N° 791 | du 30 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 mars 2006

En Ille-et-Vilaine, une infirmière pour les gens du voyage

Nathalie Bougeard

Pesée des enfants, accompagnement chez le médecin ou le dentiste, prise de rendez-vous chez un spécialiste ou encore animations centrées sur la prévention. Ulysse 35, une association qui s’occupe des gens du voyage sur les dix-huit terrains de l’agglomération rennaise, emploie une infirmière. Chaque jour, Annie Egu constate combien il est difficile pour cette population de se préoccuper de sa santé

« Avant tout, les gens du voyage souffrent de maladies liées à l’exclusion comme l’alcoolisme, les conduites à risque ou encore le tabagisme, particulièrement élevé chez les femmes », constate Annie Egu, infirmière dans cette structure depuis l’été 2001 [1]. Il faut rappeler qu’environ la moitié des personnes suivies par l’association bénéficient du revenu minimum d’insertion. Aussi, dans ces conditions de vie difficiles et précaires, la santé n’est absolument pas une priorité. « Si une mère n’a rien à donner à manger à ses enfants, le rendez-vous chez le médecin ou chez le dentiste passera après », relate cette professionnelle qui depuis l’obtention de son diplôme il y a six ans a choisi de faire du préventif.

Pour autant, Annie Egu rencontre parfois des exceptions : telle cette femme qui tous les cinq ans effectue son bilan de santé à la caisse primaire. « En 2004, seulement quatre personnes sont allées au centre d’examen de santé », nuance-t-elle. À Rennes, sur le terrain de la plaine de Baud où vivent une quarantaine de familles, depuis l’automne dernier, la consultation du médecin est passée de deux après-midi par mois à un. « Depuis quelque temps, nous observions une chute des consultations. Les familles sédentarisées ont un médecin généraliste et un pédiatre. Continuer sur le même mode aurait abouti à une surmédicalisation des enfants », estime-t-elle. Car chez les manouches, la santé de l’enfant est primordiale. « Lorsqu’elles attendent un enfant, la plupart des femmes sont suivies mais elles ne s’intéressent qu’à l’enfant à naître », note Annie Egu. Et d’ajouter : « Ainsi, lorsque la sage-femme conseille à l’une d’elles de garder le lit, celle-ci lui répond qu’elle doit s’occuper des courses, de la cuisine. Et bien sûr, personne n’envisage que le mari ou le fils adolescent l’aide ! ».

Le manque d’hygiène favorise évidemment le développement de certaines maladies. « Il n’est pas rare qu’un bébé soit porteur d’un « muguet », un champignon qui apparaît dans la bouche et le gêne pour téter. J’informe les mères sur des petits gestes : la stérilisation des biberons, la tétine qu’il faut nettoyer, etc. », explique-t-elle. Le faible niveau d’instruction constitue une difficulté majeure dans l’accès aux soins. « La méconnaissance du corps, due à l’absence de scolarisation, est très forte. À quoi viennent s’ajouter des croyances erronées. Car ici, on écoute beaucoup ce que disent les sœurs, les mères ou les cousines », souligne Annie Egu. Par exemple, l’infirmière répète souvent aux mères de jeunes enfants que la consultation ne sert pas seulement à la vaccination mais que le médecin observe également le développement de l’enfant.

L’illettrisme, handicap majeur

Pour les adultes, une des demandes les plus fréquentes est l’accompagnement chez un spécialiste ou à l’hôpital : « Les gens du voyage craignent d’être mal reçus et de mal comprendre ce qui leur sera dit », détaille Annie Egu. Et lorsqu’il faut signer des papiers comme dans le cas d’une ligature de trompes, l’accompagnement est souvent indispensable tant le taux d’illettrisme est élevé. « C’est le principal obstacle à la bonne compréhension et à la bonne observance des traitements », résume Annie Egu. Au final, selon une étude réalisée par Médecins du monde, l’espérance de vie des gens du voyage serait de quinze ans inférieure à celle des sédentaires. « La prévention est quelque chose de difficile : pour les mammographies à partir de 40 ans, soit les femmes ignorent cette possibilité, soit elles ne veulent pas y aller car elles ont peur du résultat », raconte Annie Egu.

Car d’une façon générale, le rapport au corps est très difficile : « La sexualité est taboue et officiellement, l’avortement n’existe pas. Toutefois, il m’est arrivé d’accompagner une jeune femme pour un avortement thérapeutique et récemment, une autre m’a contactée pour une IVG », confie l’infirmière. Quant aux hommes, il est extrêmement difficile de les inscrire dans cette politique de prévention. Dépendances aux drogues et violences conjugales existent pourtant mais là encore, la loi du secret impose de ne pas en parler avec l’infirmière.


[1Association Ulysse 35 - 189 rue de Châtillon - 35200 Rennes. Tél. 02 99 86 19 19


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