N° 724 | du 7 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 octobre 2004

L’Ecole du cirque de Bruxelles

Katia Rouff & Joël Plantet

Thèmes : Culture, Handicapés

Ce lieu en Belgique accueille — entre autres élèves — des enfants, des adolescents et des adultes handicapés mentaux. Les bénéfices se mesurent en termes d’intégration, de valorisation, d’autonomie. En toute poésie. Rencontre époustouflante des arts du cirque et du handicap

Spectaculaire ! En équilibre sur une boule, un fil ou un rolla-bola (planche posée sur un cylindre), jonglant avec deux foulards, aidant un copain perché sur des échasses, ils rayonnent. Ils sont handicapés mentaux, de tous âges ; nous sommes à l’École du cirque de Bruxelles, créée en 1981 [1] et qui, pendant plus de quinze ans, s’est adressé aux seules personnes valides. Changement en 1998 : l’éducateur d’une institution pour personnes sourdes avec handicaps mentaux associés demande à l’établissement d’accueillir un groupe pour l’initier aux arts du cirque ; ainsi naît la section Handicirque. Une kinésithérapeute prend alors l’activité en charge. « Les éducateurs assuraient que c’était le seul jour de la semaine où les jeunes se levaient volontiers », se souvient aujourd’hui Vincent Wauters, fondateur et directeur de l’École de cirque, ancien prof de gym et élève d’Annie Fratellini.

Pour coordonner et développer l’activité après cette première expérience, l’école engage Delphine Tollet, infirmière de formation et militante de Médecins sans frontière. Elle démarchera les institutions, fera connaître le projet : peu à peu cent personnes vont fréquenter Handicirque. Chiffre volontairement plafonné dans un premier temps par crainte de voir émerger un « ghetto » pour personnes handicapées : dans ce lieu au contraire, tous ne cessent de se côtoyer… Et si pendant les cours, enfants valides et handicapés évoluent séparément, ce n’est pas le cas pendant les stages de vacances : avec une aide spécifique, l’enfant porteur de handicap est accueilli dans un groupe.

Handicirque, école d’échange et de création

Aujourd’hui, trois cents enfants, cent cinquante adolescents valides et une centaine d’adultes handicapés de tous âges passent chaque semaine dans ce bel espace. Les cours sont dispensés par des professionnels (éducateurs, profs d’éducation physique, psychomotriciens, instituteurs) ayant suivi, après leur formation initiale, le module spécifique de l’École de cirque, d’une durée d’un an. « Le défi de notre travail est de proposer des situations ouvertes et variées tenant compte des capacités de chacun, ne jamais mettre une personne en position d’échec. L’aider à progresser dans le plaisir, le rire, tout en développant un climat de confiance qui suscite le respect », développe Delphine Tollet. Et de poursuivre : « nous souhaitons permettre à la personne handicapée de sortir de son environnement habituel, école ou institution, pour partager la magie du cirque. Montrer qu’elle peut s’exprimer comme les autres, parfois avec d’autres moyens, mais que le besoin d’expression reste vital. De plus, qu’ils soient valides ou handicapés, les élèves sont en contact : peu à peu, les barrières disparaissent au profit d’un lien d’échange et de créativité ». Enfin, la personne handicapée côtoie aussi les artistes venus se former, s’entraîner aux arts du cirque et créer.

Et ça marche. L’échange est confirmé des deux côtés : si les artistes lui proposent une possibilité supplémentaire de pénétrer le monde de l’imaginaire, la personne porteuse de handicap offre, elle, son mode d’expression libre, spécifique, spontané. Ingrédients performants pour la créativité.

