N° 724 | du 7 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 octobre 2004

Rencontre du handicap avec les arts

Joël Plantet

Thèmes : Culture, Handicapés

De plus en plus fréquemment, le travail social s’appuie sur les pratiques culturelles et artistiques pour aborder le handicap physique et mental, mais aussi la précarité, les jeunes en difficulté, voire les difficultés des professionnels. Largement utilisées par les équipes éducatives, les ressources du théâtre interactif, des arts du cirque (lire le reportage sur l’école du cirque de Bruxelles) et (le spectecle de l’IEM Jean Grafteaux), de l’écriture et du chant, de la photo et du cinéma, de la danse ou de la vidéo permettent d’initier des débats, de transmettre des messages de prévention, de cultiver la citoyenneté. Petit tour d’horizon sur quelques-unes de ces aventures culturelles qui connaissent le succès et une longue vie

Qu’elles soient pensées en direction du handicap, des jeunes des quartiers relégués, des usagers de psychiatrie, des enfants en difficulté, des personnes précaires — etc. — les initiatives foisonnent : échanges internationaux, fabriques de spectacles, inventions de jeux, défilés de mode, calendriers photos pour le polyhandicap… Même si la plupart de ces démarches ne sont pas faites pour durer, certaines se pérenniseront toutefois, avec une réelle reconnaissance de l’extérieur pour quelques-unes, et toujours après avoir surmonté moult difficultés.

Les propos en sont résolument artistiques : travaillant depuis quinze ans — et n’hésitant pas à mettre en scène Samuel Beckett — avec des comédiens professionnels handicapés mentaux, le Théâtre du Cristal [1] estime par exemple « créer une esthétique nouvelle et forte inscrite dans la création théâtrale contemporaine […] : nous parlons théâtre et œuvre d’art, sans les travers compassionnels d’une « bonne œuvre »… Dans la même lignée, le festival L’Âme de fond, l’association Clownenroute et la compagnie de l’Autre part nous fournissent trois illustrations convaincantes d’entreprises aujourd’hui bien installées.

L’Atelier de jour du Ravelin et le festival l’Âme de fond

En juin 2003, l’Atelier de jour du Ravelin avait organisé à Dieppe la quatrième édition de cette belle rencontre bisannuelle puissamment dénommée L’Âme de fond, dont le propos est de rendre visible la puissance de création des personnes handicapées mentales [2], et ce sous forme d’initiatives diverses, françaises et étrangères. L’événement commence d’ailleurs aujourd’hui doucement à se médiatiser : outre les articles de la presse locale ou spécialisée (lire LS n°674), un documentaire de 52 minutes sur cette vague de création a été diffusé sur FR3 Normandie voici un an, en septembre.

La prochaine édition (6-11 juin 2005) est activement en train de se préparer — la compagnie de l’Oiseau-mouche pourrait y participer — et d’ores et déjà, les organisateurs, qui veulent encore et toujours améliorer la qualité des prestations, sont assurés de pouvoir disposer du prestigieux casino de Dieppe. Quid aujourd’hui des regards extérieurs ? Les concepteurs de l’atypique rencontre se sentent de plus en plus reconnus : ils sont sollicités hors festival pour des expos ou des spectacles, leurs subventions sont reconduites pour le moment à l’identique, ils se sentent assez solides pour développer des projets plus audacieux.

Ainsi celui qui, sous le vocable Inter Reg, organise actuellement une coopération entre la structure du Ravelin et une autre de même définition, de l’autre côté de la Manche, Carrousel, à Brighton. Il s’agit là de promouvoir des échanges transfrontaliers entre éducateurs, comédiens et artistes handicapés, en vue de développer des créations culturelles communes. Une réunion préalable avait défini le contenu de deux semaines de travail, l’une à Dieppe, l’autre à Brighton, et arrêté le principe d’un film d’animation. Encadrés par les éducateurs des structures, quatre jeunes Français et quatre de leurs homologues anglais ont pensé conception du scénario, création des personnages et des décors, avant d’en commencer la fabrication : façonnage de pâte à modeler, découpage, dessin… Le destin prochain du film, une fois terminé, étant de tourner dans des festivals et expositions…

À noter que si les éducateurs ont apprécié l’aide d’un interprète, la barrière du langage verbal a été moins perceptible, de l’avis général, pour les participants encadrés, les modes d’expression utilisés par eux étant peut-être finalement plus variés… En parallèle donc à la préparation du cinquième festival L’Âme de fond, de prochaines rencontres sont programmées pour 2005, pour un travail mixant théâtre et chorégraphie : deux semaines à l’atelier de jour français, deux semaines au Carrousel british.

Clownenroute

Initiée dans le Lot-et-Garonne par Guilhem Julien, éducateur formé à l’art de l’acteur-clown, l’activité rassemble des personnes handicapées, d’autres d’horizons divers et des travailleurs sociaux [3]. « Il s’agit d’une médiation dans laquelle on a recours au masque de clown pour mieux se démasquer », résume joliment le responsable (lire LS n° 585). Professionnels du secteur social et médico-social et personnes handicapées se produisent ainsi devant des sections d’enseignement général professionnel adapté (SEGPA), en école maternelle, en foyer occupationnel, en centre d’aide par le travail ou en centre hospitalier…

Depuis quelques années, supervisés par l’ancêtre Bataclown, ces clowns extérieurs (aux institutions) et intérieurs (appartenant à des structures du secteur spécialisé) tracent dans la région leurs périmètres de rires et de travail. « Nous notons que le clown favorise l’expression des préoccupations de certains résidents, allège leur problématique et leur en donne une autre perspective », détectait le bilan de l’atelier avec des personnes lourdement handicapées, repris dans Culture Clown n°3 (janvier 2002).

