N° 567 | du 8 mars 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 mars 2001

Profession éducatrice : les pionnières ont dû s’imposer

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thèmes : Éducateur, Histoire

Elles se sont fait une place dans un monde d’hommes. Les pionnières ont agi avec volonté, enthousiasme et militantisme. Aujourd’hui les femmes sont majoritaires dans la profession. Ont-elles gardé l’étincelle qui animait et éclairait leurs aînées se demande Marcella Pigani ? [1] Elle pense que la question est à poser aux jeunes diplômées

Le travail social s’est largement féminisé toutes ces dernières années. À quoi cela tient-il selon vous ?

Certaines professions ont toujours été féminines comme les assistantes sociales, les « éducateurs » de jeunes enfants, qui furent auparavant jardinières d’enfants. Ceci étant, c’est vrai qu’on assiste à une féminisation des professions qui apparaissaient comme masculines (ES, ME, ETS…) depuis une trentaine d’années. C’est sans doute à rapprocher avec ce qui se passe dans le corps professoral, dans la magistrature, qui connaissent les mêmes phénomènes de féminisation.

Éducateur était à l’origine une profession presque exclusivement masculine. Ils se trouvaient dans des centres dits de correction, de redressement ou de réadaptation sociale. Quand enfin s’est profilé à l’horizon le nécessaire besoin de formation, on a vu, comme par exemple à l’école de Montesson, dès l’ouverture, en 1943, des premiers stages, des élèves éducatrices s’inscrire, et arriver sur les terrains difficiles (internats d’adolescents, plus tard, le milieu ouvert). Notons aussi que les « filles difficiles » étaient accueillies dans les « bons Pasteur », dont les équipes d’encadrement dès l’origine, il y a 200 ans de cela, étaient uniquement constituées de religieuses. Les élèves-éducatrices et monitrices sont arrivées bien plus tard. Il y avait donc là une grande proportion de féminin dans le global du personnel éducatif, toutes orientations confondues. Pour la petite histoire, dans le Nord, le premier stagiaire masculin dans l’un de ces « Bon Pasteur » se situe vers 1975.

Un autre point à envisager pour répondre à votre question, c’est l’évolution de la femme au foyer. Vers 1950-1960, chaque foyer ressent le besoin d’un deuxième salaire (reconstruction, ou traites de loyers pour les achats de l’habitat, le confort à y installer etc.). D’autre part, socialement, l’évolution de la femme s’est tissée dans la nécessité d’élever ses enfants, mais aussi sur une reconnaissance dans la société des engagements etc. ce qui l’a conduite à s’orienter vers des professions « maternelles », des conditions de travail attractives et compatibles avec une vie familiale traditionnelle, même si les salaires semblent plus faibles que dans le commerce ou l’industrie.

Justement, la parité salariale existe-t-elle dans le travail social ?

Les accords de travail ARSEA - ANEJI de 1958, ne font aucune différence entre éducateur et éducatrice. Toutefois, les coefficients de salaire étaient préconisés et les responsables d’associations pouvaient comme bon leur semblait établir des contrats différents. Si on aborde la question sous l’angle conventionnel, pas de problème : il n’est pas fait de référence dans la célèbre convention de 1966, d’une discrimination sexiste. Les cultures professionnelles et syndicales ne le toléreraient d’ailleurs pas…

Les postes hiérarchiques sont cependant massivement occupés par des hommes. Quelle analyse faites-vous de cette problématique ?

Ce n’est pas tout à fait vrai pour l’ensemble du secteur. Ce n’est pas le cas dans la fonction publique territoriale par exemple. Qui est responsable de circonscription de service social ? Des crèches ? Des femmes majoritairement ! Mais globalement c’est tout de même vrai, comme vous le dites les postes hiérarchiques sont massivement occupés par des hommes. Dans l’industrie, dans la banque, etc., c’est vrai aussi. Le travail social ne fait pas exception. C’est donc une société toute entière qu’il faut interroger par rapport à la parité, une culture du pouvoir qu’il faut faire bouger…

Est-il alors permis de penser que les femmes entrent dans les professions du travail social par vocation ?

Éternelle question mais curieusement posée… j’aurais opposé vocation à métier, ou autre chose. Les pionnières sont entrées dans la profession avec enthousiasme, volonté et militantisme. Le mot « vocation » était souvent utilisé (surtout par le public extérieur au milieu rééducatif, pour comprendre ou définir ces engagements féminins). Ce n’était pas pour autant que ces pionnières se voyaient avec une auréole au-dessus de leur tête… même s’il fallait beaucoup de don de soi, d’abnégation parfois. La vie collective était dure. Trouver sa place en tant que femme, quand on était embauchée comme éducatrice c’était un parcours de combattant, il n’était donc guère question de discourir sur l’étymologie du mot « vocation ». Il fallait foncer, tenir le coup, porter à bout de bras, des groupes d’adolescents et de jeunes dits « délinquants ». Mais le travail était passionnant, créatif, la conjoncture favorable

Depuis ces deux dernières décennies, la notion de métier est plus tangible. On s’engage dans l’éducation spécialisée comme dans l’éducation nationale, le niveau augmente (les sélections draconiennes laissent sur le carreau des motivées…). les femmes s’y engagent car il y a des possibilités de travail dans des milieux très diversifiés (le handicap mental, physique, la petite enfance, l’enfance et l’adolescence en difficulté etc.).

_Quant à « l’étincelle » qui animait et éclairait depuis 50 ans les éducatrices, est-elle toujours aussi présente pour les toutes jeunes recrues ? C’est une question à poser aux plus jeunes… la vie a changé… nous sommes sur une autre planète, où les contingences pédagogiques, administratives, ont bouleversé le rythme des institutions et services. Ces équipes — et pas seulement les femmes — ont-elles le ressort nécessaire pour travailler avec la générosité, la créativité, l’enthousiasme, lorsqu’elles sont confrontées à la sortie de leur formation aux réalités professionnelles, c’est à dire au moment où surgit la motivation première qui fait émerger ou non les ressources humaines indispensables pour faire ce métier ? Je n’ai pas la réponse à cette question.


[1Marcella Pigani a été éducatrice spécialisée, formatrice à l’IRTS de Loos


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