N° 738 | du 27 janvier 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 janvier 2005

La psychiatrie dans tous ses états !

Claude Mohat

Thème : Psychiatrie

Parce que spectaculaire, le crime commis dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique de Pau a donc forcément été médiatisé, réveillant au passage de vieilles hantises liées à la folie et à la peur de l’étranger. Mais au fond rien n’a été dit du malaise de la psychiatrie qui est, de fait, le reflet d’un profond malaise dans la société

La psychiatrie hors les murs devait conduire à un avenir radieux de la folie par la mise en place d’un dispositif d’alternative à l’enfermement, notamment par le biais de la sectorisation. Las, par naïveté ou manque de vigilance, le mouvement désaliéniste a servi de prétexte aux grands argentiers de l’État pour faire des économies sur la santé mentale. On a fermé des lits (plus de 40 000 en France entre 1987 et 2000 selon les chiffres du ministère de la Santé), laissé pourrir des pavillons, diminué le numerus clausus des médecins psychiatres, supprimé la spécialité dans la formation des infirmiers…

Dans ce processus de décomposition de la psychiatrie, il faut qu’une professionnelle soignante soit décapitée et sa tête posée sur une télévision, comme dans un tableau surréaliste, pour que l’ensemble du personnel de l’hôpital psychiatrique de Pau réclame des « mesures immédiates pour que soient respectés l’intérêt et la dignité des patients et que soit assurée la sécurité des soignants ». Le crime est tellement spectaculaire, et par le fait même si bien relayé par les médias télévisuels, que des politiciens, la langue de bois et la bouche en cul de poule, partent en quête d’un plan de sauvetage de la psychiatrie.

À la sortie du conseil des ministres, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé, formule le souhait d’établir un lien téléphonique direct entre les hôpitaux et les commissariats de police : « On le fait pour des bijouteries, on le fait pour des banques, il n’y a pas de raison qu’on ne le fasse pas pour des hôpitaux. » La folie c’est comme de l’or en barre quand elle fait fantasmer les foules. Sur le même ton, le ministère de l’Intérieur propose que soient établis des « diagnostics de sécurité » et dispensé une « aide à la formation pour les personnels confrontés à la violence » dans les hôpitaux psychiatriques. Diable, voilà que les fous seraient des fous violents !

Tout cela ne fait pas très sérieux ; alors, très solennellement, le président de la République, Jacques Chirac fait part de son « indignation après ce crime, qu’il qualifie “d’acte barbare” » et il exprime « toute la solidarité et la compassion de la nation à la famille et aux proches » des deux victimes et demande que les auteurs soient « retrouvés et punis avec la plus grande sévérité ». (Paris Agence Reuters, 20 décembre 2004). En signe de consolation, Douste-Blazy en revient à des mesures plus normales. Il assure à plusieurs reprises vouloir arrêter la fermeture des lits psychiatriques et affirme vouloir renforcer les alternatives à l’hospitalisation et les permanences de soins les week-ends.

Tout le monde sait qu’en matière d’action sanitaire et sociale l’État français ne se donne plus les moyens d’assumer financièrement ses engagements. Mais peu importe ! Les promesses n’engageant que ceux qui les croient, l’annonce de telles mesures ne coûte rien. Même Bercy se tait tant il importe de ne pas jeter de l’huile sur le feu et d’attendre que les passions s’éteignent pour ramener la folie à la raison et la psychiatrie dans ses plans de restructuration.

Tandis que, sur Internet et le site du webzine < www.les4verites.com >, des citoyens honnêtes attribuent aux Islamistes la responsabilité des crimes de Pau et s’inquiètent de savoir « à qui (ce sera) le tour ? » La France-poussée-vers-le-bas par l’équipe de Raffarin est aux abois et crie « aux armes citoyens » craignant que dans nos asiles l’ennemi égorge nos infirmières et nos compagnes. En réalité, le crime de Pau n’est qu’une « réplique » du crime commis par les politiques sur la psychiatrie.

La psychiatrie, comme le monde, va à la va comme je te pousse

Jusqu’à 45 ans Fabrice est un patient de l’hôpital psychiatrique Le Vinatier dans la proche banlieue de Lyon. Il n’est pas complètement malade puisque stabilisé par ses traitements, pas tout à fait débile puisque parfaitement à l’écoute de ce qui se passe dans le monde, mais pas assez normal non plus pour être dehors. Alors au fil du temps, Fabrice a fait de son pavillon un second ventre maternel. Pour ses proches qui viennent le voir, le franchissement des portes fermées à clef et la cohabitation avec d’autres malades aux comportements inquiets ou inquiétants sont toujours la source d’un pincement au cœur.

Pourtant Fabrice est bien, dans son chez lui psychiatrique ; les promenades vers La Ferme ou le parc aux biches sont des moments de grande sérénité qui donnent envie de se poser là, en dedans des murs et loin des agressions extérieures. Seuls quelques non fous disent que les murs sont des prisons alors que d’aucuns savent bien qu’ils peuvent être des contenants à la dimension d’une peau symbolique. Il faut un délire philanthropique ou le discours rationalisant de bonnes consciences larmoyantes pour rêver un monde sans hôpitaux psychiatriques.

Lorsque dans le tout début des années 70, les libertaires, tels que David Cooper, Yvan Illich ou Ronald Laing, proclament la mort de la famille, de l’école et de la psychiatrie, c’est d’abord parce que ces institutions ont perdu leurs fonctions premières en devenant des machines à normoser des individus (Yvan Illich, La perte des sens, ed. Fayard, trad. 2004). Tous les malades mentaux ne sont pas bien dehors. Tous ne peuvent pas se donner la peine de distinguer à chaque instant de leur vie la limite entre ce qu’ils peuvent faire ou non.

