N° 821 | du 14 décembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 décembre 2006

L’hypnose pour sortir de la toxicomanie ?

Jacques Trémintin

Thème : Toxicomanie

Longtemps négligée, puis réhabilitée sous l’impulsion des Américains, l’hypnose peut-elle aider certaines personnes à se libérer de leurs addictions, notamment de la toxicomanie, et réussir là où la psychanalyse aurait échoué ?

À l’heure où la psychanalyse est bousculée par un certain nombre d’ouvrages qui mettent en exergue sa face cachée, voire perverse, il convient de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Certes, l’histoire et l’actualité des thèses de Freud et de ses successeurs méritent amplement d’être revisitées d’une manière critique. Évidemment que l’hagiographie qui entoure ce système de pensée doit se confronter aux tentatives de réfutation propres à toute théorie se prétendant scientifique. Bien sûr que les écoles de travailleurs sociaux devraient mettre un terme au monopole trop fréquent qu’exerce cette vision sur la formation en psychologie des futurs professionnels. Mais si beaucoup de reproches peuvent effectivement être adressés à cette approche, il y a un défaut qu’on ne pourra jamais lui attribuer : celui d’avoir contribué à appauvrir la pensée humaine.

Trop complexe parfois, se perdant même trop souvent dans un discours jargonnant totalement hermétique au non initié, la psychanalyse n’en constitue pas moins une source féconde de réflexion. À preuve, les travaux proposés par Christian Miel, directeur d’un établissement de l’association Montjoie au Mans, qui aborde, à partir de son expérience passée de directeur d’un centre spécialisé de soins aux toxicomanes, une démarche originale de soins : l’utilisation de l’hypnose (lire son interview). Certes l’auteur, en bon psychanalyste qui se respecte, n’échappe pas aux généralisations parfois abusives : « Toutes les toxicomanies semblent s’inscrire dans cette trame », n’hésite-t-il pas à affirmer [1], cédant à la tentation de donner à ses hypothèses une dimension universelle bien freudienne. Mais c’est là une erreur de parcours bien ponctuelle qui ne vient pas invalider la force d’une démonstration qui a d’autant plus de crédibilité qu’elle s’inscrit d’emblée dans l’indépendance d’esprit à l’égard de l’orthodoxie de sa discipline.

Il faut en effet saluer l’honnêteté dont il fait preuve quand il reconnaît l’échec de la démarche psychanalytique classique face aux toxicomanes qui n’adhèrent que très rarement aux règles de la cure. La neutralité bienveillante de l’analyste, son silence, l’association libre… autant de concepts qui, loin de permettre l’alliance thérapeutique recherchée, ne font que renforcer l’angoisse du sujet, l’incitant à se détourner de l’aide qui lui est proposée. « Le toxicomane nous dérange, nous questionne, nous oblige à être créatif là où il est défaillant. Il nous faut faire le deuil de référents théoriques » [2], affirme-t-il avec force. Et de revendiquer la nécessité de trouver une alternative psychothérapique, tant il est vrai, poursuit-il, que l’engagement dans le processus de soins dépend pour une grande part de la personnalité du thérapeute et notamment de sa capacité d’empathie et d’adaptabilité.

Autre qualité rare chez un psychanalyste : le refus de tirer à boulet rouge sur ce qui ne relève pas de sa seule logique. Christian Miel en appelle ainsi à une synthèse des différentes méthodes de soins : la substitution lui apparaît comme un outil parmi d’autres à utiliser non comme la nouvelle voie miraculeuse, mais dans un cadre bien défini répondant de façon appropriée à des situations données. Il n’hésite pas à affirmer que « plutôt que d’opposer pharmacologie et psychothérapie, c’est la nécessité de leur articulation qui pose question » [3] Voilà donc une contribution ouverte et tolérante qui justifie pleinement qu’on aille voir de plus près ce qu’elle défend. Ce que nous allons faire à présent. Mais plutôt que de nous noyer dans les concepts psychanalytiques précis utilisés que le lecteur pourra retrouver fort bien développés dans l’étude de l’auteur, nous avons préféré proposer une synthèse plus digeste et mutualisable.

La difficulté à mentaliser

La démonstration de Christian Miel commence par un constat. De sa longue confrontation aux toxicomanes, il a pu repérer chez nombre d’entre eux une pauvreté du langage, un accès laborieux aux notions abstraites et une vraie difficulté à atteindre un niveau de réflexion approfondie sur leur situation personnelle. Cette incapacité à réaliser une production intellectuelle se concrétise chez le sujet par le sentiment d’avoir la tête vide et favorise chez lui des conduites privilégiant l’agir. À cela, plusieurs facteurs explicatifs : un fond dépressif, un sentiment de dévalorisation de soi mais aussi un refoulement massif de tout ce qui peut faire souffrir. Cette dernière explication permet tout particulièrement de comprendre la toxicomanie. La conduite d’évitement des ressentis perçus comme trop angoissants montre le besoin de faire l’économie des représentations gênantes. Tout se passe comme si l’appareil psychique ne parvenait plus à donner un prolongement à l’activité pulsionnelle que sur le mode de la décharge motrice.

