N° 756 | du 9 juin 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 juin 2005

Les lieux de vie : de l’utopie à la reconnaissance institutionnelle

Hervé Sovrano

Thème : Lieu de vie

Fini le maquis des années soixante-dix : ces microstructures d’accueil voient leur spécificité respectée et intègrent de plein droit le dispositif de l’action médico-sociale. Cette légitimité est le fruit d’une mobilisation sans faille des organisations représentatives des lieux d’accueils non traditionnels et de leurs partenaires. Cependant certains points restent en débat, comme le statut des permanents, leur reconnaissance professionnelle, et le financement de l’accueil des personnes en difficulté d’insertion sociale. Malgré tout, ce n’est pas le projet politique fondateur des lieux de vie qui semble validé ici, mais bien plutôt des savoir-faire en matière d’insertion. Bilan

Les lieux de vie apparaissent dans les années 70, dans la mouvance des courants de pensées qui prônent une psychiatrie différente, communautaire, hors les murs de l’asile et inscrite de plein droit dans la cité. Se refusant à réduire la personne à son symptôme qu’il s’agirait d’isoler et de traiter, à la suite d’un Deligny qui prouve que l’on peut vivre avec les fous plutôt que pour eux, quelques pionniers accueillent sous leur toit ceux que l’on nomme déjà les incasables : autistes, psychotiques, délinquants… Autour d’une vie communautaire et d’un vivre-avec : activités liées à la vie d’une ferme, d’un centre équestre…

Au départ, l’hétérogénéité des problématiques est un principe. Il ne s’agit pas de recréer des ghettos, mais plutôt de permettre aux accueillis d’apprendre à communiquer avec les différences de chacun. Et puis se rassembler autour de valeurs comme le partage, l’amour, la fête. La vie en somme. C’est dans les années 80 que les lieux de vie vont se regrouper sous forme de collectif ou d’association afin de sortir d’un isolement qui les fragilise. L’Association pour l’étude et la promotion des structures intermédiaires (ASEPSI) [1] voit le jour en 1978, le Collectif du réseau alternatif, fondé par Claude Sigala en 1982, le Groupe d’échanges et de recherches sur les pratiques en lieux d’accueil (GERPLA) [2] en 1984, Foyer d’accueil et de soutien temporaire sud Aveyron (FASTE) en 1984. Et c’est dans un double mouvement – la volonté des lieux de vie de voir leur existence et leur travail reconnus et l’intérêt des pouvoirs publics à contrôler ces structures d’accueil – que textes et mesures réglementaires vont peu à peu rationaliser l’activité des lieux de vie et lieux d’accueil non traditionnels (LV-LA).

La circulaire Georgina Dufoix en 1983 est la première à tenter de définir un cadre légal en préconisant trois statuts qui permettent l’accueil : celui d’assistant maternel, celui d’établissement ou de tiers digne de confiance. Mais ce sont des statuts par défaut. À leur niveau, les conseils généraux qui sont compétents en matière d’action sociale vont, au cas par cas, « bricoler » des formules d’agrément, sorte de couverture juridique. Mais il faut attendre la loi de 2002-2, et son décret d’application spécifique en décembre 2004 pour voir les lieux de vie rentrer de plein droit dans le dispositif de l’action médico-sociale (lire le cadre juridique).

Maintenir un dialogue pour éviter l’enfermement

La Fédération nationale des lieux de vie (FNLV) [3] se félicite d’une loi qui respecte la singularité des LV-LA. Pour Jean-Marc Antoine, vice-président de la FNLV et président de l’ASEPSI, elle entérine l’existant et favorise son développement. Résultat obtenu grâce à la mobilisation conjointe des instances représentatives des LV-LA et de leurs partenaires : services placeurs, Aide sociale à l’enfance (ASE), Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), syndicats de magistrats, psychiatrie, CEMEA, ainsi que des représentants de l’État et des conseils généraux convaincus de l’utilité de telles réponses. Ce dialogue transversal reste d’actualité. Y compris avec les familles et les accueillis. Connaître les logiques de chacun pour éviter les cloisonnements propices à l’autosatisfaction ou à la plainte. Ainsi, la FNLV organisera-t-elle à Paris en décembre 2005 les deuxièmes assises nationales des lieux de vie.

