N° 791 | du 30 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 mars 2006

« Il faut tenir compte de ce qui fait leur singularité »

Propos recueillis par Marianne Langlet

Depuis une dizaine d’années, Daniel Levy, médecin à Limoges, exerce sur les terrains des gens du voyage avec sa femme, sage-femme

Comment avez-vous été amené à rencontrer les gens du voyage ?

J’exerce dans la très proche banlieue de Limoges depuis 26 ans. Il y a une dizaine d’années environ, ma femme a été appelée à faire le suivi d’une grossesse pathologique sur un terrain de gens du voyage. Nous avions alors été choqués par les conditions de vie de ces personnes et voulu mieux comprendre leur situation. J’ai été ensuite appelé par le référent du groupe familial élargi, comme c’est la coutume, pour rendre visite à un enfant. Les premières fois, lorsque j’arrivais sur un terrain, je marchais au milieu des caravanes, des fourgons, des gens, des enfants, comme si j’étais invisible. C’était très frappant. Personne ne faisait attention à moi.

En réalité, c’est une sorte de test. Ils sont d’abord indifférents comme ils le sont vis-à-vis de notre société en général. Puis, lorsqu’ils se rendent compte que je viens quand ils m’appellent, la confiance s’installe. Ils sont régulièrement confrontés à ce problème : les médecins, les infirmières ou les kinés ne veulent pas se déplacer sur les terrains. Ces professionnels me questionnent : est-ce que vous n’avez pas peur ? Je n’ai jamais eu peur de quoi que ce soit ! Maintenant, je suis très visible ! Nous sommes, ma femme et moi, invités à tous les mariages, les baptêmes… Lorsque j’arrive sur un terrain, j’ai intérêt à prévoir un peu de temps car, en dehors de la personne qui m’a appelé, les autres viennent aussi me consulter.

Avez-vous changé vos pratiques pour vous adapter à leur mode de vie ?

Nécessairement, car il faut tenir compte de ce qui fait leur singularité, ce qui structure leur identité tzigane, c’est-à-dire leur rapport au temps, l’oralité, le voyage, le mouvement et puis la famille, le groupe. Au début, j’étais un peu perdu car parfois il est simplement difficile de savoir qui sont les enfants de qui puisqu’ils sont souvent chez les oncles et tantes. Il faut s’adapter, parfois les personnes ne sont pas là au rendez-vous. Je viens de rencontrer une famille dont les enfants ne sont pas vaccinés, je suis donc passé une première fois les voir et donner l’ordonnance à la mère. Lorsque je suis repassé pour la vaccination, ils n’étaient pas tous là, donc j’en ai vacciné deux, puis je suis revenu un autre jour pour le troisième. Il faut prendre le temps, être disponible, ne pas se vexer s’ils ne sont pas au rendez-vous. Certains médecins réagissent à ce type de situation comme si on leur faisait un affront personnel considérable.

Quelles sont les pathologies que vous rencontrez ?

Les mêmes pathologies que nous rencontrons dans toute population exclue : des problèmes d’alcoolisme, des problèmes liés au tabac, à l’hygiène alimentaire. Les enfants ont souvent les dents dans un état déplorable parce qu’ils mangent beaucoup de bonbons, boivent des boissons sucrées. On ne leur refuse jamais rien, car ils sont rois. L’enfant est un trésor et souvent les femmes n’existent que par les maternités. J’observe également du stress lié à la problématique du lieu de stationnement et par conséquent je vois beaucoup de consommation de psychotropes, d’anxiolytiques pris de façon totalement incontrôlée. Ils me demandent de leur faire des ordonnances de somnifères par exemple, j’essaye toujours de discuter, j’assortis la prescription des précautions d’usage mais il faut bien voir qu’ils sont constamment soumis à des contrôles, les flics viennent régulièrement, même ma voiture a été consignée sur un référé d’expulsion !

Quelles conséquences ont ces conditions de vie sur la santé des personnes ?

Ils vivent entassés avec les enfants dans des espaces très réduits. Beaucoup d’accidents domestiques arrivent dans les caravanes. Les poêles en fonte et les casseroles d’eau bouillante renversées sont fréquemment cause de brûlures graves. Faute d’autres possibilités, ils s’installent sur des terrains illicites, bien souvent des friches commerciales ou industrielles, cause d’accidents multiples. Nous avons eu le cas d’une petite fille qui s’est tuée sur un terrain. Elle est montée sur une échelle posée contre un mur dans une usine désaffectée et elle est tombée, un drame qui ne serait pas arrivé si les conditions d’habitat étaient correctes.


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