N° 724 | du 7 octobre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 octobre 2004

De jeunes handicapés physiques font leur cirque

Katia Rouff & Joël Plantet

Thèmes : Culture, Handicapés

Tous les deux ans, à Villeneuve d’Ascq (59), l’institut d’éducation motrice (IEM) Jean Grafteaux présente un spectacle : quatre jours durant, des centaines de spectateurs y applaudissent numéros de clown, exercices de trapèze, danse en fauteuil… Les jeunes artistes sont tous handicapés moteurs

Le merveilleux et la poésie ne sont certes pas absents de la scène : fauteuil roulant en équilibre sur un fil aérien, costumes de légende, géants en lévitation, autre fauteuil roulant transformé en machine de guerre, effets spéciaux convaincants, cirque, danse, etc.

Depuis 1989 et tous les deux ans, l’IEM Jean Grafteaux [1], géré par l’association des paralysés de France (APF), organise son spectacle de cirque. Les sept représentations précédentes ont drainé, excusez du peu, environ 25 000 personnes (en tout, bien sûr). Les spectacles ont été présentés en maintes villes françaises — Limoges, Hazebrouck, Marseille, Paris, Bailleul… — mais aussi en Italie et au Portugal.

Last but not least, leur petit dernier, piloté par la compagnie Éolie songe a été joué en février 2004 quatre fois consécutives à Villeneuve d’Ascq : en amont de cette création, quarante jeunes de Jean Grafteaux — IEM et service d’éducation et de soins spécialisés à domicile (SESSD) confondus —, vingt-deux encadrants (éducateurs, aides médico-psychologiques (AMP), kinés, infirmiers…), quinze copains d’école, six professionnels du spectacle et… un metteur en scène. Le texte évoque Valladolid et sa controverse (1550) autour des Indiens : oui ou non, ont-ils une âme ? Bref, le poids écrasant de la pensée unique sur les minorités…

Pour le chef de service et kinésithérapeute responsable de l’activité cirque, Pascal Delecour, les deux courants qui s’affrontent alors renvoient à une dimension fort actuelle : « un thème qui parle de tolérance, de lien à l’autre, de respect de la différence : on peut y voir une similitude avec le regard porté sur les personnes handicapées, encore excluant ».

L’IEM reçoit, en internat et en externat, des adolescents souffrant d’une atteinte motrice et scolarisés en milieu ordinaire en collège, lycée ou faculté de la métropole lilloise. Âgés de 12 à 22 ans, les soixante-quinze jeunes accueillis — dont une majorité est en fauteuil roulant — subissent les conséquences de pathologies invalidantes variées ou d’événements traumatiques. L’institut suit également quinze enfants traumatisés crâniens accueillis au SESSD.

Diverses activités leur sont proposées, regroupées sous l’appellation Cirqu’en plus : « Nous avons choisi ce nom parce que notre objectif est l’intégration des enfants en milieu ordinaire. Le cirque, c’est en plus », insiste le kiné. « Les arts du cirque sont « la cerise sur le gâteau », mais ne représentent qu’une partie de notre travail éducatif. Notre principal objectif reste l’intégration des jeunes en milieu ordinaire », ajoute Françoise, éducatrice spécialisée. Par exemple, si un jeune préfère sortir voir ses amis plutôt que de participer à l’activité cirque, nous l’y encourageons, sauf pendant les répétitions du spectacle ».

Créée à l’initiative d’un ancien directeur (éducateur spécialisé de formation), l’activité cirque a fédéré les énergies : en 1989, pour fêter les dix ans de l’institution, les différentes activités sportives menées dans l’établissement ont été conjuguées pour un même spectacle. Soutenue par la mairie, cette première sortie publique s’était soldée par une telle réussite qu’elle a décidé l’équipe à poursuivre l’entreprise.

Pendant deux ans, les jeunes peuvent participer aux divers arts du cirque, les vacances de février étant consacrées à la préparation du spectacle. Activités animées — depuis le début — par des artistes (acrobates, trapézistes, musiciens) professionnels et par le personnel de l’institut. Rapidement, la structure a souhaité échanger avec d’autres institutions, ouvrir l’activité aux enfants valides des collèges et lycées (où sont scolarisés les jeunes de l’IEM), à leurs professeurs et à d’autres associations ayant le même intérêt pour le cirque.

