N° 791 | du 30 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 mars 2006

Gens du voyage : un chemin vers les soins semé d’embûches

Marianne Langlet

Thème : Gens du voyage

L’accès aux soins des Tsiganes, qu’ils soient gens du voyage français ou Roms roumains, reste complexe. Les conditions de vie difficiles, les expulsions, les emplacements des terrains mais aussi les représentations culturelles de la maladie compliquent un chemin vers l’autonomie et l’utilisation, à l’égal de tous, du système de santé de droit commun

« Réveillés à grand coup de crosse dans les caravanes, cette famille de gens du voyage a dû quitter le terrain où elle avait élu domicile depuis quelques jours. Je me souviens d’une famille chassée ainsi sept fois de villes en villes, cela engendre un stress de la traque qui génère des tas d’angoisses ». Danièle Granier-Turpin, ancienne directrice de l’Unisat (union nationale des institutions sociales d’action pour les Tsiganes) résume le constat de tous, médecins, travailleurs sociaux, associations qui côtoient les gens du voyage français et les Roms roumains.

Ces deux populations — qui refusent d’être confondues car, si elles partagent la même culture originelle, elles n’ont pas la même histoire — souffrent du même mal : le stress. Un stress à l’origine de pathologies multiples : hypertension, cardiopathie mais aussi addiction, alcool chez les hommes et prise de psychotropes chez les femmes, vieillissement précoce…. Un stress majoré par la précarité et les conditions de vie, également causes de pathologies multiples. « Les terrains proposés sont souvent à côté des grands axes de circulation –, explique le docteur Meriem Zebdi, chargé de mission santé à l’association d’accueil des gens du voyage ASAV à Nanterre. Le bruit des voitures est une première nuisance importante mais, plus grave encore, ces voies rapides sont source de grand danger pour les enfants. Quand ils ne sont pas à côté des routes, les terrains sont le long des chemins de fer, entre des pylônes électriques haute tension, près d’une déchetterie, une usine désaffectée voire un terrain classé Seveso… ».

Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que les gens du voyage enregistrent une espérance de vie de 15 ans plus courte que la moyenne nationale. L’accès aux soins est pourtant, en principe, administrativement assuré. Les gens du voyage français bénéficient théoriquement de tous les avantages du droit commun, la plupart sont couverts par la Couverture maladie universelle (CMU). La situation est beaucoup plus complexe pour les Roms roumains. Beaucoup craignent les reconduites à la frontière et font des aller-retour entre la France et la Roumanie pour rester dans le cadre légal du séjour touristique de trois mois. Ils n’ont alors pas droit à l’aide médicale d’État (AME), qui exige trois mois de présence continue, et sont totalement exclus du système de santé sauf urgence vitale et grossesse. Les autres, sans papiers, obtiennent l’AME s’ils attestent de leur présence en France depuis trois mois par une preuve documentée par mois.

Chasser la mort

Munis de la CMU ou de l’AME, le parcours vers les soins reste toutefois complexe. « Lorsque l’on vit au jour le jour, sans stabilité, repoussés de partout, comment voulez-vous prendre soin de votre santé ? », interroge le docteur Zebdi. « J’ai visité un terrain sauvage de Roms roumains près du terrain officiel d’Aix-en-Provence où ils n’ont pas accès puisqu’ils ne sont pas français, rapporte Alain Fourest, président de l’association Rencontres Tsiganes, c’est un vrai bidonville : pas d’eau, pas d’électricité, des caravanes pourries, l’accès aux soins, on n’en parle même pas ! » Dans ce contexte, le curatif prime sur la prévention. Relativement mieux lotis puisqu’ils ont accès aux terrains habilités, le constat reste le même chez les gens du voyage français. « Ils s’occupent des petits soins, des petites maladies mais pas du suivi, pas de la prévention », rapporte Stéphanie Guesnon, gestionnaire sociale de l’aire officielle du Réaltor, près d’Aix-en-Provence.

La plupart du temps, le bouche à oreille fonctionne dans la communauté, un ou deux médecins sont repérés comme bons et sollicités, certains se déplacent sur les terrains. Dans les cas plus complexes, les gens du voyage se rendent aux urgences des hôpitaux. Médecins privés ou urgence, les Tsiganes sortent rarement de cette alternative. Une approche de la santé qui s’explique aussi par leurs conceptions de la maladie, selon Danièle Granier-Turpin. « Pour les gens du voyage, la maladie vous tombe brutalement dessus, elle constitue non pas un danger pour l’individu atteint mais pour l’ensemble du groupe, pour son bon fonctionnement. La maladie déclenche donc une peur collective et demande une guérison immédiate par tous les moyens, on fait d’abord appel aux personnes qui, dans le groupe, ont des petits savoirs en pharmacopée, ensuite, si cela ne marche pas, on s’adresse aux guérisseurs et si ces derniers sont inefficaces, on fait appel au médecin extérieur ou bien on envahit les urgences ».

Cette exigence intempestive de guérison peut provoquer des attitudes de rejet de la part du personnel soignant. « Dans certains hôpitaux, les soignants sont habitués à voir arriver les gens du voyage en groupe, dans d’autres, ils sont choqués et mettent tout le monde à la porte », relate le docteur Zebdi (lire l’interview de Daniel Levy, médecin à Limoges). Ces représentations négatives sont alimentées, en outre, par la difficulté de maintenir les gens du voyage hospitalisés. En général, deux jours après l’accouchement, une femme quittera la maternité même contre l’avis des médecins. Si l’hospitalisation doit se prolonger, alors la famille au grand complet rend visite au malade, souvent en démontrant avec retentissement son anxiété, en interpellant les médecins…. « À l’hôpital, on meurt et l’âme des morts est dans les murs, explique Danièle Granier-Turpin, le rôle des vivants est de faire le plus de bruit possible pour repousser ces âmes et faire sortir le plus vite possible le nôtre de ces murs ». Le personnel hospitalier, ignorant de ces représentations, gêné dans son travail, peut mal interpréter ces attitudes (lire le reportage à l’hôpital de Pontoise).

