N° 821 | du 14 décembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 décembre 2006

« L’hypnose offre la possibilité d’expérimenter un état modifié de conscience, sans produit »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Christian Miel a dirigé un centre spécialisé de soins pour toxicomanes pendant huit ans.
Il est actuellement directeur d’un établissement de l’association Montjoie du Mans

L’hypnose est surtout connue comme une attraction de foire. Est-ce vraiment sérieux de la proposer comme outil de thérapie ?

Dès le XVIIIe siècle, notre pays a été très en avance dans l’étude d’abord du somnambulisme, puis de l’hypnose. Le discrédit qui s’est imposé à partir du XIXe siècle provient d’abord de la condamnation par l’académie de médecine, à une période où dominait la pensée positiviste, où les connaissances et les théories relatives au fonctionnement psychique étaient peu élaborées.

Ce positivisme, témoin d’un rationalisme étriqué, est encore très présent en France et les théories, au lieu d’être des outils au service de la découverte scientifique, deviennent vite des carcans et donnent lieu à des querelles de chapelle. Le discrédit de l’hypnose a aussi été alimenté par Freud qui a écarté ce procédé, réduit à une technique de suggestion avec Bernheim, pour y substituer la psychanalyse, oubliant au passage que l’hypnose est aussi un état de transe. Il ne l’a toutefois jamais condamnée, comme l’ont fait certains successeurs.

Il a fallu que les Américains, pendant tout le XXe siècle accordent une attention particulière à l’hypnose et en tirent de nombreuses applications pour qu’à nouveau cette technique thérapeutique soit redécouverte, reconsidérée et réhabilitée en France comme en témoignent les deux cents médecins formés chaque année à la Salpêtrière, sous l’impulsion de Jean-Marc Benhaïem (lire le compte rendu d’une scéance d’hypnose).

C’est un de ces nombreux paradoxes dans la pensée scientifique française qui ne sait pas toujours tirer profit de ses découvertes, parce qu’elle se fige dans des positions dogmatiques et manque de pragmatisme. L’hypnose apparaît donc comme un mode d’accès direct à l’inconscient et une technique d’exploration susceptible de révéler des potentialités insoupçonnées de la psyché.

Mais au-delà de son utilisation dans la résorption des symptômes psychopathologiques, ses applications thérapeutiques dans le champ de la douleur (CHU de Liège, Hôpital Salpêtrière, Clinique de la Sagesse de Rennes, etc.) sont largement reconnues et développées par les dentistes, les anesthésistes, les urgentistes, les chirurgiens dans certaines opérations ou les intervenants dans les unités de soins palliatifs. L’effet obtenu est réel. Il contribue à une qualité de soins et à une amélioration plus rapide de l’état de santé du patient.

On a déjà connu Bettelheim qui accusait les mères d’être à l’origine de l’autisme. Vous semblez dans votre démonstration, les rendre à votre tour responsables de la toxicomanie de leur enfant : n’est-ce pas là une généralisation abusive ?

La psychanalyse, dans sa démarche de compréhension du fonctionnement psychique d’une personne et de la prise en compte de sa dynamique pulsionnelle et fantasmatique, s’intéresse aux relations qu’elle a établies avec ses figures parentales. Elle s’intéresse à la manière dont elle les a investies, dont elle a intégré, assimilé les contenus relationnels affectifs et inconscients. La mère, en tant qu’objet de besoin et de désir pour le petit garçon, porte en elle, comme tout un chacun, une dynamique inconsciente personnelle et familiale. Elle se trouve aussi insérée dans un réseau relationnel conjugal, familial, professionnel et dans un contexte socio-économique et culturel qui ne sont pas sans générer des insatisfactions, des frustrations, des sollicitations multiples au-delà d’une confrontation à des événements traumatiques.

La question de l’origine de la toxicomanie ne peut donc être envisagée en termes de seule responsabilité parentale, tant elle témoigne d’un malaise profond qui résulte de multiples déterminants. Ce malaise rend compte d’abord d’un processus de séparation-individuation qui n’est pas parvenu à se mettre en place. Il interroge aussi l’absence de tiers, la représentation de la fonction paternelle aujourd’hui. Comme la toxicomanie traduit à l’excès un mode de fonctionnement d’une société de consommation fondée sur le « tout, tout de suite » et dans lequel la souffrance du manque n’est plus tolérée.

La psychanalyse est très frileuse quand on aborde la question de l’efficacité de la thérapie qu’elle propose. Vous en parlez quant à vous librement. Ce que vous appelez l’hypno-analyse est-elle efficace ?

La psychanalyse, en tant que cure, a renoncé depuis longtemps à la guérison immédiate des symptômes, celle-ci ne survenant que de surcroît. Ce qu’elle cherche, c’est à y remédier par une connaissance de soi et une réconciliation avec soi-même. La psychothérapie d’inspiration psychanalytique se heurte à des limites importantes dans la prise en charge des toxicomanes. L’hypnose, au contraire, leur offre la possibilité d’expérimenter un état modifié de conscience, sans produit. Elle lève les barrières psychiques qu’ils s’étaient constituées au niveau pulsionnel et fantasmatique.

La psychothérapie d’inspiration hypno-analytique intègre l’hypnose dans un processus psychothérapique reposant sur des concepts psychanalytiques pour la compréhension du fonctionnement psychique. Il s’agit en même temps de préparer et d’accompagner la personne à la prise en compte des changements profonds induits par l’hypnose au niveau de ses représentations mentales comme de ses relations au quotidien. Cette approche thérapeutique n’est pas utilisée en France auprès de toxicomanes alors qu’elle donne des résultats encourageants et durables qui révèlent donc son efficacité thérapeutique.


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