N° 668 | du 5 juin 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juin 2003

Prostitution féminine, un esclavage

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Prostitution

Le Mouvement du Nid [1] se bat pour que la prostitution puisse un jour disparaître. Bernard Lemettre, le président, donne son avis sur les récents textes de loi et leurs conséquencesDe son point de vue il est essentiel de former les acteurs sociaux pour une politique de prévention et d’aide à la réinsertion

Le texte de loi sur la sécurité intérieure, adopté par le parlement le 13 février 2003, prévoit que le racolage « y compris par une attitude passive », constitue un délit. Que risque de provoquer ce texte ?

Ce délit a été supprimé du code pénal en 1994. Aujourd’hui il est remis en vigueur sans prise en compte des conclusions qui ont amené sa suppression. Ce délit provoque un poids d’écrasement supplémentaire pour les personnes prostituées. Il ne résout rien. Il s’inscrit dans toute une ambiance de répression qui s’exerce sur des personnes qui n’ont pas choisi d’être prostituées - même si certaines le revendiquent -.

En revanche, la répression du proxénétisme n’en est qu’à son balbutiement. L’opinion publique tient un discours fataliste et chargé de clichés sur la prostitution « C’est le plus vieux métier du monde », « Les femmes se prostituent par plaisir ». Elle ne pousse pas le gouvernement à s’inscrire dans une véritable lutte contre la prostitution. Lors d’une rencontre avec le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkosy, nous avons tenté de lui démontrer que seul un travail sur le long terme permettra de lutter contre la prostitution, une violence suprême surtout envers la femme.

Cette loi va entraîner des discriminations, une forme de violence supplémentaire vis à vis des personnes prostituées. Dernièrement, j’ai vu la police arrêter une personne deux fois de suite. Elle était avec d’autres prostituées qui n’ont pas été interpellées. La police bénéficie des pleins pouvoirs contre des personnes sans moyen de défense.

Nous sommes en terre abolitionniste [2], mais cette modification de loi s’apparente à la prohibition, qui n’a jamais servi ni la prévention, ni la réinsertion. De plus, cette forme de « chasse à la sorcière » va inciter les personnes prostituées à se cacher. Elles rencontreront moins facilement les associations. Nicolas Sarkozy ne remet pas en cause la prostitution. Il souhaite des trottoirs propres. Reste à voir comment l’ensemble du gouvernement va se situer, notamment le ministère des Affaires sociales.

La loi prévoit de délivrer des papiers à des prostituées étrangères qui dénonceront leurs proxénètes. Qu’en pensez-vous ?

C’est méconnaître complètement la réalité de la prostitution. Les femmes prostituées disent souvent : « Je suis morte le soir de ma première passe ». A ce moment là, tout bascule dans la tête d’une femme. Elle commence à se mentir à elle-même. Admettre qu’elle a un proxénète revient à reconnaître son asservissement. Une prostituée est méprisée par tous : police, passants et clients. Pour garder un peu d’estime d’elle-même elle essaie de se convaincre que le proxénète l’aime. Elle se trouve donc dans l’impossibilité majeure de le dénoncer. La police a suffisamment de moyens à sa disposition pour repérer le proxénétisme sans avoir besoin d’utiliser les femmes. J’accompagne une femme nigériane depuis juin 2001. Elle a quitté la prostitution en décembre 2001. De juillet à décembre elle ne cessait de paniquer et de dire « Je dois 50 000 dollars à des proxénètes, si je ne les donne pas ils vont s’attaquer à mes parents ». Elle est sortie de la prostitution. Elle n’a dénoncé personne par peur, pour protéger ses parents et ses amies. Il ne leur est rien arrivé.

Certaines le feront peut-être. Cependant le chantage aux papiers est scandaleux. Ces femmes doivent être aidées sans contrepartie et prises en charge. Si une femme veut regagner son pays, son retour doit être préparé. Si la société n’a pas pu empêcher qu’une femme se retrouve sur le trottoir, elle doit prendre ses responsabilités et l’aider à regagner son pays — si elle le souhaite — dans de bonnes conditions financières et psychologiques qui vont la restaurer dans sa dignité. Il faut aussi qu’elle puisse envisager de demeurer en France

Comment envisagez-vous le travail à long terme pour lutter contre la prostitution ?