Des ateliers hauts en couleur

Les activités de clown, danse, jonglage, acrobatie, équilibre, musique, trapèze ont toutes lieu le mercredi. Quarante-cinq jeunes de l’institution y participent de manière adaptée : si certains d’entre eux vont jusqu’à faire du trapèze, d’autres sont plus circonscrits : ainsi Jérémie, sévèrement sanglé dans un fauteuil et ne pouvant utiliser que deux doigts, s’aide, dans le groupe musique, d’un clavier électronique. « L’investissement correspond aux possibilités de chacun », confirme le responsable. Et les frustrations ? « Si un jeune est attiré par le jonglage, il essaiera ; s’il n’y arrive pas, il trouvera quelque chose qu’il pourra faire. Il fait avec ses limites ».

Sous le grand chapiteau bleu (capacité : cent places assises) installé dans l’espace de l’IEM, c’est l’heure des clowns : chapeaux colorés, Deborah, 17 ans, Loïc, 18 ans et Antony, 12 ans, répètent sous la houlette de Françoise, Christine et Valérie, respectivement éducatrice spécialisée et aides médico-psychologiques. L’éducatrice participe à Cirqu’en plus depuis sa création : « au départ, nous faisions davantage du théâtre, petit à petit ça c’est transformé en clown. J’aime le travail de recherche du personnage de clown. Un jeune qui a bien travaillé son personnage va mieux se dépatouiller dans une situation difficile de la vie, il va davantage se faire confiance ». Deborah a trouvé son personnage — « une charmeuse » —, Loïc, cherche le sien, en lien peut-être avec une de ses caractéristiques qu’il a vite repéré, son « rire facile », et Antony, lui, sera un « timide embarrassé »…

Mais se produire dans un spectacle a évidemment un impact fort sur la confiance que l’on peut avoir en soi. « Être handicapé n’empêche pas de créer de l’émotion », assure Françoise, formée à la technique du clown. « Du moment que l’on ose, ça porte », ajoute Valérie, qui sait de quoi elle parle : elle a suivi l’école d’Annie Fratellini et travaillé cinq ans dans un cirque.

Jouer devant un public, c’est bien connu, suscite le stress. « Le clown, ça détend, c’est cool, mais quand on se retrouve pour la première fois derrière un rideau, on est stressé, après ça va », décrit Antony. « Pour faire le vide ? On rigole », informe Loïc. « Ce n’est pas évident, le clown est censé faire rire, la première fois c’est angoissant : le public va-t-il se marrer ? », ajoute Christine, « et même quand il y a des ratés, il ne faut pas se laisser démonter ». L’éducatrice renchérit : « Le clown n’est pas une école facile. Il faut accepter de travailler sur soi, de se mettre en scène, il n’y a pas d’artifice, faut y aller, ça demande une certaine maturité ». Pour Pascal Delecour : « Le spectacle par lui-même apprend à affronter une échéance et un stress ».

Mais, au fait, comment naît une idée de spectacle ? «  Cette année, le thème étant les Indiens d’Amérique du sud, nous avions un peu lié leur cause à celle des Palestiniens, des peuples oubliés, de ceux qui partent sur une route avec une charrette. Nous-mêmes étions de malheureux indiens errants, tirant une charrette, écroulés de fatigue ! Seul le personnage de Loïc gardait un peu de vitalité. En fouillant dans la charrette, il trouve un chapeau, joue avec, le fait tomber. Les autres se réveillent, jouent avec le chapeau, improvisent un match de foot, les filles devenant des pom-pom girls, Antony un gardien de but : l’idée était trouvée », se souvient Françoise.

Dans un autre local, un peu plus loin, l’atelier musique : « Nous sommes très soudés », nous informe Christophe, joueur de triangle, en nous accueillant ; Jérémie, lui, exprime le son d’un « sifflet brésilien » en enfonçant deux touches d’un clavier d’ordinateur ; Kevin frappe en rythme sur une calebasse vernie qui rend un son grave ; Valérie, AMP, fait de même sur un tambourin fait maison. Laurence, prof de collège, participe à l’atelier.

De retour au chapiteau, pour la danse : une demi-douzaine d’adolescentes en fauteuil, avec quatre femmes, éducatrices, AMP ou stagiaires. L’échauffement se fait sur une chanson d’Hélène Ségara. Puis, démonstration de cyclo rock (rock dansé par un couple formé d’une personne en fauteuil et d’une valide) sur une chanson des Blues Brothers. Travail d’énergie (s) et d’harmonie : discipline à forte dimension physique à laquelle les animatrices se sont formées auprès d’une association belge, New mobility.

