N° 708 | du 6 mai 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 mai 2004

Quels assistants sociaux pour la polyvalence de secteur ?

Propos recueillis par Anne Catal

Thèmes : Assistante sociale, Politique sociale

Pour le moment, les professionnels sont à la hauteur assure Chantal Goyau, assistante sociale, chef du service social départemental de Seine-St-Denis : « L’accompagnement est une notion fondamentale pour notre service. On y tient. Au-delà de la réponse ponctuelle qui peut être donnée et qui est souvent nécessaire, nous travaillons aussi sur la revalorisation de la personne et sa reconquête d’un lien social. Nous sommes formés et qualifiés pour cela ».

Néanmoins, Christine Garcette, ancienne présidente de l’Association des assistants de service social s’inquiète pour demain : « Nos futurs collègues ne seront plus formés, comme nous, à une approche globale des situations ; je crains qu’ils ne deviennent de simples exécutants occupés à remplir des dossiers, mettre en place des dispositifs mais sans avoir véritablement le temps de l’analyse »

Vous êtes déléguée du CLICOSS 93, pouvez-vous nous dire quelle est l’utilité de ces comités départementaux de liaison et de coordination des services sociaux publics et privés aujourd’hui ?

Christine Garcette : Instaurés par le décret du 7/01/1959, les CLICOSS ont accompagné la mise en place de la polyvalence de secteur en favorisant coordination, partenariat et mise en réseau des différents services sociaux intervenant sur un même territoire. Ces structures partenariales, dotées d’une capacité juridique, indépendantes, financées par les institutions adhérentes, employeurs de travailleurs sociaux, ont évolué. Elles offrent aujourd’hui aux travailleurs sociaux un lieu où ils se posent, où ils peuvent dire librement leurs préoccupations et élaborer une réflexion sur leurs pratiques (organisation de journées d’études, de groupes de travail pluri-institutionnels, édition de revues, etc.). Elles sont aussi un organisme de consultation, de propositions et d’information sur les questions sociales dans certaines instances décisionnelles (participation aux comités de pilotage sur le schéma départemental, le logement, la protection de l’enfance, etc.).

Comment la polyvalence de secteur est-elle organisée en Seine-St-Denis ?

Chantal Goyau : Le département a fait le choix depuis 1983, d’une polyvalence intégrale, avec quelques aménagements : deux services spécialisés, adoption et APA, rattachés à la polyvalence ; un service municipal RMI conventionné qui gère les projets de ville RMI.

Ce qui caractérise la polyvalence, c’est l’accueil et le suivi de la personne dans un même lieu et la notion d’évaluation globale de la situation de la personne. Nous tenons à ce que ces missions de service, accueil et suivi soient de qualité. Certaines circonscriptions ont mis en place des organisations spécifiques de travail, prenant en compte les lieux, l’environnement, l’adhésion de l’équipe. Une petite équipe ne gère pas son accueil comme une grosse équipe de 25 ou 30 assistants sociaux. Des pôles d’accueil ont été créés, par exemple, sur les structures les plus importantes, avec des assistants sociaux qui ne font que de l’accueil : ils reçoivent, évaluent, orientent ou écoutent simplement et travaillent en articulation avec le secrétariat et les collègues qui vont réaliser l’accompagnement. Ce mode d’organisation paraît plus satisfaisant et plus qualitatif pour l’équipe polyvalente, du fait de ce travail en amont.

L’action menée par l’assistant social de secteur n’est pas globale ; elle se partage, elle s’articule à celles des autres partenaires (CAF, éducation nationale, CRAM, CMP, etc.). Il faut animer de façon permanente ces partenariats ; c’est très prenant et pas toujours simple. L’assistant de secteur peut être amené à dire non, à un moment donné, à une prise en charge et il doit préparer le relais vers d’autres partenaires. On a le droit de dire non dans le travail social, mais on doit entendre la demande de la personne, lui expliquer pourquoi on ne pourra pas lui répondre. La polyvalence est souvent sollicitée pour les expulsions de squats. Nous accueillons ces familles mais nous n’intervenons pas pour leur relogement si aucun travail de partenariat n’a été réalisé, en amont, avec nous, par la préfecture ou la ville. La polyvalence ne peut pas être le déversoir de tout ce qui ne peut pas être traité ailleurs. La co-responsabilité des institutions doit aussi être assumée.

