N° 1106 | du 23 mai 2013 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 mai 2013 | Laetitia Delhon

« Soutenir l’un sans laisser tomber l’autre »

Thème : Médiation

Les médiatrices du Centre de recherche et de médiation, à Toulouse, aident des couples en cours de séparation à apaiser leurs désaccords et trouver les solutions pour l’avenir. Un travail qui cherche à éviter les conséquences majeures et douloureuses, notamment pour les enfants, d’un conflit conjugal qui perdure.

En plein centre-ville de Toulouse, le local du Centre de recherche et de médiation (C.ER.ME) a des allures d’appartement. Les bureaux dégagent une ambiance apaisante : bibliothèques joliment décorées, plantes vertes et fauteuils installés en cercle, prêts à recevoir les couples aujourd’hui séparés. Dans ces murs accueillants, comme protecteurs, des souffrances viennent s’exprimer, des mots blessent ou fâchent, des larmes et des colères jaillissent. Mais aussi l’apaisement, le retour du dialogue, l’avenir d’une relation dont les contours se redessinent. C’est le quotidien, en somme, des quatre médiatrices familiales de cette association conventionnée par le Comité départemental de la médiation familiale de Haute-Garonne et subventionnée en grande partie par la Caisse d’allocations familiales (CAF).

Autonomie relationnelle

Les couples peuvent s’adresser au C.ER.ME. volontairement, à l’invitation de professionnels – avocats, psychologues, enseignants ou travailleurs sociaux – et de la CAF, ou être envoyés par le juge aux affaires familiales. « Ce sont toutes les conséquences de la séparation, et donc les responsabilités parentales, financières ou administratives qui les amènent ici, explique Bérangère Dupont, médiatrice familiale au C.ER.ME. depuis un an et demi. Ils ont toujours un intérêt à venir, et poussent la porte quand ils ne parviennent pas à trouver des solutions seuls. Ils pensent que la médiation familiale va les aider dans ce processus, plus sereinement.

Certains arrivent parfois avec l’impression que la décision de justice n’a pas pris en compte leur demande et nous voient comme la dernière possibilité de dire leurs rancœurs et de trouver des accords plus justes. » Pour tous, la médiation familiale constitue « une opportunité de se saisir d’un accompagnement pour se responsabiliser et être en capacité de prendre des décisions concrètes, par eux-mêmes, pour l’avenir, explique Marie-Caroline Despax, médiatrice familiale depuis quatre ans. Tout au long de leur vie, les anciens couples, qui sont souvent aussi parents, vivront des changements et devront décider. Recréer un dialogue quand il est rompu, leur permettre de retrouver une autonomie relationnelle, c’est leur redonner une forme de liberté et de responsabilité. »

« Impartiales et empathiques »

Chaque couple arrive ici avec son histoire, son mode de communication, la profondeur d’un conflit, ses souhaits pour l’avenir. Et chaque médiateur, tout en possédant sa propre culture professionnelle antérieure – dans la communication ou les ressources humaines, par exemple – respecte des principes déontologiques communs. « Nous sommes toutes diplômées d’État, et mettons un point d’honneur à être impartiales, empathiques, à garder la confidentialité des échanges et mettre chacun au même niveau, poursuit Marie-Caroline Despax. Dans certains cas, il s’agit de soutenir l’un sans laisser tomber l’autre. Nous sommes un tiers, qui ne juge pas et qui offre un cadre très sécurisant et contenant. »

Le cadre et le déroulement de la médiation familiale sont présentés lors d’un entretien d’information gratuit – obligatoire dans le cas d’une séance d’information enjointe par le juge – mais chaque personne reste libre de s’engager dans le processus, qui comprend en général cinq à six entretiens d’une durée d’une heure et demie à deux heures, espacés d’une quinzaine de jours. Les séances sont payantes, leur coût est calculé selon un barème fixé par la CAF en fonction des revenus.