On passe à la danse contemporaine : dans d’étonnants portés, les adultes aident les jeunes filles à s’extraire de leur fauteuil en leur permettant de s’allonger sur elles. Elles se relèvent, les portent sur leur dos, les reposent au sol. « Il faut une confiance réciproque, ne pas se raidir », avoue une jeune. Dans la discussion qui suit, les filles sont enthousiasmées : « Au départ on a un peu peur, on pense que l’on n’y arrivera pas, même si on a confiance dans l’animatrice », confie l’une. « Je voulais faire une activité artistique, mais je ne pensais pas que je pourrais faire de la danse en fauteuil ! Quand j’ai su qu’il y avait un atelier, j’ai sauté sur l’occasion », témoigne une autre. « On est toutes tombées au moins une fois, c’est comme le cheval il faut tout de suite recommencer. C’est en chutant que l’on apprend à ne pas se faire mal, à protéger sa tête », a compris une troisième. Se dépasser, là aussi : « On n’y croit pas, puis on se découvre. On se dit « mince », je sais faire ça, sans la danse, je n’y arriverais pas ».

Spectaculaire, cette activité a été mise en place parce que les filles avaient envie de pouvoir danser dans les fêtes — familiales, par exemple — « comme les autres ». Parfois, quelques garçons s’y mettent. Mais travailler au sol, accepter de sortir de son fauteuil n’est pas simple : « J’avais l’impression que, sur le sol, j’aurais l’air d’un ver de terre. Or, avec la musique, le mouvement, j’ai vu que c’était joli », s’enthousiasme l’une d’elles. « La danse leur fait beaucoup de bien », estime une éducatrice : « Je me souviens d’une jeune fille hémiplégique qui disait toujours : « Ça, je ne pourrai jamais le faire ! » ; or, sans le savoir, elle en était capable. Mais il est plus fréquent que nous freinions un peu les filles dans leur élan pour ne pas qu’il y ait de danger »

L’activité change aussi le regard des autres sur ces adolescentes. Certains de leurs parents ou amis se forment au cyclo rock et dansent avec elles dans les fêtes ou lors des kermesses de présentation de l’activité. Le groupe participe aussi aux Rencontres de danse de leur ville, Villeneuve d’Ascq.

Une équipe mobilisée

Éducateurs, kinésithérapeutes, ergothérapeutes… sont bien sûr embarqués dans l’aventure du spectacle de cirque. Mais l’ouvrier d’entretien sait aussi manier l’éclairage, la lingère confectionner les costumes, l’éducateur réinvestir ses cours de théâtre amateur… « Nous essayons de faire en sorte que chacun ait quelque chose à apporter au moment du spectacle, cela fait partie de la culture de l’établissement ». Les semaines de préparation de spectacle ne sont d’ailleurs pas de tout repos au plan institutionnel : « Nous avons rencontré des difficultés dans la gestion de l’équipe à cause de la pression, du travail important à fournir pour le spectacle, et vécu des tensions, des différents. Mais nous avons pris du temps en équipe pour en parler », raconte Pascal Delecour.

Deux principaux soutiens institutionnels accompagnent l’entreprise : d’une part, l’association française pour le cirque adapté (AFCA), dont la vocation est de former des animateurs en technique de cirque adapté aux publics particuliers (ici, le handicap moteur) ; d’autre part, le centre régional des arts du cirque de Lomme, qui permet l’encadrement des jeunes par des animateurs diplômés (titulaires d’un brevet d’initiateur des arts du cirque).

Oui, mais… Et la prise de risque ? Et l’inquiétude des parents ? « Non, assure le chef de service, nous ne leur faisons prendre aucun risque inconsidéré. Ils sortent de l’activité cirque les yeux brillants et émerveillés d’eux-mêmes. Plutôt que de s’inquiéter de la prise de risque, les parents nous disent : « jamais je ne me serais attendu à le voir aussi à l’aise » »…Tout va donc pour le mieux. D’ailleurs, pour chacun de ses spectacles de quatre jours, la mairie de Villeneuve d’Ascq met à disposition de Cirqu’en plus une belle salle de spectacle (600 places), de même que des techniciens municipaux. Belle reconnaissance.


[1IEM Jean Grafteaux - 39, avenue du Bois - 59650 Villeneuve d’Ascq. Tél. 03 20 91 34 63.


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