N° 756 | du 9 juin 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 juin 2005

Parcours d’un lieu de vie

Hervé Sovrano

Thème : Lieu de vie

Françoise et Jean Navineau accueillent des personnes en difficulté sous leur toit depuis plus de 30 ans. La nature et le cheval sont au centre de la vie qu’ils proposent. Mais d’autres idées germent dans leur esprit inventif et entreprenant telle celle d’un bus itinérant, un « sésame nomade » comme ils l’appellent. Ils croient à l’intuition plus qu’à la formation. En tout cas leur ferme de Changy est lieu de vie agréé depuis 1973

« Vous n’êtes pas incommodé par les poils de chien, j’espère ? » Passé le portail, une meute bondissante nous accueille. Dans la cour ou présents dans la maison, petits ou gros, à poils longs ou ras, ils en sont assurément les hôtes à part entière. « Vous l’aurez compris, beaucoup de choses passent ici par les animaux », confirme Jean Navineau ; d’un soupir, le dogue allemand affalé au coin de la table acquiesce paisiblement.

« Après des études de philosophie et d’histoire de l’art, j’étais un intello prétentieux devenu incompréhensible des autres et de moi-même. » Un jour, en admiration devant un des nus qu’il a dessiné, il prend conscience de l’inanité de sa vie. « Peut-être les chevaux vont t’apprendre qui tu es » réagit alors ce fils de cavalier militaire. S’ensuit une gestation hippique de neuf mois, où il monte six à sept heures par jour, se souvient-il. Jusqu’au jour où il ne veut plus contribuer à transformer les chevaux en « mécaniques abîmées ». Le cavalier saute alors à terre : avec en poche un CAP agricole obtenu en autodidacte, il achète une ferme dans le Lot pour y élever ses chevaux préférés, des anglo-arabes. Mais « d’abord voir si j’ai des mains ! » : agrobiologie, bio dynamique, fromages de chèvres et lapins en semi-liberté, avec sa compagne Françoise, ils s’essaient à la vie d’agriculteur. Nous sommes là dans les années 70. Entre inconscience et obstination — « J’essayais tel procédé et je voyais si ça marchait » —, la ferme est un lieu de passage. La culture bio et le mode de vie quelque peu libertaire attirent des routards, des anarchistes, des « branleurs » qui y séjournent en échange d’un coup de main. Mais les grands froids venus, la plupart regagnent la ville, car il ne fait pas bien chaud dans le Lot en hiver.

Une rencontre fortuite avec un routard sur le bord de la route, à qui il donne à manger et son numéro de téléphone, mais ne peut satisfaire sa demande d’embauche, lui vaut quelques jours plus tard un appel étrange. Un juge de la ville voisine lui propose d’accueillir l’homme, ex-détenu arrêté en infraction d’assignation à résidence, faute de quoi il retournera en prison. L’affaire est censée arranger tout le monde. Ainsi commence l’accueil des personnes en difficulté. D’abord des sortants de prison, puis des toxicomanes et des malades mentaux.

Face à des problématiques parfois très lourdes, le couple se positionne toujours de la même manière : tenter de percevoir les tâches qui pourraient convenir à la personne concernée, en valorisant ses compétences. Pour qu’il puisse, à nouveau, se sentir utile. Pendant cette période, aucun service placeur ne leur proposera d’indemnisation. « Ça me met en colère, derrière il y avait l’idée de main-d’œuvre à bon marché » rouspète aujourd’hui Jean Navineau. Et de poursuivre : « Nous n’avons pas fait d’accueil par choix, on nous les fourguait. La société se débarrassait d’eux. Nous, c’était quelque chose qu’on ne pouvait pas ne pas faire, les accueillir. Ça s’est trouvé comme ça. » Jusqu’en 1987. Entre-temps naissent Mathias et Jérémie. « Pour eux c’était naturel qu’il y ait d’autres personnes à la maison, ils ont toujours connu ça. » En tant que parents, ils n’ont jamais craint pour la sécurité de leurs enfants : « Si nous avions pensé que nous ne pouvions pas les protéger, nous ne l’aurions pas fait. Nous avons confiance, d’ailleurs il n’y a jamais eu de clefs à la maison, mais s’il y avait eu un problème, j’étais prêt à réagir immédiatement. » Un jour ses fils l’appellent, ils ont vu des chasseurs sur les terres où paissent les chevaux. « Je suis sorti avec la carabine et après les sommations, j’ai tiré au-dessus de leurs têtes. » Qui s’y frotte s’y pique !

