N° 668 | du 5 juin 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juin 2003

Cacher la prostitution : se rassurer sans rien résoudre

Propos recueillis par Guy Benloulou

Malika Nor a publié « La prostitution » aux éditions Le Cavalier Bleu, 2001

Thème : Prostitution

Pour Malika Nor, éducatrice spécialisée, diplômée de sexologie et de victimologie, ce phénomène de société est « un vaste terrain de fantasmes et le restera ». Mais, précise-t-elle, en pouvant débattre de ces questions les personnes ont un regard différent, et c’est pour cela que les travailleurs sociaux, même les moins spécialisés sur ce problème, ont tout intérêt à s’informer

Le 18 mars 2003, après six mois de polémiques, est entrée en vigueur la loi sur la sécurité intérieure qui, par exemple, crée un délit de racolage passif passible de plusieurs mois de prison et de 3 750 euros d’amende. Comment expliquez-vous ce durcissement de la loi envers les prostituées ?

La notion de racolage passif est très subjective. Laisser l’appréciation d’une tenue vestimentaire à la seule responsabilité de la police me paraît dangereux pour les libertés. Du reste cette loi pose déjà des problèmes d’application. Pour la préfecture le texte adopté, évoqué sous le nom de loi Sarkozy, doit servir à remonter la filière des réseaux de proxénètes, le parquet préfère insister sur la lutte contre les nuisances subies par les riverains. Bref, pour le gouvernement il s’agit de répondre au sentiment d’insécurité exprimé par les couches populaires lors des élections du printemps dernier. Il invoque par ailleurs son devoir de « sortir ces malheureuses du réseau qui les exploite ». Ce sont les prostituées étrangères qui sont le plus particulièrement visées. Qu’elles aient ou non une autorisation de séjour elles seront reconduites à la frontière, ce qui revient à les livrer à la mafia. En revanche, si elles dénoncent leurs proxénètes on leur promet des papiers et la protection de la police.

La dénonciation des proxénètes par leurs victimes, cela vous paraît une bonne méthode de lutte contre la prostitution ?

Certes, la mise hors d’état de nuire des proxénètes est indispensable, mais nous ne comprenons pas comment on peut demander à des personnes aussi démunies, aussi éprouvées tant physiquement que psychologiquement et matériellement de vivre dans la terreur qui fait automatiquement suite à une dénonciation de personnes faisant partie de la mafia. Combien de temps et comment fera concrètement la police pour protéger celles qui auront dénoncé leurs proxénètes ? Que se passera-t-il quand les proxénètes sortiront de prison ? On préférerait voir mises en œuvre les mesures sociales promises par le ministre de l’Intérieur pour aider à la réinsertion des prostituées étrangères.

Pensez-vous que l’on va revoir, en France, la renaissance des maisons closes ?

Je crois que dans peu de temps Nicolas Sarkozy réussira à faire admettre par le plus grand nombre des Français la nécessité de faire rouvrir les maisons closes. C’est un des buts cachés de « sa » loi et une façon aussi de régler une partie du problème des sans-papiers. Cacher la misère et la prostitution, c’est-à-dire ce qui fait peur, est certainement rassurant mais ne résoudra en rien l’industrialisation du commerce sexuel en marche. Depuis trente ans, ce commerce est actif, banalisé et diffusé à l’échelle mondiale. C’est à la fois légal et illégal et surtout cela rapporte des milliards de dollars, les gouvernements eux-mêmes en bénéficient. En 1995, on a évalué les revenus de la prostitution en Thaïlande à 60 % du budget du gouvernement. Tous les pays sont concernés car ils ont des accords entre eux, même des organisations comme le Fond monétaire international (FMI) et la Banque mondiale offrent des prêts importants à de nombreux États d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique pour développer leurs industries du tourisme et du divertissement.

Que font les travailleurs sociaux sur le terrain et auprès de qui ?

Depuis des années un certain nombre d’associations travaillent sur le terrain et adaptent des stratégies nouvelles au fil des évolutions de la société. En 1994, le Mouvement du nid a initié une formation des acteurs sociaux pour mieux prendre en compte les besoins des personnes en réinsertion en mettant en place un travail en réseau, mais aussi afin de leur permettre de se sentir plus compétents pour identifier le risque prostitutionnel, pour accueillir et accompagner ces personnes. À Nîmes et Marseille c’est auprès d’élèves gardiens de la paix que des cycles de formation ont été engagés, c’est un milieu qui reste marqué par des résistances, la prostitution y étant abordée uniquement sous l’angle du trouble à l’ordre public et de la « soupape de sécurité ».

Mieux informés sur les réalités, les policiers montrent une évolution positive, sans doute liée à l’ouverture progressive de la profession à l’accueil des victimes. La prostitution est un vaste terrain de fantasmes et le restera, mais en pouvant s’informer et débattre de ces questions les personnes ont un regard différent. Aucun service, même spécialisé dans la réinsertion de personnes prostituées ne peut répondre à toutes les demandes de réinsertions et aux différentes formes de prostitution, c’est pour cette raison que même les travailleurs sociaux plus généralistes, moins spécialisées ont tout intérêt à s’informer.


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