Il faut combattre la tendance à l’enfermement également présente dans ces communautés de lieux de vie. Ainsi, Claude Sigala affirme-t-il la nécessité d’ouverture sur la cité. Vivre avec oui, mais en participant pleinement à la vie locale. Et comment pourrait-il en être autrement lorsqu’on revendique une finalité d’insertion ? « L’association loi 1901 me semble la forme juridique la plus adaptée parce que les permanents, en rendant des comptes au bureau, ne peuvent sombrer dans la toute-puissance » explique-t-il.

Élisabeth Kucza, adjointe au chef de bureau de l’ASE de Paris [4], évoque quant à elle « un accueil comme à la maison, mais avec un projet éducatif qui s’appuie particulièrement bien sur l’environnement naturel et social ». Ce qui convient à des jeunes urbains qui trouvent là un cadre au calme où ils peuvent souffler. C’est pour des situations particulières que l’indication LV-LA est posée. Jamais en principe pour un premier placement ou par défaut de solutions. Mais pour des moments de vie où un jeune ne tient plus en place dans sa famille d’accueil ou dans son foyer. Ces lieux offrent alors un entre-deux, où après une crise le jeune peut se stabiliser, faire le point, et se prouver qu’en dehors de la scolarité, il peut faire quelque chose. Pour ensuite y retourner.

La moyenne de durée des placements en lieux de vie est de six mois à un an alors qu’en foyer elle s’élève à deux ans et plus en famille d’accueil. Ce qui correspond à la vocation transitionnelle des LV-LA. Et il semble que la communication passe bien entre référents de l’ASE et lieux d’accueils. Martine Miret de la cellule appui évaluation et contrôle des établissements souligne qu’une « relation de confiance et une compréhension mutuelle autour des projets existent. Nous avons constitué un réseau. Un lieu qui ne communiquerait pas est un lieu qui ne pourrait durer. » Et de poursuivre : « La loi de 2002 et l’agrément des conseils généraux ont permis de faire le ménage, car les années 80 et 90 ont vu floraison de lieux, pas toujours très sérieux, ou avec des pratiques spartiates limites. Maintenant on va vers un assainissement. »

Des chantiers pour les années à venir

Si l’entrée des LV-LA dans la loi semble faire l’unanimité, des problèmes demeurent.

Le docteur Sadoul du CMP enfants adolescents d’Evry en Essonne décrit une situation peu idyllique : « Nous utilisons les lieux de vie comme solutions alternatives en cas d’échec des solutions thérapeutiques traditionnelles, en hôpital de jour par exemple. Mais nous manquons de places. Nous avons été obligés d’envoyer un enfant autiste dans un lieu en Belgique. Les hôpitaux qui adressent refusent de payer. La France est un pays de chronicité, où il existe trop de citadelles et de corporatismes. »

Et le financement des lieux de vie reste un point parfois délicat. Car, si tous fonctionnent au prix de journée [5], le règlement est à la charge des services référents. Le retard de paiement est fréquent, et certains se sont vus dans l’obligation de diversifier leurs financeurs pour ne pas être pris à la gorge. Le décret de décembre 2004 élargit l’accueil aux adultes en difficulté d’insertion sociale. C’est très positif pour Jean-Marc Antoine, car bon nombre d’entre eux pourraient bénéficier de ce type de prise en charge. Mais les montages de financement restent à trouver, car rien n’est prévu pour l’instant.

Autre chantier en cours, le statut des permanents. Il reste encore défini par défaut, assistants maternels, travailleurs indépendants, agriculteurs. Celui d’éducateur familial, que l’on trouve dans les villages d’enfants, pourra être demandé par les permanents qui le souhaitent. La position de la FNLV est de permettre tout statut figurant déjà dans les professions reconnues, qui doivent prendre en compte le dépassement horaire lié à la particularité du vivre avec. Pour Denis Potin et Gilles Potfer du GERPLA, le crédit accordé à la pratique d’accueil en LV-LA doit s’accompagner d’une reconnaissance professionnelle des permanents. Celle-ci pourrait être favorisée par la formation, d’autant plus qu’il existe une réelle demande en la matière.