L’accompagnement est une notion fondamentale pour notre service. On y tient. Au-delà de la réponse ponctuelle qui peut être donnée et qui est souvent nécessaire, nous travaillons aussi sur la revalorisation de la personne et sa reconquête d’un lien social. Nous sommes formés et qualifiés pour cela. Nous menons aussi des actions collectives ; la dernière réalisée avec des allocataires du RMI et de l’API a permis une ouverture de ces publics sur le monde extérieur par le biais de l’accès à la culture (le théâtre en l’occurrence). Ces expériences sont validées et soutenues par notre institution.

La polyvalence est-elle encore une conceptualisation pertinente et reconnue ?

Christine Garcette : On disait, dans les années 80, qu’avec la décentralisation, la polyvalence avait montré ses limites. Un assistant social de secteur n’avait plus la capacité à répondre, dans l’organisation de son travail, mais aussi dans ses compétences, à toutes les demandes des habitants d’un secteur. On s’est alors engagé dans la spécialisation des services, des missions ou des tâches. Aujourd’hui, on semble abandonner cette conception. On essaye de redéfinir ce que pourrait être la polyvalence à partir d’un certain nombre d’offres de services, pour que le public puisse être à la fois accueilli et accompagné dans sa demande et dans ses besoins. La polyvalence redevient le fer de lance, la base de la transversalité des actions sociales et ce sont les services spécialisés qui s’inquiètent et s’interrogent sur leur devenir.

Chantal Goyau : Il y a des aménagements au sein de la polyvalence. Ainsi, sur notre département, le service RMI est détaché de la polyvalence mais il travaille de concert avec elle. S’il y a un problème de protection de l’enfance, il sera traité par la polyvalence, ce qui signifie qu’il doit y avoir articulation entre le projet de ville RMI et la circonscription. Ce n’est pas toujours facile à réaliser.

Faut-il s’inquiéter du devenir de la polyvalence ?

Christine Garcette : La polyvalence ne peut exister qu’en lien avec un partenariat qui se maintient ou se développe. Si elle est ignorée, isolée ou décriée, elle n’a plus de sens. Certains services ont séparé les tâches des assistants sociaux de secteur, la notion d’accompagnement a disparu ; c’est un risque de dérive. Le diplôme d’assistant de service social est en cours de réforme, nos futurs collègues ne seront plus formés, comme nous, à une approche globale des situations ; je crains qu’ils ne deviennent de simples exécutants occupés à remplir des dossiers, mettre en place des dispositifs mais sans avoir véritablement le temps de l’analyse. La polyvalence a beaucoup de mal à prouver sa rentabilité ; elle ne sait pas communiquer sur ses compétences qui restent méconnues. Nous devons nous interroger et rester vigilants sur le devenir des professions sociales.

Chantal Goyau : Nous avons besoin, sur le terrain, d’équipes stables, de professionnels solides et formés, qui « tiennent le coup ». Nous nous attachons à fidéliser et à consolider les équipes par des formations sur sites, des formations aux projets. Nous tentons actuellement de construire des indicateurs pour évaluer notre travail, le valoriser, le faire connaître, montrer à notre institution qu’il y a une plus-value à employer des travailleurs sociaux. Nous essayons de mettre en place des projets de service. Nous avons réalisé, l’an dernier, une étude sur l’errance dans notre département. Elle est reconnue aujourd’hui ; on nous dit : « vous nous interpellez, vous nous apprenez ce que nous ignorions ». Nous sommes très inquiets de la deuxième décentralisation. Nous nous attendons à une montée en charge du travail et des dépenses sociales. Allons-nous pouvoir y faire face ?


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