De l’accueil au lieu de vie

Les garçons grandissent et veulent devenir hommes de cheval. La région parisienne est plus favorisée sur le plan hippique, et le rapprochement s’impose. La ferme équestre de La Varennes Changy (Loiret) ouvre ses portes en 1992. Une assistante sociale y oriente un jeune pour des stages et, de fil en aiguille, propose au couple Navineau un accueil à l’année. Ils découvrent alors qu’ils ont fait du « lieu de vie » pendant près de 18 ans, comme Monsieur Jourdain faisait, sans le savoir, de la prose. Cette fois-ci, un agrément est demandé auprès du conseil général. Le dossier comporte une description du projet ainsi qu’un budget prévisionnel. Et une commission se déplace in situ pour vérifier les conditions d’accueil en matière de sécurité. En 1993, la ferme de Changy [1], alors association loi 1901, devient lieu de vie agréé, avec un prix de journée avoisinant maintenant les 130 €.

La protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) y envoie des jeunes jusqu’à ces dernières années : aujourd’hui, ce sont surtout des placements de l’aide sociale à l’enfance (ASE) ou du service de psychiatrie infantile de l’hôpital de la Salpêtrière. Six garçons y vivent, dont les plus anciens sont arrivés il y a six ans, voire davantage. Ceux qui le souhaitent pourront rester après leur majorité. En formation ou scolarisés pour la plupart à l’extérieur, tous participent néanmoins à la vie de la ferme, qui tourne essentiellement autour des chevaux : entretien, toilettage, nourrissage, débourrage et dressage… Le cheval est ici incontournable, c’est la passion de la maison, qui s’enorgueillit d’avoir formé des cavaliers de haut niveau. Jérémie et Mathias travaillent toujours à l’entreprise familiale. Le premier exclusivement auprès des chevaux, le second s’occupe également du lieu de vie. Avec quatre autres permanents dont aucun ne vient des métiers du social : « Nous croyons plus à l’intuition. Ne pas avoir de formation ne nous a jamais posé de problèmes. Si l’on a envie de transmettre, on transmet. » Et Jean de citer une phrase du film de François Truffaut Jules et Jim, l’un des deux amis disant à l’autre, à propos de Catherine (interprétée par Jeanne Moreau) : « Elle enseigne à qui la regarde »…

On l’aura compris, l’accent est mis sur le savoir-être, ce qui n’exclut pas les savoir-faire, bien au contraire. Ici, souplesse et réactivité aux besoins sont de rigueur, ce qui nécessite une certaine polyvalence, de même qu’une acuité particulière à décrypter les signaux de mal-être que peuvent envoyer les jeunes. Acuité acquise, selon Jean, au contact des animaux, eux qui n’ont pas recours à la parole. Est alors prononcé le terme de « relation fluide », en empathie avec l’autre. Ce qui n’exclut pas les rappels à l’ordre, principalement lors de la réunion hebdomadaire rassemblant accueillis et permanents autour de Françoise, aujourd’hui responsable du lieu de vie. Depuis deux ans en effet, Jean s’attelle à un autre projet. Un bus est garé fièrement devant le centre.

Du point fixe au point mobile

« Les services placeurs nous confient les enfants dans une dynamique professionnelle, on va trop vite, ils ne sont pas prêts », déplore-t-il. Déstructurés, marqués par l’échec, certains arrivent analphabètes et il faudrait qu’ils choisissent une formation ? C’est mettre la charrue avant les bœufs ! D’abord réveiller, révéler, faire naître des envies et les convaincre de leur potentiel à entreprendre et réussir. Faire brèche dans la gangue de dévalorisation dans laquelle ils sont enfermés. Provoquer un ébranlement qualitatif. Comment ? Par l’étonnement. Jean Navineau se réfère à sa propre pratique, mais aussi aux travaux du psychologue Abraham Maslow, postulant qu’il existe chez tout individu un désir de réalisation procédant par bonds successifs à la suite d’expériences esthétiques et sensibles.