Pour comprendre l’origine d’une telle situation, il faut remonter aux tous premiers jours de la vie. Lorsque le bébé naît, il tisse avec sa mère une relation très fusionnelle. La présence de l’adulte auprès de lui alterne avec des moments d’absence, provoquant successivement des gratifications et des frustrations. Selon la théorie psychanalytique, la pensée humaine se développerait alors pour compenser ces inévitables carences et pour faire exister l’être manquant dans l’esprit de l’enfant. Elle assurerait donc une fonction d’organisation permettant l’intégration au processus intrapsychique des informations en provenance de l’extérieur. Au cours du développement individuel, l’adaptation du parent aux besoins de l’enfant décroît au fur et à mesure que celui-ci grandit. Les représentations du bébé vont s’enrichir progressivement, passant des images simples à des métaphores puis à des symboles. Mais, « que la frustration soit absente ou trop forte et les perturbations importantes s’observent dans l’élaboration des processus cognitifs » [4], rajoute Christian Miel. Cela intervient notamment quand la mère est trop proche ou trop distante.

C’est justement ce que vivrait le toxicomane : n’ayant jamais vraiment réussi à intégrer la frustration, il n’arrive pas à canaliser l’activité pulsionnelle vers un travail de mentalisation qui lui permettrait de mettre à distance le manque en produisant des idées, des réflexions intérieures, des souvenirs, des rêves et des fantasmes. Il ne peut se représenter les états de déplaisir et vit l’afflux de tension comme une expérience traumatique, source d’une douleur insupportable. Pour y répondre, il ne lui reste comme unique solution que de s’enfermer dans la relation exclusive à un produit qui lui permettra de répondre dans l’immédiat à ses besoins primaires. L’acte toxicomaniaque permet ainsi d’éviter la confrontation à des expériences fastidieuses de la carence, à l’anticipation de la satisfaction attendue et réalise le déni de la perte, faisant ainsi l’économie du travail de deuil. Le produit vient répondre à un excès d’excitations et d’affects douloureux qui n’arrivent pas à accéder à la représentation mentale : par l’expérience de jouissance qu’il suscite, il permet d’assimiler des états de tension, de désarroi, de détresse, d’ennui et de dépressivité qui ne pourraient l’être autrement.

On imagine facilement pourquoi, dans ces conditions, la toxicomanie est marquée par la passivité du comportement, la limitation de l’expression verbale et la restriction des capacités de compréhension des interprétations. On comprend aussi pourquoi l’addiction peut se traduire par une grande difficulté à investir une relation thérapeutique avant tout basée sur la parole. Revenant au tout début de la psychanalyse, Christian Miel revendique l’utilisation de la méthode cathartique qui fut préconisée par Freud himself au tout début de sa carrière. Il s’agit d’une technique qui vise à placer le patient dans un état de transe hypnotique afin de lui permettre de revivre l’événement traumatique réel ou fantasmatique à l’origine de ses symptômes, sous la forme de récit plus ou moins mis en scène. Pourquoi réutiliser cette approche depuis longtemps abandonnée par les psychanalystes ?

(lire le point de vue de Michel Hautefeuille, psychiatre, psychanlyste) C’est justement parce qu’elle a tout pour attirer les toxicomanes. L’induction hypnotique provoque en effet un état de confusion similaire à l’expérience toxicomaniaque. Elle leur permet de basculer dans le même état de conscience modifié que leur apporte la prise de leur produit. Le toxicomane plongeant dans un état second, se voit suggéré de penser à un moment heureux de son enfance lui permettant de faire l’expérience d’une mère protectrice après qu’il ait vécu celle d’une mère envahissante et morbide. Il renoue alors avec sa dépressivité. Mais il ne peut la fuir, ni y échapper par la jouissance de la prise de son produit. Il peut l’approfondir jusque dans un éprouvé corporel de fatigue, de relâchement et de résignation, en vivant au plus profond de lui la souffrance du manque. Le lien entre l’affect et la représentation se rétablit et le champ du désir se réactive. Il fait l’expérience de la perte de l’objet qu’il lui faut combler par des processus et des contenus psychiques, sans avoir recours pour cela à la satisfaction hallucinatoire que lui procure le produit.

Christian Miel ne se contente pas d’évoquer les grandes lignes de la thérapie pratiquée. Il parle aussi des résultats obtenus : réactivation de l’activité pulsionnelle, réapparition des souvenirs, recouvrement de la mémoire, rétablissement de l’activité onirique (rêves nocturnes)… toutes choses qui signent le retour à une mentalisation permettant enfin au toxicomane de commencer à se projeter dans l’avenir, à se mobiliser dans des activités, à s’inscrire dans une continuité… et d’avoir recours à d’autres formes de thérapie nécessitant un dialogue éveillé. L’hypno-analyse se revendique à la fois de l’hypnose et de la psychanalyse. Elle constitue une alternative au constat que font trop souvent les psychologues qui affirment « le sujet ne veut pas se soigner ». Utilisée avec lucidité comme technique possible par des thérapeutes qui ne doivent négliger aucune méthode dans la boîte à outils qui doit leur permettre d’aider la personne en souffrance psychique d’accéder à la maîtrise de ses désirs et de ses pensées, elle doit être conçue comme complémentaire et non comme la dernière méthode révolutionnaire à la mode. C’est à ce titre que cette piste semble constituer une perspective intéressante qui mérite qu’on s’y intéresse.


[1« Toxicomanie et hypnose. À partir d’une clinique psychanalytique de la toxicomanie » Christian Miel, éd. L’Harmattan, 2005, p.27

[2op. cit. p.261

[3op. cit. p.264

[4op. cit. p.19


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