N° 910 | du 18 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 décembre 2008

« Les Mos servent souvent à faire passer la pilule ! »

Propos recueillis par Marjolaine Dih

Entretien avec Claire Duport, auteure d’une thèse sur l’histoire sociale du militantisme.

Qu’est-ce que la « maîtrise d’œuvre sociale » (Mos) ou « maîtrise d’œuvre urbaine sociale » (Mous) ?

Il y a une grande différence entre ce qu’elle pourrait être, ce qu’elle a été et ce que c’est devenu aujourd’hui. Il est un peu difficile de la définir car n’importe quel organisme logeur peut en monter une, sans aucun sociologue, architecte ou médiateur. Il existe en effet des Mos dans d’autres champs que le logement [elles sont alors qualifiées de Mous, ndlr]. Dans le cadre du logement, cela concerne tant les opérations de sécurisation du chantier de réhabilitation que la participation des habitants (c’est-à-dire des dispositifs ayant une visée de changement social). Entre ces deux types d’application d’une Mos, toutes les nuances sont possibles. Il s’agit a minima d’information, voire de concertation, voire – beaucoup plus rarement – de maîtrise. À l’époque de sa création, cette énorme utopie sociale visait à se servir de la réhabilitation comme d’un enjeu politique. Tenter de réhabiliter une cité a plutôt pour but une restauration en dignité de ses habitants et de leurs conditions de vie.

Comment « réussir » une Mos ?

Une des composantes essentielles pour mener ce travail réside dans le temps passé sur le terrain. La Mos du Petit Séminaire (une cité de Marseille, ndlr) a duré trois ans ! Aujourd’hui, plus aucun dispositif ne s’accorde ce temps-là. Ce qui semble pourtant nécessaire, ne serait-ce que pour nouer le dialogue ! Certains cabinets d’études affirment qu’une Mous peut durer quatre ans. Mais c’est en comptant le temps des chantiers ! Aujourd’hui les budgets sont bouclés, l’architecture conçue, le schéma directeur construit avant même de mettre en place la Mos. Une fois que tout est calé, voté, budgétisé pour la (future, ndlr) transformation du bâti, on fait alors la première réunion de concertation pour lancer la Mos. Sont présents à cette occasion : l’architecte déjà choisi, lequel présentera les travaux déjà décidés et le schéma de développement déjà voté…

En effet, on va chercher des gens issus plutôt du secteur des sciences humaines (les travailleurs sociaux étant très peu associés à ce genre de dispositif) pour faire en sorte que tout cela se passe sans vague. En fait, les Mos servent souvent à faire passer la pilule ! Les personnes qui s’en occupent ont toutefois le mérite de le faire, ce qui doit être difficile. Car il s’agit d’anticiper la gestion des conflits. D’autant que les conditions financières [attribuées aux Mos, ndlr] sont souvent à la limite de l’acceptable.

Quelles difficultés ont perturbé l’évolution des Mos ?

Tous les dispositifs type politique de la Ville, ou DSQ (développement social des quartiers) auparavant, étaient conçus comme provisoires. Il était certain que ces dispositifs permettraient de requalifier les cités et la vie sociale dans ces endroits. De ce fait, ces dispositifs ne pouvaient être que provisoires et d’exception.

Finalement, tout ne s’est pas produit comme prévu. Cela est dû à plusieurs conjonctions terribles adossées les unes aux autres. Il y a d’abord eu un problème d’évaluation concernant les zones nécessitant une réhabilitation. Pour preuve : en 1974, le premier HVS (habitat et vie sociale) en comptait entre trente et quarante. Lors du plan quadriennal suivant, on est passé à 162. Au suivant, on en a dénombrées 8000. Pour finir, on a élargi les politiques de la Ville à tout le territoire national ! À Marseille, quasiment toute la commune est en DSU (développement social urbain). On s’est très vite aperçu que le problème ne concernait pas que quelques cités en France. C’était une grande partie du territoire national qui était touché par la dégradation, tant sur le bâti que dans le social, le scolaire, l’économique, la justice, etc. Plus on construisait des chantiers, plus l’ampleur du chantier s’étendait ! Et à peine on finissait la requalification d’un quartier qu’il fallait la recommencer ! Il y avait des problèmes en termes de bâti. Prenons l’exemple de l’ascenseur : construire des tours de 20 étages, où 900 personnes habitent, avec un seul ascenseur… Forcément l’ascenseur tombe en panne rapidement ! À Marseille, dans la cité Félix Pyat, pendant trois ans il n’y a pas eu d’ascenseur en fonctionnement !