Il faut travailler sur plusieurs aspects conjointement. Il faut changer les mentalités, les discours et les regards, abattre le proxénétisme et créer des ambiances porteuses de vie. Si les personnes prostituées se sentent entendues dans leur désir de vie, la place pour la réinsertion sera plus grande. Enfin, il faut aller à la rencontre des jeunes, réaliser un travail de prévention, de déconstruction des idées reçues. Les hommes depuis des millénaires véhiculent des clichés pour justifier la prostitution. Lors de nos actions de prévention dans les écoles, nous rencontrons des enfants de 11 ans qui disent « La prostitution protège du viol ». Ils la justifient déjà. Si personne ne les interpelle, à 60 ans, ils tiendront le même discours.

Qu’entendez-vous par « une ville porteuse de vie » ?

La mairie de Lille finance la réinsertion, apporte des fonds pour la prévention, fait appel au Mouvement du Nid pour former durant neuf jours, 20 travailleurs sociaux par an. Tout cela crée une ambiance qui permet de changer les mentalités. La prostitution est encore visible sur les trottoirs de Lille, mais à terme elle finira par disparaître, grâce à ce travail de prévention sur les mentalités qui va se diffuser avec les personnes sensibilisées.

Quels risques courent les femmes prostituées dans la rue ?

Tous les risques. Ce sont des mortes en sursis. Elles vivent une mort sociale, se trouvent perpétuellement soumises aux risques d’agressions les plus sordides. Il n’est pas rare de voir des femmes avec des traces de strangulation. La pression exercée sur elles est la plus douloureuse. Elles subissent une violence psychologique et s’inquiètent : « Qui voudra m’aimer ? ». Ces femmes n’habitent plus leur corps. Il est devenu un objet.

À quel moment peut commencer un travail de réinsertion ?

Il existe trois phases dans le discours d’une prostituée. Dans un premier temps elle dira : « J’ai choisi ce que je fais, je suis heureuse ». La souffrance est anesthésiée. Dans un second temps, elle franchit une porte symbolique en venant dans une association comme le Mouvement du Nid. Elle ne peut plus se taire. Elle est obligée de regarder la vérité en face. Elle n’a plus de liens, si ce n’est avec le milieu, qui donne tout mais détruit. Elle laisse alors remonter en elle ce qui ne va pas. Elle tient un discours de dégoût vis-à-vis des clients. Le corps des clients lui devient insupportable.

Cependant, elle reste dans une ambivalence : entre la justification de la prostitution et le désir de s’en sortir Enfin, dans la troisième phase, la souffrance s’éveille. Le discours sur la réinsertion peut être entendu. La personne, femme ou homme, passe alors par un moment terrible : le corps qui a tout subi se met à vivre et à souffrir, l’esprit aussi. Se réapproprier son corps c’est aussi accepter de revivre la souffrance de ce corps qui a eu froid, mal, qui a été méprisé. Elle devra chercher la force de lutter pour vivre, faire les démarches, entrer en formation. C’est très dur.

Que propose le Mouvement du Nid ?

Nous nous efforçons de rencontrer les personnes, les accompagner. Nous apportons un soutien quand l’écorce éclate, puis lorsque vient le temps de mettre en route un projet et enfin celui de l’envol. D’où notre nom. Dans un premier temps, nous proposons une écoute active et un travail sur le projet de vie. Nous avons tissé tout un réseau de partenaires (travailleurs sociaux, ANPE, médecins…) vers lequel nous orientons les personnes afin qu’elles rejoignent des dispositifs de droit commun. Notre discours est très clair « Nous sommes avec vous mais contre la prostitution ». Nous ne concédons rien à la prostitution. Nous veillons à ce que l’accompagnement ne soit pas un moyen de rendre plus confortable la prostitution.

Que souhaitez-vous dire aux travailleurs sociaux ?

De croire que toute personne a un potentiel pour s’en sortir.


[1Mouvement du Nid - 8, rue Dagobert - 92114 Clichy cedex. Tel. 01 42 70 92 40

[2La France a ratifié en 1960 la convention de l’ONU du 2 décembre 1949 « contre la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui ». Elle n’interdit pas la prostitution mais supprime sa réglementation (maisons closes, fichiers de police, surveillance sanitaire) et réprime le proxénétisme


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