Par exemple, aller à la rencontre du patrimoine culturel et notamment des chefs-d’œuvre de l’art roman et gothique (Vézelay, Bourges…) : le responsable du lieu de vie se souvient d’un jeune amiénois condamné pour crime, qu’il accompagnait au retour d’une audience. Passant devant une cathédrale, le garçon demande ce que c’est. Jean Navineau l’invite à entrer. À l’intérieur, il baisse spontanément la voix et s’émerveille des ornements architecturaux, rehaussés par les mots de l’« éducateur », qui fournissent les explications nécessaires. Une fois dehors, la casquette de travers, il demandera à en visiter d’autres.

Ensuite, les confronter à des pratiques artistiques : Jean Navineau connaît (n’oublions pas que ses mains, éveillées par le dessin, l’ont poussé à s’éprouver au contact de la matière, le cheval d’abord, puis la terre). Histoire de voir si elles pouvaient faire naître du mouvement, de la vie. Alors, il apprendra la matière aux jeunes, par la méthode de Betty Edwards et une approche « kinésiologique », où aucun don n’est requis. Le but est d’affûter la capacité à voir la réalité et à la représenter. Or travailler sur le regard, c’est l’interroger et commencer à changer sa perception du monde et de soi.

La lecture est une autre passion que l’homme entend partager avec les adolescents. La plupart y sont réfractaires parce qu’en échec scolaire et ayant plus facilement recours aux images. Pourtant, ils ont bien soif d’histoires : le responsable du lieu d’accueil a constaté à maintes reprises qu’ils étaient sensibles aux textes littéraires énoncés à haute voix. Les mots retrouvent leur sensuelle matérialité évocatrice d’images. Alors, sollicitée de manière active par l’exercice, l’imagination, comme un muscle, se développe : Jean Navineau lira donc, mais les jeunes aussi, s’enregistrant sur des bandes son, et constateront ensemble les progrès qu’ils effectueront.

Côté divertissement, le cirque sera privilégié. Lieu de l’exploit, il démontre la nécessité de l’effort quotidien pour arriver à une telle maîtrise du geste (acrobates, jongleurs, funambules). C’est aussi un lieu d’émerveillement et de rire. L’étonnement et l’admiration provoqués doivent appeler l’envie de s’élever, « de se verticaliser ».

Et puis bien sûr, l’équitation. De par sa fonction de portage, le cheval agit en tant que substitut maternant et réactive des sensations liées à la petite enfance (holding). Expérience relationnelle particulière forte en réminiscence émotionnelle, elle se fait par le corps à corps. La communication passe par l’adhésion au cheval. Une fois exclue la possession brutale, c’est par la sympathie et l’harmonie qu’on peut espérer avancer. Comme il s’agit là d’un art de la souplesse, les rigidités y sont travaillées. De sa pratique d’instructeur, Jean Navineau dit joliment qu’il tente d’apprendre au cavalier à danser avec le cheval : « calme, regarder devant, droit, léger », telle est la devise que l’on peut lire dans la carrière de la ferme de Changy. Ces expériences révélatrices sont une invitation au voyage. Être à la découverte du monde et de soi.

Comme mode de transport, l’homme a imaginé un bus. Une fois acquis, il l’a aménagé de ses mains, préférant la chaleur du bois, de la « salle de bains » à la cuisine en passant par les couchettes et le coin bureau. Entre chalet mobile et bateau. Une arche ?

Les chevaux, eux, seront tractés par un van. Y aura-t-il des représentants de l’espèce canine, le chat asthmatique soigné à l’homéopathie, le pigeon domestiqué ? En tout cas, de deux à quatre jeunes seront accueillis pour ces séjours de rupture d’une durée de deux à trois mois. Un assistant éducateur sera embauché. Les itinéraires conduiront l’expédition vers de hauts lieux architecturaux, mais également vers les manifestations hippiques les plus remarquables. La durée des étapes sera de trois ou quatre jours, voire plus si nécessaire. Navineau n’exclut pas de pousser le bus en terre étrangère, pour provoquer d’autres étonnements. L’aménagement est presque terminé – plus de 2000 heures de travail –, financé en partie à hauteur de 15 245 € par le mécénat d’entreprise de Vinci (société de parkings souterrains). Après les derniers coups de pinceaux, le bus sera rôdé sur dix mille kilomètres, pour vérifier sa fiabilité. Cet été, l’aventure devrait vraiment démarrer, avec cette fois, des jeunes à bord.


[1Ferme de Changy - Françoise et Jean Navineau - 45290 Varennes Changy. Tel. 02 38 94 51 82. mail : f.navineau@free.fr


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