N° 738 | du 27 janvier 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 janvier 2005

La judiciarisation de la maladie mentale

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Psychiatrie

Les récentes lois concernant les jeunes récidivistes et les malades mentaux semblent accentuer la judiciarisation des populations les plus fragiles. « Ces nouvelles mesures ne me surprennent pas » explique Nathalie Przygodzki-Lionet, maître de conférences en psychologie sociale, car « la justice est de plus en plus conduite à gérer la misère sociale et mentale ». « Ce choix de la facilité et de la rapidité procure peut-être un sentiment de sécurité, mais pour combien de temps ? » se demande cette spécialiste, membre de l’association française de criminologie

Un projet de loi annonce le retour de la camisole chimique pour les « pervers » récidivistes…. ainsi que des hôpitaux- prisons pour les malades mentaux. Cette judiciarisation de la maladie mentale n’est-elle pas inquiétante ? Quelles réflexions cela suscite-t-il pour la psychiatrie actuelle en France ?

Ces nouvelles dispositions légales ne me surprennent pas en soi dans la mesure où elles s’inscrivent tout à fait dans la continuité de la politique pénale menée en France depuis quelques années. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le « traitement » des personnes présentant des troubles psychiques et ayant commis une ou plusieurs infractions graves pose question depuis longtemps et que cette idée de créer une structure particulière pour les accueillir ne date pas d’hier. Je me souviens très bien par exemple, pour y avoir participé, que la mise en place de la réforme de la protection sanitaire et sociale des détenus (Loi 94-43 du 18 janvier 1994) avait suscité de nombreux débats à ce sujet au sein des ministères de la Justice et de la Santé.

Dix ans après, la réflexion ne paraît guère avoir évolué et ce sont finalement les pratiques étrangères en la matière qui semblent inspirer le recours à ces mêmes mesures en France. Cet argument n’est cependant pas fondé, d’une part parce que l’application d’une quelconque mesure ne préjuge en rien de son efficacité — et d’ailleurs les évaluations faites dans certains pays pratiquant la « castration chimique » se révèlent pour le moins mitigées —, et d’autre part parce qu’une mesure se révélant efficace quelque part ne le sera pas nécessairement partout. Les différences interculturelles sont souvent occultées alors que les problèmes d’inadaptation, de délinquance, d’exclusion ou de marginalisation dépendent largement de déterminants sociaux, économiques et culturels. À cette première inquiétude, liée à la sous-estimation des différences au niveau culturel, s’en ajoute une seconde, celle précisément de la « judiciarisation de la maladie mentale » comme vous dites. La justice étant en effet de plus en plus conduite à gérer la misère sociale et mentale.

La proposition du groupe de travail, chargé en septembre 2003 par le garde des sceaux de réfléchir au traitement judiciaire des délinquants malades mentaux, de faire comparaître les personnes déclarées pénalement irresponsables devant une juridiction ad hoc statuant en audience publique sur l’imputabilité des faits et sur les mesures de sûreté applicables après la sortie de l’établissement psychiatrique, en constitue une bonne illustration. Il est bien évident que de telles dispositions, alors même qu’elles peuvent présenter certains intérêts, sont de nature à susciter de nombreuses interrogations et de la confusion tant chez les professionnels directement concernés par leur application que chez tout citoyen qui peut être ainsi amené à penser que la justice soigne. Au-delà de la confusion des rôles, il me semble que le risque majeur réside dans la possible « perversion du sens » attribué à la sanction et au soin.

Vous voulez dire par là, qu’on assiste à la mise en place d’une psychiatrisation de certaines catégories sociales ?

On peut effectivement envisager les choses de cette manière et je dirais qu’avant même de parler de « psychiatrisation », on peut parler de « psychologisation », celle-ci expliquant en partie celle-là. Il est clair que notre société actuelle « psychologise » à outrance, non pas dans le sens d’un trop grand nombre de « psy », la pluralité de leurs approches constituant un atout indéniable pour la compréhension des comportements humains, mais plutôt dans le sens où l’explication de ces comportements se réfère presque exclusivement à des facteurs personnels au détriment des facteurs situationnels. Il me semble important, à partir d’un tel constat, de s’interroger sur l’intérêt social d’une telle surestimation du déterminisme psychologique des conduites humaines.