L’inévitable intermédiaire associatif

Médecins du monde informe les personnels soignants des hôpitaux avec lesquels l’association collabore pour éviter ce genre de réactions. « Dans le cadre d’un programme de périnatalité, nous avons travaillé avec l’hôpital de Pontoise, nous avons pris rendez-vous avec l’assistante sociale des urgences et celle de la maternité, nous y avons rencontré toute l’équipe, nous avons été reçus par la sage-femme chargée de surveiller les suites de couche pour lui expliquer pourquoi ces femmes sortent tout de suite, voire s’enfuient par la fenêtre. Aujourd’hui, toute nouvelle naissance de femmes roms à Pontoise nous est signalée », explique Sylvie Monin, responsable de la mission Roms à Médecins du monde.

Ce travail de médiation semble toujours nécessaire à tous les niveaux de rencontre entre les gens du voyage et le système de santé de droit commun. « Il faut expliquer que donner des rendez-vous médicaux à deux mois de distance ne sert à rien, ils ne viendront pas », souligne Sylvie Monin, qui ajoute que cette pratique peut être volontaire de la part de certaines structures pour éviter une population aux situations complexes (lire le témoignage de Annie Egu, infirmière en Ile-et-Vilaine). À l’opposé, la PMI, proche du centre de Médecins du monde à Saint-Denis, a décidé de modifier son accueil pour faciliter la venue des femmes roms : elle ouvre ses locaux sans rendez-vous tous les matins et les quinze premières arrivées sont reçues. Résultat : les femmes viennent et font suivre leur bébé. Entre ces deux attitudes, le rejet déguisé et l’adaptation, le fossé est comblé par les structures associatives. Leurs actions oscillent entre accompagnement vers le droit commun et assistanat pour pallier les effets d’un constat : l’accès direct au système de santé général semble complexe.

Un intermédiaire associatif est réclamé aussi bien par les professionnels de santé que par les gens du voyage eux-mêmes. « Nous sommes quasiment les seuls liens qu’ils peuvent avoir avec le « monde extérieur », reconnaît Stéphanie Guesnon, qui ajoute : « Ils transitent par nous pour tout, ils n’ont pas besoin d’aller au centre d’action sociale ». Le docteur Zebdi confirme qu’il y a toujours quelqu’un entre les gens du voyage et le droit commun. « Mon souhait est, qu’un jour, toutes ces associations intermédiaires ne soient plus nécessaires et qu’ils trouvent leur place en tant que citoyens à part entière mais pour le moment notre présence est importante pour eux, ils nous disent : “je ne sais pas parler, j’aimerais que vous preniez rendez-vous avec tel médecin ou que vous l’appeliez pour lui dire que j’ai cela”…. Je vais faire le lien mais j’oblige parfois la personne à appeler elle-même en lui disant que nous restons à côté en cas de problème ».

Une timide éducation à la santé

« Il faut arrêter de parler à la place des gens du voyage », martèle Alain Fourest. Penser à leur place peut conduire à des attitudes d’autocensure sur des thèmes de santé chez des travailleurs sociaux soucieux de ne pas bousculer les schémas culturels. « Pendant longtemps, je me suis refusé à parler de contraception à des jeunes femmes qui venaient d’accoucher, je ne les sentais pas prêtes », témoigne Line Saint-Martin, médecin de PMI du Vaucluse, lors d’une journée consacrée aux gens du voyage. Pourtant, lors de la mise en place de groupes de parole, elle a été étonnée que les femmes abordent très vite d’elles-mêmes les questions de contraception.

L’association Acces organise depuis un an des groupes de parole en promotion santé et prévention : « Bien sûr, les personnes sont d’abord réticentes, rapporte Jackie Schneider-Harris qui anime ces rencontres, mais une fois que le groupe est lancé, les questions fusent. Nous nous rendons compte qu’il y a un manque et des besoins importants en matière d’éducation sexuelle, de contraception. Il est arrivé que des femmes nous disent qu’elles prenaient la pilule mais deux fois par semaine et ne comprenaient pas pourquoi elles étaient tombées enceintes ». Médecins du monde organise également des rencontres avec des femmes sur des thèmes d’éducation à la santé. « J’organise des petits groupes de cinq à six femmes, détaille Sylvie Monin, sage-femme de profession, et je les laisse parler entre elles sur le thème de la contraception, par exemple. Elles échangent leurs expériences, leurs ressentis, progressivement elles parlent d’elles-mêmes, témoignent pour les autres. Je ne propose jamais rien à la première séance mais je reviens, nous en reparlons et à l’issue de ces échanges collectifs, je propose un entretien individuel où, après un examen médical classique, nous allons approfondir les questions autour du désir ou non de maternité, de contraception et, si besoin, définir laquelle est adaptée ».

Les tabous autour de ces questions sont certes présents mais ces initiatives prouvent que, bien menée, l’éducation à la santé est parfaitement intégrée. Reste que ces actions sont très peu nombreuses et souvent malmenées par les expulsions des campements ou les délais de stationnement des terrains habilités qui obligent les familles au départ. « Nous entrons en contact avec des personnes qui, du jour au lendemain, disparaissent quelques mois, déplore Jackie Schneider-Harris, notre travail exige de la durée. Lorsque nous les revoyons, tout est à recommencer ».


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