N° 738 | du 27 janvier 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 janvier 2005

Travail social et violence

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Violence

« Bras armé du politique ou résistant du côté des individus en rupture, la position des travailleurs sociaux est inconfortable » explique Didier Martin, psychosociologue, intervenant sur les phénomènes de violences

Quelle est la situation des travailleurs sociaux dans le contexte de violence actuel ?

Tous les fantassins du social, tels que les désignait Pierre Bourdieu, sont soumis à des tensions multiples dans un face à face avec les personnes en souffrance sociale, fragilisées et précarisées. Ainsi les travailleurs sociaux sont-ils interpellés du fait du renversement de perspective qui, au nom du refus de l’« excuse sociologique » remplace la volonté de comprendre pour agir, par la volonté de punir pour montrer, transformant l’éducateur en supplétif de la police (loi prévention de la délinquance), tout autant que l’assistant de service social ou l’enseignant qui doivent désormais repérer le prédélinquant ou dénoncer le clandestin… L’idéologie actuelle est celle de la guerre contre les pauvres. Consommateurs soumis, assistés coupables et repentants ou marginaux et délinquants… les positions sociales se partagent entre le bien et le mal, l’aune du bien étant défini par une idéologie libérale considérée comme l’indépassable de la pensée. Bras armé du politique ou résistant à côté et/ou du côté des individus en rupture, la position des travailleurs sociaux est inconfortable et suppose une réflexion politique.

On pourrait parler d’un phénomène d’usure professionnelle précoce ?

L’État social s’efface pour laisser la place à l’État pénal. L’autoritarisme ambiant (d’aucuns parlent de réaction néofasciste en Europe) produit une stigmatisation quotidienne où la victime devient le coupable. Pauvres, mendiants, prostitués, sauvageons, étrangers, mauvais élèves, travailleurs, chômeurs… sont tour à tour interpellés. Il s’agit d’être fort avec les faibles, la loi s’imposant dans toute sa rigueur et faible avec les forts, le droit du plus fort devenant principe de réalité et négation du droit. Comment s’étonner alors que ceux qui ont pour profession d’être aux côtés des uns, payés par les autres, pour le maintien d’un statu quo social plus que pour le mieux être des personnes, s’épuisent ?

Peut-on accueillir les angoisses de l’autre quand on est soi-même placé en position instable ?

C’est, en effet, parfois, la situation du professionnel démuni et sans réponse de fond. Faute d’équipe, lieu central du travail social, relevant souvent d’une illusion groupale, il se retrouve seul face à des personnes aux trajectoires aussi lourdes que complexes à déchiffrer. En fait, c’est l’interaction des questions qui fait problème : société de la surveillance et de la répression généralisées, politiques publiques réactionnaires, missions fluctuant au gré des enjeux idéologiques et politiques, institution défaillante tant au niveau de l’organisation que du groupe ou de l’individu…

Une violence des usagers peut-elle être invoquée pour moins s’impliquer ?

C’est trop souvent ce que l’on affirme, on veut nous convaincre que décidément l’autre pose problème par nature. Bien sûr on trouvera toujours un exemple de passage à l’acte sur un travailleur social, ce qui ne peut tenir lieu d’analyse pour tragique que soit la situation. De nombreux auteurs comme L. Mucchielli montrent que les chiffres ne confirment pas ce que les rumeurs ou les fantasmes affirment. Si les tensions s’accroissent dans certaines rencontres, dans le déroulement des relations éducatives, les violences faites aux professionnels restent heureusement peu fréquentes. Le malaise augmente, le sentiment d’être en insécurité l’emporte parfois mais ces ressentis ne sont-ils pas justement socialement fabriqués pour attester de la dangerosité de l’autre ? Dans l’ensemble des interventions que je réalise depuis dix ans dans des institutions, quand le point de départ de la commande concerne les violences de l’autre comme problèmes à résoudre, nous finissons par travailler sur les violences sociales subies, les violences institutionnelles générées, la capacité d’une équipe à fonctionner en tant que telle et les postures bienveillantes ou non des professionnels, le tout dans un environnement médiatique tourné vers le fait divers.

La loi de janvier 2002 qui repositionne l’usager avec des droits a-t-elle eu une incidence sur cette violence supposée ?

L’enfermement dans la logique du tout ou rien fait qu’après avoir cru pouvoir tout faire, le travailleur social se déprécie en accréditant l’idée qu’il ne peut rien. Plus les professionnels s’enferment dans ces logiques, plus ils s’enferment dans des situations anxiogènes et productrices de stress ; l’acte professionnel n’est pas satisfaisant et ne peut pas l’être. Que faire alors sinon fuir, déprimer, se replier sur soi, ne plus voir l’autre… ou chercher la position confortable qui permet au sujet de s’installer dans la logique du tout ou rien et d’entretenir celle du paradoxe ? La conséquence dans les deux cas demeure le non-traitement de la demande sociale et l’évacuation du conflit, dans un cas en intériorisant la contradiction et dans l’autre en dépensant toute son énergie à la recherche d’un confort institutionnel. On ne peut que se féliciter du renforcement des droits de l’usager en sachant que la loi ne sera jamais suffisante pour tout régler. Actuellement ce sont les droits de l’ensemble des citoyens, professionnels et usagers, qui sont remis en cause.


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