Plusieurs chercheurs, comme Le Poultier (1987, 1990) par exemple, ont déjà réfléchi à cette question et cet auteur affirme notamment que le fait d’attribuer des causes individuelles aux comportements délinquants, c’est-à-dire de les associer par exemple à des traits de personnalité ou à des pathologies mentales, permet non seulement de légitimer les mesures prises à l’égard des personnes qui les émettent mais aussi de donner un sentiment de contrôle face à ces situations problématiques. Il est en effet plus facile de croire en l’utilité de ces pratiques que de les remettre en question et de contrôler quelques individus que de maîtriser l’ensemble d’un système social !

Justement, la prison ferme pour les jeunes délinquants récidivistes entraîne le surpeuplement des prisons, en quoi cette situation peut-elle générer plus de troubles psychiques qu’empêcher la récidive ?

Tout simplement parce que l’homme est fondamentalement un être relationnel et que tout enfermement et isolement lui sont néfastes. Escobar (1989) et Rivolier (1992) ont bien décrit dans leurs ouvrages les conséquences délétères de ces situations, que celles-ci soient volontaires ou involontaires. Si l’être humain a besoin de relations avec les autres, celles-ci doivent néanmoins pouvoir se développer dans le respect de l’espace personnel de chacun pour être adaptées et satisfaisantes. La situation pénitentiaire française actuelle, du fait de l’état de certains établissements et de la surpopulation carcérale, ne permet pas de tenir compte de ces besoins humains.

Comment, après avoir vécu l’enfermement, l’isolement et la promiscuité avec les autres, avoir encore une relation « normale » à autrui ? On voit bien, à partir de là, la gravité que peut recouvrir l’incarcération des mineurs : le processus de socialisation, déjà fragilisé pour ces jeunes délinquants, peut être alors totalement interrompu, et les courtes durées d’emprisonnement qu’ils effectuent généralement favorisent l’apparition de divers troubles augmentant justement les risques de récidive. Je pense à certaines réflexions de médecins exerçant en prison, et notamment au constat fait par le docteur Barlet (1995) : il a remarqué que la mise sous écrou suscitait généralement dans un premier temps de l’« explosivité », c’est-à-dire une agressivité importante envers soi et/ou les autres, suivie de ce qu’il appelle « le retrait dans la chair » et qui se traduit par des céphalées, des douleurs de poitrine et des troubles digestifs et dermatologiques. Il affirme que ce n’est qu’à partir d’un an environ de détention que l’on peut parler d’une certaine « adaptation » puis de « réparation » dans le sens où les demandes de prescriptions médicamenteuses diminuent et le nombre des prises en charge se stabilise. Les peines prononcées à l’encontre des mineurs ne leur permettent que rarement d’atteindre ces étapes d’adaptation et de réparation et ils sortent donc souvent au moment même où ils sont les plus perturbés physiquement et psychologiquement.

Peut-on alors remplacer la prévention par la répression, telles que les lois récentes ou celles annoncées le proposent ?

Non, bien sûr, la répression et la prévention constituant les deux pans nécessaires à toute politique pénale équilibrée. Le renforcement du volet répressif, observé aujourd’hui, révèle bien à mon sens que les politiques privilégient la facilité et l’immédiateté des mesures. Il est effectivement plus simple de construire des prisons et de les remplir que de réfléchir à d’autres formes possibles de répression et d’élaborer des programmes de prévention. Ceci est d’autant plus vrai qu’il a été d’ores et déjà montré à plusieurs reprises que les actions de prise en charge et de prévention les plus efficaces relèvent généralement de véritables « programmes multimodaux » dans lesquels sont pris en considération non seulement les éléments psychologiques, cognitifs, affectifs et comportementaux mais aussi l’ensemble des éléments environnementaux.

La mise en œuvre de tels programmes nécessite forcément du temps et les bénéfices de ces interventions ne peuvent apparaître immédiatement. Ainsi, le choix de la facilité et de la rapidité n’est que rarement synonyme d’efficacité et si les mesures radicales et immédiates favorisées actuellement par les politiques pénales occidentales peuvent procurer un sentiment de sécurité, il est hautement probable que celui-ci ne dure pas très longtemps.


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