Ajoutons la crise du pétrole. Le dispositif HVS n’a pas été créé par très grande bonté d’âme. En 1974, il a fallu changer toutes les normes alors que les cités se chauffaient au fioul ! Il fallait donc les réhabiliter, ne serait-ce que pour les gérer. Pour les logeurs, c’était un gouffre financier. Les charges étaient plus chères que les loyers. Sur le bâti, des problèmes se sont manifestés très rapidement… Les normes ont changé. Toutefois, aujourd’hui, il reste encore des millions de logements sociaux répondant aux normes passées et demeurant très compliqués à gérer.

D’autres phénomènes, moins techniques, ont-ils compliqué la mise en place des Mos ?

L’ascenseur ou le chauffage, cela relève de la gestion technique. C’est donc réparable. Il suffirait de mettre les moyens. En revanche, la gestion humaine est bien plus complexe. Les problèmes de cohabitation n’ont pas de solution financière ! Ajoutez à cela le problème du chômage. Au départ, les HLM étaient prévues pour n’être qu’un sas. En évoluant dans la société, on devait à terme quitter ce type de logement. Or, à la fin des années 1970, le schéma d’ascension sociale a été stoppé. La population des cités s’est alors retrouvée captive. Et les nouveaux venus sont devenus des gens de plus en plus pauvres et précaires. Aujourd’hui le taux de vacance en HLM est quasi-nul. Cela a considérablement impacté les conditions de vie sociale. Les gens demeurent dans l’appartement. Leurs enfants y grandissent et ne peuvent pas en partir. On parle beaucoup des difficultés de cohabitation liées aux modes de vie et aux raisons communautaires. Ce n’est pourtant pas cela le plus problématique. Il y a aussi des difficultés de cohabitations intergénérationnelles au sein même des familles. Les Mos n’ont donc pas pu résoudre les problèmes sociaux aussi efficacement que prévu.

Y a-t-il d’autres freins ?

On peut être très critique sur ce que sont les Mos. Quand bien même on se donnerait les moyens d’en construire à l’échelle de ce qu’elles étaient à leurs débuts, je ne crois pas qu’elles permettraient de réhabiliter la vie sociale. Il ne faudrait pas seulement permettre aux habitants des cités d’obtenir du travail, de l’argent, etc. Il faudrait aussi qu’ils puissent avoir des aspirations et les réaliser. Mais cela ne concerne pas que les populations des cités. Aujourd’hui, par exemple, les étudiants sortant avec un master ne peuvent pas former des projets à long terme. Il faudrait ainsi avoir une réflexion sur la vie urbaine. Les problèmes des cités restent dissociés de la question urbaine globale. Cela relève du droit commun.

Comment peut-on aujourd’hui faire vivre l’idéal qui a suscité la mise en place des Mos ? Le travail de terrain est-il encore possible ?

Ce n’est pas parce que le monde a changé qu’il faut réinventer les outils. Ce qu’écrit le sociologue Michel Anselme n’est pas du tout obsolète. Il dit que la solution réside dans la parole. Il existe un outil pour la restaurer : l’espace public de débat. Ce type d’espace n’existe qu’à quatre conditions : l’accessibilité pour tous (qu’il s’agisse de l’élu ou du citoyen par exemple), la visibilité (communication et information), l’hospitalité et l’égalité de position (c’est-à-dire que dans ce lieu-là chacun est traité et la valeur de la parole accordée à chacun doit être la même). C’est ce dernier élément qui est très rare. Car nos représentations sont très lourdes. À l’époque des premières Mos à Marseille, l’équipe du Cerfise était dans la rue tout le temps. Il n’y avait pas de bureau avec une table et un siège ! Il y avait certes un local, mais il servait simplement à se retrouver.

La concertation est une des conditions du changement. Les travailleurs sociaux ont cette qualité et ce défaut d’être payés pour faire le bien des autres. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Comment sait-on si ce qu’on fait est bien pour ceux que l’on accompagne ? Comment sait-on qu’il est bon d’avoir deux ou trois enfants, au lieu de sept ou huit ? On a des schémas. On pense que ce qui est bon pour soi est bon pour l’autre… Or on ne l’a pas concerté concernant ses propres valeurs. Cela ne signifie pas que l’on doit absolument être d’accord sur tout. La concertation permet au moins de mieux connaître l’autre. En matière de restauration de la dignité, c’est pas mal !


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