvent n’avoir pas mis les pieds au collège ou reçu un quelconque enseignement depuis des mois, voire des années ! Il faut préciser qu’initialement nous pensions accueillir aussi bien des jeunes de la MECS que de l’extérieur mais nous nous sommes vite aperçus que les premiers différenciaient mal les espaces – ils venaient presque en pantoufles ! L’atelier est donc aujourd’hui exclusivement ouvert aux seconds – mais reste à la disposition des internes certains soirs, en soutien scolaire.

Nous nous adaptons à chacun : si un jeune n’est pas prêt, nous allons à son domicile pour discuter, prendre le temps de repérer ses blocages. Certains sont en très grande difficulté, des « incasables » avec un parcours chaotique, des comportements à risques. L’objectif est de les réintégrer dans les circuits de droit commun en matière d’éducation ou de formation mais, plus encore, de favoriser leur insertion sociale. Actuellement, dix-neuf adolescents fréquentent l’atelier : certains en sont à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture et d’autres préparent un BEP… Sur ceux qui sont partis l’an dernier, trois sont en seconde générale et deux en première.

Comment fonctionne l’atelier et quelles propositions sont faites aux ados ?

Nous développons un projet individualisé, du sur-mesure permettant à chacun de trouver son rythme, ses centres d’intérêt, ses outils. L’atelier est ouvert toute la semaine mais un accueil séquentiel est possible. De même, nous gardons leur place aux fugueurs ou décrocheurs – sous réserve d’accord de la tutelle – ce qui les rassure énormément, habitués qu’ils sont à passer d’un lieu à un autre dans une logique d’échec et de rejet. Un autre point important est l’implication des parents avec qui nous maintenons un maximum de rapports tout au long de la scolarité.

L’objectif étant de permettre la réintégration dans un établissement scolaire mais aussi un rapport apaisé et dynamique à la société et à soi-même, nous mettons en œuvre une pédagogie réactive qui alterne les contenus cognitifs, d’éveil, d’apprentissage de la vie sociale, d’expression du corps et de connaissance de soi. Nous utilisons l’enseignement assisté par ordinateur – une méthode conviviale et ludique – mais aussi, bien entendu, le CNED, seul habilité à reconnaître le niveau atteint par l’élève.

Enfin et surtout, nous utilisons des médiations susceptibles de mettre la notion de plaisir au cœur de l’apprentissage : équitation, arts plastiques, slam, informatique, théâtre, relaxation… Le fait de ne pas devoir être dans l’immédiateté, soumis à un programme et un groupe – ce qui est le cas des enseignants – donne une grande liberté aux éducateurs scolaires (ils sont quatre, plus un éducateur sportif et des intervenants ponctuels) soutenus en outre par une équipe, une psychologue, des intervenants extérieurs et bénéficiant des outils d’une institution vouée aux enfants en grande difficulté.

En moyenne combien de temps un ado reste-t-il à l’atelier et quelles sont les orientations à sa sortie ?

Il n’y a pas de durée de prise en charge établie ; celle-ci est fonction du niveau acquis et surtout de la capacité du jeune à intégrer le collège, le lycée ou une formation. Il faut néanmoins six à douze mois pour que l’intervention soit efficace mais certains peuvent rester beaucoup plus longtemps. Je dois préciser que l’atelier ne convient pas à tous, nous nous en apercevons en principe rapidement et faisons en sorte que le départ ne soit pas considéré comme un échec de plus mais une réelle orientation élaborée par l’équipe avec le jeune.

Sinon, pour la plupart de ceux passés par l’atelier les résultats sont très satisfaisants, le jeune qui réintègre le système de droit commun étant assuré qu’il garde sa place à l’atelier : d’abord par une extension de la prise en charge et ensuite comme ancien. Il peut venir quand il veut, pour un soutien scolaire ou moral, participer à certaines activités. Depuis deux ans que l’atelier est ouvert, la preuve a été faite que cet accueil permanent, hors mandat, est un facteur de réussite et que l’après atelier fait partie intégrante de notre investissement.


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