Créée en septembre 1999, l’association Clownenroute a galéré quelque temps avant de trouver les moyens de sa survie : devant le refus opposé par le conseil général d’une subvention de fonctionnement pour l’année 2000, elle s’était tournée vers la DDASS. En 2001, le responsable abandonnait son statut de contrat emploi consolidé pour devenir intermittent du spectacle ; en parallèle, l’association modifiait ses statuts pour pouvoir créer et promouvoir des spectacles. Un premier contrat emploi solidarité était embauché pour un poste d’agent administratif, de septembre 2001 à mars de l’année suivante.

En 2002, la subvention DDASS (4573 euros) permet à Clownenroute d’asseoir l’activité : spectacles, stages avec ou sans éducateurs, cortèges de clowns… Un poste d’adjointe au développement se crée, de même qu’un second metteur en scène clown théâtre. En 2003, le conseil général accorde une subvention de 5000 euros, reconnaissant enfin l’action entreprise. Entre 2000 et 2003, le nombre de stages a augmenté (pour l’an dernier, cinq se sont déroulés avec des éducateurs, avec une moyenne de neuf participants, et six sans éducateurs, avec quatorze participants en moyenne) : le rapport d’activité 2003 fait état d’une centaine de stagiaires issus de huit structures, mais aussi d’improvisations publiques, et a introduit dans la palette d’activités une nouveauté, les flash clowns, intervenant dans les colloques ou les manifestations.

Quelques projets en cours : pérenniser l’action par l’embauche en contrat aidé d’une « personne complémentaire au metteur en scène », affiner la réflexion sur le partenariat entre les institutions spécialisées et Clownenroute, réaliser trois films vidéo, d’une part pour les professionnels du social, d’autre part pour ceux du monde artistique, le dernier à destination du grand public.

La compagnie de l’Autre part

Depuis quelques années déjà, cette troupe professionnelle, issue d’un centre d’aide par le travail (CAT) et basée sur « la confrontation des regards entre l’anormalité et la normalité », met en scène, au plan national comme au plan européen, des artistes handicapés mentaux ou non
 [4] . Les spectacles créés font vivre à l’année les douze permanents qui la composent : trois animatrices salariées par l’association départementale des amis et parents d’enfants inadaptés (Adapei) et des comédiens handicapés mentaux. Elle avait ainsi activement participé au festival L’Âme de fond.

Là aussi, les relations avec les partenaires institutionnels vont plutôt s’améliorant, avec une nette évolution due à la récente reconnaissance par la direction régionale des affaires culturelles (DRAC). Et, les propulsant peut-être encore un peu plus sur le devant de la scène, Le Monde Économie rendait compte de leur activité dans son édition du 14 avril 2004… Ces mois d’octobre et de novembre 2004, une dizaine de représentations de leurs spectacles sont prévues, en différents lieux de France.

Mais à l’été 2003, un vrai tournant s’est opéré, sous forme de pas en avant et de reconnaissance : en effet, du 9 au 31 juillet 2003, la compagnie de l’Autre part a participé au festival off d’Avignon, dans l’ambiance tendue du conflit des intermittents du spectacle. Comme beaucoup de compagnie du off ayant choisi de ne pas quitter Avignon — sans pour cela, loin de là, se désolidariser du mouvement —, l’Autre part y avait montré, quotidiennement, sa force de création.

Comme d’habitude, la troupe y avait joliment défendu la place de l’artiste handicapé dans le milieu culturel. Tous les matins au théâtre de l’Alizé, dix-huit représentations de la pièce Re-Co-Naître vont accueillir leur lot de spectateurs, parmi lesquels on trouvera quelques diffuseurs (dont certains passeront contrat avec la troupe), des comédiens, des metteurs en scène ou des journalistes (nous en étions). Parmi ce public, un auteur, Élie Briceno, ex-éducateur spécialisé et prof de théâtre en ZEP, lauréat 2003 de la fondation Beaumarchais, et un metteur en scène, Grégoire Couette. Avec eux, la compagnie décidera de changer de registre et de s’orienter vers une pièce comique.

Ce sera Rictus, manifeste pour un état clownocratique : dans un univers à la Jeunet (Delicatessen, la Cité des enfants perdus), dans un régime où les émotions ont disparu — voire où elles sont interdites — et où l’individu n’existe pas, une rebelle découvre le rire libérateur, celui qui fera exploser cette société totalitaire (mais un excès de liberté ne générera-t-il pas une nouvelle dictature ?). Un prochain spectacle marqué par plus de professionnalisme encore… L’affaire est en marche : cet été, la troupe était encore à Avignon, pour tenter cette fois-ci de trouver des coproductions.

Une exigence sans cesse renouvelée, un travail phénoménal, un appétit artistique, une passion immodérée, augmentés d’un effort jamais négligé pour diffuser les créations : dans leur domaine respectif, les trois démarches ont, semble-t-il, convaincu.


[1Théâtre du Cristal - Site de Sofia - 2, avenue du Président Wilson - 95260 Beaumont-sur-Oise. Tél. 01 34 70 44 66. mail : théâtreducristal@free.fr

[2Atelier de jour du Ravelin - 11, rue Guillaume Terrien - 76200 Dieppe. Tél. 02 32 90 55 77.

[3Clownenroute - 14, rue Louis Brocq - 47550 Boé. Tél. 05 53 96 46 65. mail : clownenroute@wanadoo.fr

[4Compagnie de l’Autre part - 34, rue de la Libération - 25300 Pontarlier. Tél. 03 81 46 22 41.


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