Seulement voilà, dans le grand programme national de fermeture des lits, Fabrice fait partie de ceux qui doivent trouver une place ailleurs. Alors il va essayer quelques institutions jusqu’à ce foyer pour adultes déficients intellectuels qui vient d’ouvrir dans la banlieue de Lyon. L’équipe d’éducateurs est sympathique mais un peu jeune ; elle n’a guère d’expérience en termes d’accompagnement des troubles psychiatriques.

Assez vite, Fabrice dérange et déstabilise. Jusqu’à ce jour de juillet, à la veille d’un départ en vacances, où sa famille apprend par téléphone qu’il a été hospitalisé au Vinatier parce qu’il a touché les seins d’une résidante du foyer. Ce n’est pas la première fois qu’il commet un tel acte. Il a déjà été puni pour cela. Comme il l’a été pour avoir fumé sa cigarette en cachette dans les WC. Car ici, à la différence de sa longue histoire vécue à l’HP, le résidant n’a plus le droit de fumer dans sa chambre et la sexualité est de l’ordre du tabou. Alors de seins touchés en cigarettes grillées, le comportement de Fabrice devient insupportable. Et cette fois-là, pour se préserver d’une éventuelle plainte de la famille de la résidante attouchée, le directeur a porté les faits à la connaissance du procureur de la République.

Cette procédure est devenue coutumière ; toute suspicion d’abus sexuel tourne si rapidement en affaire pénale que les professionnels préfèrent se couvrir. Même si ce recours systématique au juge conduit bien plus à la destruction psychoaffective des individus et de leurs familles qu’il n’apporte de réelle solution au passage à l’acte déviant. Dans l’affaire de Fabrice, un procureur zélé refuse de classer l’affaire bien que personne ne porte plainte. Fabrice va donc sortir du Vinatier pour aller s’expliquer devant des policiers. Il a été interrogé par la gendarmerie en dehors de toute considération de son état et de ses troubles psychologiques qu’elle ne peut apprécier et pour cause !

Que pouvait-il en dire lui, Fabrice, de son désir irrépressible de toucher des seins ? Fallait-il donc qu’il soit fou pour ne pas savoir la distinction entre le bien et le mal ? Le diagnostic d’irresponsabilité est alors posé, non pas par une équipe de travailleurs sociaux compétents, mais par des gendarmes, un collège d’experts psychiatres nommés par la justice et un juge d’instruction. Fallait-il tout ce foin-là ? L’État est-il si riche et la Justice si peu engorgée que l’une et l’autre puissent ainsi jeter le temps et l’argent par les fenêtres ? Finalement Fabrice n’a pas été inculpé dans cette affaire.

Toutefois, il a passé l’été à l’hôpital psychiatrique alors que les autres résidants sont partis en vacance. Alors, les parents de Fabrice, des personnes âgées de 80 et 79 ans, ont fait deux fois par semaine l’aller-retour à l’hôpital pour voir leur fils. 140 kilomètres aller et retour. La mère de Fabrice ne s’en est pas remise ; quelque chose en elle s’est desséché cet été-là.

Des fantômes hantent les murs vides de la psychiatrie

Quelques médias de masse, des chaînes de télévision et des grands quotidiens aux mains de groupes d’industriels, planifient et organisent le grand renfermement des esprits (Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique, Janvier 2005).

Par son côté spectaculaire, le double meurtre de Pau a servi une mise en spectacle de l’information et une poussée d’émotions qui ne servent en rien le dévoilement de ce qui se trame dans la société contemporaine. Le pouvoir policier qui s’introduit partout, dans la famille (couvre-feux, suppression des allocations familiales, invalidation du rôle parental), dans l’école (plus de 8000 policiers et gendarmes mobilisés devant près de 1200 établissements scolaires le jeudi 6 janvier 2005) dans la psychiatrie (caméra et bip de sécurité à l’intérieur des hôpitaux), est aux ordres d’une puissance politico-économique qui a besoin d’un monde débarrassé du « facteur humain », comme l’explique fort bien le professeur Francis Fukuyama, chantre du Capitalisme nouveau (La fin de l’homme, ed. poche Folio) (lire l’interview de Nathalie Przygodzki-Lionet).

Les politiciens et leurs sbires se font les exécuteurs d’une société à « tolérance zéro » et à « zéro défaut » où, mis sous Prozac et autres molécules chimiques ou conditionnés par la télévision pour être, comme l’a écrit Patrick Le Lay, un cerveau disponible à la consommation des produits de Coca-Cola, les citoyens sont privés de tout libre arbitre. Et tout se passe comme s’il n’y avait plus de conscience intellectuelle et poétique pour ramener la société à un peu plus de raison. Le bon sens est du côté de ceux qui se plient sans broncher au nouvel ordre moral et non plus du côté de ceux qui questionnent les évidences.

Bien sûr, à l’intérieur des murs du Vinatier, La Ferme demeure un lieu de création artistique ouvert aux malades et à ceux qui ne le sont pas ; et ce foyer se bat encore un peu contre la psychiatrisation de la psychiatrie < http://ferme.prod.esprit-public.fr >. Bien sûr les spectres de François Tosquelles et de Lucien Bonnafé, psychiatres désaliénistes et animateurs de la psychiatrie institutionnelle, hantent les esprits de ceux qui souhaitent conserver à la folie son visage humain.

Mais ces résistances paraissent tellement isolées et fragiles. « The time is out of joint » dit Hamlet. « … le temps est désarticulé, traqué et détraqué, dérangé, à la fois déréglé et fou » traduit Jacques Derrida qui ajoute : « Time : c’est le temps mais c’est aussi l’histoire, et c’est le monde. » (Le spectre de Marx, ed. Galilée). La folie n’est plus là où on la croit être.


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