« Quand je rencontre les personnes pour la première fois, je ne lis pas au préalable leur dossier, par principe et parce que cela nuit à l’écoute, explique Bérangère Dupont. Lors du premier entretien, très important, je prends le temps de lister tout ce qui est dit pour montrer aux personnes, parfois pressées, qu’elles ont besoin de temps. J’explique que nous n’allons ni tourner en rond, ni entamer un travail psychologique mais bien leur permettre de rechercher des accords qui prennent en compte leurs besoins. »

Marie-Caroline Despax utilise souvent la technique de Thomas Fiutak, du nom d’un enseignant universitaire et médiateur américain, pour démarrer. « Je collecte les faits, je leur demande s’ils étaient mariés, depuis quand, etc. Je resserre les questions de manière à obtenir uniquement les éléments factuels. Ensuite, nous définissons ce qui est important pour eux et ce à quoi ils veulent parvenir. Souvent, à ce moment-là, ils reculent dans leur siège et montrent des signes d’angoisse. Je les rassure en leur disant que la médiation ne fait que démarrer et que les objectifs pourront s’affiner. Mon rôle consiste à mettre en place un cadre, mais ce sont les personnes qui remplissent le contenu. »

Faire un pas de côté

Chaque ex-couple réagit alors différemment. « Certains ne veulent pas du tout parler, tournent les fauteuils pour ne pas se voir, d’autres se lancent des coups d’œil pour savoir qui va démarrer », poursuit-elle. « Ceux qui sont plutôt de nature calme vont rentrer plus vite dans une réflexion constructive, d’autres, souvent dépassés par leur souffrance et leur colère, seront plus bruyants, précise Bérangère Dupont. Il existe toujours différentes manières de gérer le conflit : l’évitement, le clash ou un mode plus intériorisé voire dépressif. » La colère ou les larmes apparaissent souvent, au détour d’un mot qui fait mal ou d’un souvenir douloureux. « Je laisse faire, sans tolérer l’insulte ou les comportements violents, explique-t-elle. La médiation est éprouvante pour les personnes et c’est important qu’elles puissent se lâcher émotionnellement. Souvent elles disent se sentir vidées après.

Bien sûr, nous utilisons les apports théoriques, l’écoute, la reformulation, la mise en commun et d’autres techniques spécifiques, mais je dis souvent que les quatre outils du médiateur familial ce sont les boîtes de mouchoirs, le paperboard qui permet de garder une trace de tout ce qui est dit, la calculatrice et le calendrier. » Car la médiation familiale consiste à travailler sur « l’ici et maintenant », cette infinie somme de détails du quotidien sur lesquels le conflit vient se cristalliser, afin de construire l’avenir.

Ni perdant, ni gagnant

Pour y parvenir, les médiatrices reviennent sur le passé, l’histoire du couple et le moment où la relation a basculé, doucement ou plus brutalement, dans la crise. « Des personnes qui ne communiquent plus, cela dit quelque chose d’important, explique Emmanuelle Morael, médiatrice familiale. Nous pouvons demander depuis quand le dialogue est rompu, et travailler sur ce moment-là. Quand la colère ou la tristesse s’expriment, nous essayons aussi de comprendre avec eux pourquoi, depuis quand, en leur demandant par exemple si pendant la vie commune ils se disputaient beaucoup. Si le conflit a une source, il faut lâcher ce sac à dos là. » Se remettre en question pour accepter « qu’il n’y ait pas un perdant et un gagnant, c’est une des conditions, poursuit Bérangère Dupont. Les personnes doivent pouvoir faire un pas de côté et reconnaître qu’elles n’avaient pas toujours les bonnes informations. Le travail de médiation, c’est ouvrir le champ de vision. »

C’est également déconstruire des interprétations, parfois solidement ancrées. « Quand le conflit est enkysté, il faut comprendre ce qui a été vécu par l’autre, précise Marie-Caroline Despax. C’est très dur, et pour cela, un décodeur est nécessaire. Je peux dire par exemple : « est-ce que vous avez entendu que Madame s’était sentie terriblement seule après la naissance de votre fille ? » Si le mari répond : « je voyais bien qu’elle n’allait pas bien, mais je ne pensais pas que c’était si important », c’est un début de reconnaissance. La reconnaissance est un formidable levier en médiation, tout comme l’intérêt de l’enfant, et la volonté de reconstruire sa vie. »

Organisation du quotidien

L’enfant ou les enfants des couples séparés, peuvent être reçus par les médiatrices(Lire l’article Parole et écoute de l’enfant).
« Mais cela n’a rien de systématique, précise Bérangère Dupont. Parents et enfants doivent être d’accord. L’objectif est de recueillir les besoins de l’enfant, ce qu’il aime faire, ce qui est important pour lui. Nous lui expliquons que ses parents travaillent pour prendre de bonnes décisions pour lui, et qu’ils prendront en compte ses besoins. » Des apports théoriques sont également fournis aux parents, notamment sur l’enfant « messager » dans le conflit parental. « Quand la communication est coupée entre les parents, l’enfant prend de façon quasi automatique cette position particulière, qui sans le vouloir alimente le conflit, poursuit-elle. L’enfant dit ce qu’il imagine que le parent veut entendre et conforte toujours la position de chacun. »