Concrètement ? Handicirque propose de l’acrobatie (travail au sol ou avec partenaire), jongleries (foulards, balles, assiettes, diabolo), équilibre (boule, échasses, câble), travail aérien (trapèze, filet) et jeu d’acteur (clown…). Tout cela stimule les compétences psychomotrices et les capacités relationnelles de quiconque, handicapé ou non. Les groupes sont restreints (maximum quatorze personnes). Les professionnels qui viennent se former changent, eux aussi, au cours de leur cursus : « Je pense aux profs de gym qui arrivent tout carrés, évoque Vincent Wauters. Au fur et à mesure de leur formation, ils « cassent le cube » ; en fin d’année, ils ont davantage de fissures, de contact ».

Nombreux en sont les bénéfices : incitation au dépassement de soi, revalorisation (apprendre à dépasser sa peur), authentique moyen d’expression non verbal, stimulation de la créativité, conscience de son corps… En outre, le travail proposé — sous forme de cours hebdomadaires individuels ou collectifs, de stages ou d’animations ponctuelles — contribue grandement à la socialisation. L’intégration et la confiance en soi sont favorisées, en ce lieu vivant, par le travail en groupe ou avec un partenaire. Ces initiations débouchent pour certains sur un spectacle. Impliqués dans les différentes séances, les personnels des institutions extérieures assurent le suivi de l’évolution de chacun. Et s’ils le souhaitent, ils peuvent acquérir une spécialisation Handicirque…

Le cirque, plaisir de vivre

La particularité des arts du cirque ? « C’est très magique », sourit le directeur. « Une personne en difficulté regagnera l’estime de soi grâce au regard de l’autre. En jonglant, on s’exprime : avec les foulards — plus faciles à attraper qu’une balle —, je vois un immense plaisir dans les yeux de la personne handicapée. Le cirque, c’est le plaisir de vivre, de faire tourner une assiette, de saluer un public chaleureux. C’est porter un nez rouge, être présent, exposé au public. Marcher sur un fil, même fixé près du sol, est difficile. Le cirque permet aussi de se dépasser : j’ai vu deux personnes en train de tenir un copain pour qu’il aille jusqu’au bout : lorsqu’elle y est parvenue, une vraie performance, sous le regard des autres. Et le plaisir ! Le regard d’un enfant – handicapé ou non – observant un anneau tourner autour de son bras est intense… ».

Et les personnes handicapées vieillissantes ? Le bénéfice est clair du point de vue des professionnels qui les accompagnent. Pourtant, « l’avancée en âge des personnes handicapées n’échappe pas aux règles du vieillissement : perte d’énergie et d’autonomie, souligne Fernando Trujillo, éducateur en institution pour personnes âgées. Notre rôle d’éducateur reste alors de sauvegarder une autonomie fonctionnelle et un certain bien-être le plus longtemps possible. Avec le savoir-faire et l’approche de l’École du cirque, les résidents continuent de trouver du plaisir ».

Au mois de mai, l’Ecole de cirque participe à la Zinneke parade bruxelloise (étymologiquement parade bâtarde, au sens de métissé), avec la population de la ville. « Une personne handicapée peut par exemple venir avec son coussin de mousse de psychomotricité, le lancer à quelqu’un du public, se le faire renvoyer : c’est tout le plaisir de jouer, observe encore le directeur. Quand on fait des mouvements d’arts du cirque, on s’en sort mieux dans la vie, on est plus dégourdi, plus vif »… L’école a un vrai souci d’intégration : elle s’investit dans le quartier « sensible » où, depuis deux ans et demi, elle est solidement implantée, « pour entrer en contact avec celui-ci et le colorer ». En outre, elle travaille en partenariat avec les maisons et comités de quartier. Cet été 2004, elle a posé un chapiteau léger et mobile, avec quelques roulottes alentour, pour initier les enfants aux arts du cirque.

En somme, un lieu mixte par excellence, avec une culture spécifique, empirique, des savoir-faire, des techniques adaptées. Un lieu pour exprimer toute la magie du cirque [2]


[1École de cirque de Bruxelles - 11 rue Picard -1000 Bruxelles. Belgique.Tél. 33 (0) 2 640 15 71

[2Handicirque, photos de Christophe Smets, éditions Luc Pire, 2002, à commander sur : www.laboiteaimages.be


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