N° 821 | du 14 décembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 décembre 2006

Séance d’hypnose : être au plus près du corps

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Toxicomanie

Jean-Marc Benhaïem [1], médecin, aide les personnes souffrant d’addiction à s’en libérer par l’hypnose. Elle permet de renouer avec son corps tout en cessant de lui infliger des souffrances

« Je construis une séance d’hypnose à partir de ce que me dit le patient. Un fumeur considère le tabac comme une récompense ? Je vais lui montrer l’autre aspect de sa consommation : la punition. Dans la séance d’hypnose, je le guide pour qu’il ressente la souffrance qu’il inflige à son corps. La substance tombe de son piédestal. Il prétend que le tabac l’aide à lutter contre le stress ? Je lui démontre qu’il n’est ni calme, ni détendu. Je l’aide à sentir dans son corps combien la cigarette le rend nerveux. Mon rôle consiste donc à remettre le patient en relation avec son corps afin qu’il retrouve toute la violence de l’empoisonnement. À l’instant où il retrouve son corps, il sait ce qui lui reste à faire. Idem pour le cannabis. Si le patient me dit : « J’en consomme pour calmer mon angoisse, mon chagrin », je lui propose des exercices qui lui font sentir qu’il n’a pas choisi le bon remède. Je vais l’inciter à se poser des questions simples : « La perception de la vie est-elle plus belle avec le cannabis ? », « M’a-t-il aidé à traverser la vie ou m’en a-t-il exclu ? » Prenant appui sur le fait que le patient a eu la force de venir consulter, je l’aide à aller vers la pensée suivante : « Je veux retourner dans la vie et non m’en exclure. »

En pratiquant la médecine générale, en prescrivant des médicaments, j’ai compris que je prenais le risque de m’éloigner du patient. Les addictions peuvent devenir des pathologies chroniques que les traitements seuls ou l’hospitalisation ne suffisent pas à traiter. L’hypnose permet d’être au plus près du patient pour l’aider à résoudre une situation dans laquelle il s’est enferré comme dans un piège. 25 % des adolescents par exemple consomment du cannabis pour faire une expérience, participer à un rite de passage, embêter leurs parents… De plus en plus détruits, ils peuvent finir par se dévaloriser et développer des idées suicidaires. Or, quand un jeune commence à fumer du cannabis, il n’a pas – ou très rarement – envie de mourir, bien au contraire ! Un adolescent est venu me consulter de son plein gré - ce qui est rare ! -, les effets du cannabis provoquaient trop d’inconvénients dans sa vie, l’empêchant de construire son avenir. Il voulait en finir avec un produit qui ne lui apportait pas ce qu’il voulait. Une seule séance a suffi car il était prêt. Il a pris conscience qu’il s’était coupé de son corps. Reprenant contact avec lui, il est sorti de l’état léthargique qui lui déplaisait et le handicapait dans ses études. Un jeune adulte est venu en consultation après avoir craché du sang. Ce traumatisme lui a permis de retrouver la conscience de son corps, la sensation d’être blessé, emprisonné… La séance d’hypnose s’est déroulée sur la perception de sa blessure. Il est sorti de sa croyance : la drogue n’est pas un art de vivre.

Le produit n’aide pas à vivre. À cette première prise de conscience, d’autres succèdent en cascade. Le patient retrouve le plaisir de manger, de nager, de courir. Il trouve en lui les vrais remèdes pour calmer sa souffrance. En séance, il fait l’expérience d’un corps tranquille dont il peut utiliser les compétences. Notre corps produit les hormones dont nous avons besoin pour lutter contre le chagrin, la peur, la douleur, la dépression. Sans elles, nous serions tous obligés de recourir à des drogues ou à des médicaments au moindre pépin. Avec l’hypnose, le patient sent qu’il a en lui le poison et son antidote. Durant la séance, je le guide : « Pouvez-vous être tranquille sans ce poison ? », « Pouvez-vous prendre du plaisir sans lui ? », « Pouvez vous sentir la nausée que provoque la consommation de cigarette ? » On travaille sur un rôle dans lequel le patient va pouvoir s’installer confortablement. Il pourra sentir que ses moments d’euphorie liés au cannabis étaient suivis d’une longue période de somnolence et de dégoût de tout. Dans une séance d’hypnose, rien n’est intellectualisé, tout se fait naturellement à partir des sensations. Evidemment ça ne marche pas toujours du premier coup et avec tout le monde. Certains patients restent obsédés par le produit, d’autres intellectualisent beaucoup. Il faut alors les voir à plusieurs reprises et les soutenir.

De nombreux collègues m’adressent des patients, notamment les médecins généralistes, les gastro-entérologues et les psychiatres. En revanche, d’autres sont plus réticents. Je pense à une jeune femme anorexique venue consulter une collègue à l’insu du service qui l’hospitalisait. Seul le chef de service était au courant de sa démarche et l’avait soutenue malgré ses doutes sur l’efficacité de l’hypnose. Deux jours après la première séance, elle a eu un déclic et a recommencé à s’alimenter. Après 6 séances, elle est passée de 34 à 44 kilos. Des patients viennent nous consulter après avoir tout essayé en se disant : « Pourquoi pas l’hypnose ? » sans trop y croire. Pour les aider, je suis tout simplement ce que le corps du patient dit. Quelqu’un arrive en déclarant : « Je n’en peux plus de tousser. » Je reprends sa phrase durant la séance : « Avez-vous senti comme la toux vous a guidé jusqu’à nous ? Elle vous dit que pour guérir vous devez expulser quelque chose, vous y avez été sensible. » La séance va se dérouler comme une quinte de toux : on prend le parasite et on l’expulse. Je lui dis ensuite : « Ressentez comme vous êtes paisible lorsque toutes ces poussières sont parties ? » Après, je pousse la démonstration, lui montre que les poussières ont pris la place de la vie, de l’air. En les expulsant, il autorise la vie à revenir. Le patient ressent tout cela durant la séance puis l’oublie. La suite vient naturellement.

Pour les personnes qui souffrent de plusieurs addictions, il est parfois difficile d’arrêter les produits en même temps. Si un patient consomme de l’alcool et du tabac par exemple, je lui conseillerai d’arrêter l’alcool et de garder encore le tabac un moment. Trop d’exigences risquent de le mener vers l’échec. En revanche, il est tout à fait envisageable d’arrêter simultanément deux addictions qui se ressemblent, comme la cigarette et le cannabis. Une étude américaine montre d’ailleurs que cela réduit le risque de rechutes. »


[1Jean-Marc Benhaïem est médecin à Paris en Centre d’évaluation et de traitement de la douleur, responsable du Diplôme universitaire d’hypnose à Paris VI et consulte au cabinet Hypnosis


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