Écouter l’enfant ou l’adolescent peut ainsi permettre de désamorcer des points très conflictuels. « J’ai suivi en médiation un couple séparé : la mère souhaitait demander la résidence principale car elle estimait que son fils faisait de longs et fatigants trajets en voiture avec son père, qui habitait loin de l’école, raconte Marie-Caroline Despax. En fait, l’enfant a expliqué que ce moment-là avec son père était l’un de ceux qu’il préférait. Le fait d’avoir pu le restituer de façon objective à la mère l’a complètement fait changer d’avis. » Si le médiateur voit que l’enfant est en souffrance, il peut aussi proposer une réorientation.

Mais il s’agit surtout de trouver l’organisation la mieux adaptée aux souhaits de chacun. « Quand la médiation a pour but de renouer un dialogue dans l’intérêt de l’enfant, nous faisons du sur-mesure, en nous arrêtant sur tous les sujets qui concernent la responsabilité parentale, poursuit Bérangère Dupont. La scolarité, la santé, les déplacements, les sorties, le budget consacré à chaque enfant… Nous ne donnons jamais de conseils, nous partons des souhaits des personnes en leur faisant comprendre qu’elles sont expertes de leur vie. Si elles sont bloquées, nous développons des options en demandant ce qui est acceptable pour chacune. Dans cet éventail de possibilités, nous allons chercher le plus loin possible, y compris ce qui est un peu absurde, pour montrer qu’elles peuvent trouver des points d’accord. »

Expérimenter

Les personnes sont ensuite invitées à s’approprier les solutions qu’elles ont elles-mêmes proposées. « Pendant la médiation, on expérimente, explique Emmanuelle Morael. J’ai rencontré un couple séparé qui vivait encore sous le même toit, ce qui est fréquent. Madame est partie avec un ami de Monsieur. Lui a exprimé son impression d’être mis à l’écart dans l’organisation des vacances avec leurs enfants, et qu’il trouvait cela insupportable. Madame a exprimé qu’elle avait toujours tout organisé et qu’elle avait besoin de prévoir à long terme. Nous avons donc travaillé sur leur prise de décision, la place de chacun, le fait de s’entendre. Ils se sont mis d’accord, nous avons organisé un cadre-temps, et ils vont l’expérimenter. »

Bien sûr, la médiation n’a pas pour vocation de tout régler, mais de mettre sur des rails.

« Le principe de la rencontre pour avancer ensemble est toujours facteur de changement, poursuit Marie-Caroline Despax. Quand les parents ont dépassé la guerre du couple, ils savent très bien ce qui est bon pour leur enfant. Voilà pourquoi cela me navre que la médiation familiale soit si marginale en France ! Elle ne représente qu’un infime pourcentage du contentieux familial. Parallèlement, dans les cas de séparation, 42% des enfants ne voient plus un de leurs parents. C’est énorme. »

Si les médiatrices se refusent à parler de médiations « réussies », « une médiation qui fonctionne, c’est quand, après être arrivées en disant « c’est la faute de l’autre », les personnes peuvent réutiliser le « nous », la co-responsabilité, souligne Emmanuelle Morael. C’est normal de vivre des situations de crise, avec toutes les pressions vécues aujourd’hui. Le soutien aux couples et à la parentalité est devenu fondamental. À la naissance d’un enfant, on devrait se voir délivrer un bon pour deux entretiens familiaux, à utiliser sans limite de temps, au gré des difficultés rencontrées. »

La médiation familiale s’achève le plus souvent par l’écriture et la signature d’accords, qui peuvent être simplement conservés ou homologués par la justice. Les médiatrices du C.ER.ME. demandent systématiquement aux personnes de les faire vérifier par leurs avocats. « Le texte est modifié autant de fois que les personnes le veulent pour que cet écrit soit au plus près de leurs besoins, de leurs valeurs, puis vient le moment du paraphe, de la signature, explique Jocelyne Dahan, l’une des pionnières de la médiation familiale en France et directrice du C.ER.ME. C’est toujours très émouvant, avec une symbolique très forte. Lors du mariage ou du PACS, les gens signent aussi un document, mais au fond, sans savoir à quoi ils s’engagent. À la fin de la médiation, ils le savent, car ils ont construit une nouvelle organisation. Cela réhumanise la déliaison et donne du sens à leur coparentalité. »


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