N° 910 | du 18 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 décembre 2008

Rénovation urbaine : l’illusoire participation des habitants

Marjolaine Dih

Thème : Politique de la ville

Alors que les chantiers de réhabilitation se multiplient dans les cités HLM, les concertations avec les habitants sont de plus en plus fréquentes. Gros plan sur les maîtrises d’œuvre sociale, des dispositifs supposés organiser cet échange entre locataires, bailleurs sociaux et autres partenaires publics et privés.

C’est une priorité nationale. De façon presque cyclique, les ministres qui se succèdent à la tête de la politique de la Ville s’en font les porte-parole : les banlieues disposent ainsi de toute l’attention de l’Etat. Jean-Louis Borloo l’avait clamé dès 2002, et renchéri en 2004 avec la création de l’Agence nationale de la rénovation urbaine (Anru). C’est maintenant au tour de Fadela Amara et son plan Espoir banlieue d’en remettre une couche. Preuve de cette préoccupation : le Programme national de rénovation urbaine (PNRU).

Selon le site Internet de l’Anru, il vise à « transformer de manière durable les quartiers les plus en difficulté de notre pays, leur donner une nouvelle chance, améliorer en profondeur les conditions de vie des habitants qui y vivent. » Dans ce discours ambiant, le terme de concertation revient régulièrement. Les habitants auraient-ils donc droit à la parole au milieu de ces immenses plans de réaménagement du territoire ? Pourraient-il décider de bâtir un square pour enfants plutôt qu’un boulodrome, laisser un espace libre pour des associations cultuelles plutôt que culturelles ? À voir…
Parmi toutes les formes de concertation, il en est une qui fait partie intégrante des dispositifs de rénovation urbaine, en l’occurrence la maîtrise d’œuvre sociale (Mos) spécifique au domaine du logement, voire la maîtrise d’œuvre urbaine sociale (Mous) qui concerne des chantiers plus larges.

Aussi neuf puisse paraître le plan banlieue, les Mos ou Mous, quant à elles, ne datent pas d’hier… « Elles ont été institutionnalisées durant les années 1980 », explique le sociologue Michel Péraldi. Et l’ancien membre du Cerfise (Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelle du Sud-Est) de poursuivre : « C’est nous qui avons créé cette expression lorsque nous travaillions dans les cités marseillaises. » En l’occurrence, l’équipe du Cerfise allait de porte en porte rencontrer tous les habitants et les inviter à s’impliquer dans le processus de réhabilitation. « Quand les organismes HLM se sont rendus compte que ce qu’on faisait était une des conditions de la paix sociale et de rétablissement du dialogue avec les habitants, ils ont cherché à intégrer cela dans les dispositifs gestionnaires, commente le sociologue. C’est devenu la Mos, une clause administrative de gestion des cités. » Laquelle a désormais intégré les lignes budgétaires des bailleurs sociaux.

La méthode du Cerfise ? À cette époque, chercheurs, travailleurs sociaux et militants associatifs parcouraient les cités marseillaises en vue de nouer un dialogue entre l’habitant et les différents partenaires de la réhabilitation (bailleur, mairie, Etat, Caf, etc.) puis organiser la concertation. « Ils allaient au plus près des gens, s’asseyaient par terre dans la rue parfois », note la sociologue Claire Duport, auteure d’une thèse sur l’histoire sociale du militantisme dans les cités. « Dans une Mos, on organise la concertation avec les habitants puis le dialogue entre ces derniers et les partenaires publics, insiste Michel Péraldi. Cela n’a rien à voir avec une enquête publique où l’on ne fait que recueillir les avis. » Une démarche qui laisse entrevoir un idéal : aboutir à un projet répondant le mieux possible aux aspirations des uns, tout en se pliant aux contraintes des autres. Selon Claire Duport, il s’agirait même d’un « enjeu politique [visant à] restaurer en dignité les habitants et leurs conditions de vie » (lire l’interview).

Au fil des années…

Que sont devenues les Mous aujourd’hui ? Réponse dans le rapport édité en 2003 par le Conseil général des Ponts et chaussées (CGPC) sur « les mesures d’accompagnement des démolitions de logements sociaux dans une perspective d’amélioration des conditions de logement des populations ». Le terme de Mous y apparaît et semble - en premier lieu - associé à l’anticipation des conflits, notamment à l’occasion des relogements. « Ce travail de base [est important], observent les auteurs de l’étude. S’il est mal conduit, on sait que l’opération sera inutilement longue et difficile. » Autre mission relevée par les Mous : « accompagner les ménages fragiles au-delà de la question du logement » (et rédiger ainsi un diagnostic social sur la population concernée).

À en croire cette étude, l’enjeu numéro un des Mous consisterait à trouver des solutions de relogement. « On effectue d’abord un diagnostic social qui permet de connaître les ressources des foyers, leurs besoins, la taille de leur logement actuel. Ensuite, on recherche les logements. Enfin, on organise les déménagements, résume également cette chargée d’étude d’un cabinet effectuant régulièrement des maîtrises d’œuvre urbaine sociale. Le bailleur nous signale les cas les plus difficiles. » Exit le dialogue avec l’habitant ? Envolées ses aspirations au sujet du réaménagement de son quartier ? « La concertation a des limites, poursuit la chargée de projet. Cela est vrai non seulement sur le plan technique et financier, mais les habitants eux-mêmes n’arrivent pas à se projeter. » Toutefois, ils peuvent parfois apporter des suggestions via des réunions d’information ou d’autres formes de concertation organisées par la maîtrise d’œuvre urbaine sociale, voire même être entendus par le bailleur (lire le reportage sur la cité des Flamants).

« À l’horizon 2013, 530 quartiers répartis dans la France entière seront rénovés améliorant le cadre de vie de près de 4 millions d’habitants », d’après le plan Espoir banlieue. Combien de ces nouvelles cités répondront aux attentes de ceux qui y vivent ? Et dans ces cas, cela est-il pour autant un gage de paix sociale ?


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