Une commission réfléchit à un cursus transversal (éducation / santé / social et gestion) au plus proche des besoins du demandeur, relié à un projet d’accueil particulier. Le compagnonnage dans différents lieux de vie semble retenu. Formation de deux ans, professionnalisante plutôt que qualifiante, un diplôme de niveau 3 étant cependant évoqué. À la FNLV, il existe des divergences quant à cette question. S’il faut effectivement penser à une formation garantissant une éthique d’accueil, elle ne doit pas devenir une condition impérative pour ouvrir un lieu de vie.

Les LV-LA ont certainement à gagner d’un rapprochement avec les Instituts de recherche en travail social (IRTS). Cela permettrait un collectage et une analyse de pratiques riches et singulières. Car la transmission, au bout de 35 ans d’existence est loin d’être assurée. Elle se fait au coup par coup, par l’arrivée de nouveaux permanents ou de stagiaires éducateurs. Claude Sigala a ainsi assuré la pérennité du Coral, aujourd’hui animé par un ex-directeur d’Emmaüs Marseille. Quelques interventions se font dans les écoles d’éducateurs. Mais des lieux disparaissent aussi avec le départ en retraite de leurs fondateurs. Et il est plutôt rare que les enfants reprennent le flambeau.

Force est de constater que le cousinage avec les penseurs et les chercheurs est plutôt pauvre au regard des débuts (Foucault, Cooper, Lainé, Tomkiewicz, Dolto, Bonnafé, Mannoni, Deleuze Guattari) pour ne citer que ceux-là. C’est que l’alternative est passée de mode. D’après le philosophe Miguel Benassayag, les mouvements d’émancipation se sont essoufflés : s’ils ont contribué à casser 70 % de l’appareil répressif de la psychiatrie, la fermeture des lits d’hôpitaux n’a pas été contrebalancée par une proposition suffisante de suivis alternatifs dans la cité. Par manque de volonté politique. Les malades se retrouvent à la rue, en prison [6], ou à la charge de leur famille.

Dans cette société néolibérale, on assiste à une restauration réactionnaire sur tous les plans. Les gens demandent à être surveillés. C’est l’ère de la vidéo surveillance, des puces sous-cutanées, du loft. La psychanalyse ne fait plus recette, au temps des molécules et des neurosciences. Claude Sigala pensait que l’expérience révolutionnaire des lieux de vie allait faire tâche d’huile et transformer la société. Ils sont 500 aujourd’hui, pour beaucoup revenus à un accueil spécialisé ; le regard sur la folie, lui n’a pas changé. L’utopie a trouvé place dans les textes de lois, mais qu’en est-il dans les esprits ?


[1À la différence des autres, regroupe des lieux d’accueil mais également leurs partenaires. Edite un répertoire des structures intermédiaires recensant 750 adresses d’altérité.
ASEPSI - 12, rue Denis Diderot 93170 Bagnolet. Tel. 01 43 62 00 22 - mail : as.e.p.s.i-trans@wanadoo.fr

[2Regroupement majoritaire rassemblant 80 lieux d’accueil

[3FNLV - 70-72, rue Orfila - 75020 Paris. mail : fnlv@wanadoo.fr
Créée en 2003, à la suite du collectif des regroupements de lieux de vie, pour être interlocuteur légal et représentatif auprès des pouvoirs publics, elle est composée d’associations régionales de regroupements. FASTE sud Aveyron n’y adhérera pas ainsi que L’Ethique Freudienne Et Pratiques Sociale, un autre collectif

[4Travaille avec environ 90 lieux de vie, pour 40 à 60 placements sur 5000

[5Les lieux de vie qui étaient assez libres pour négocier leur prix de journée vont être soumis prochainement au décret de tarification le fixant à 110 e par jour. Une enveloppe supplémentaire pour projets particuliers pourra être demandée

[6Une étude épidémiologique de 2004 sur les troubles psychiques en prison démontre que le nombre psychotiques en détention est 10 fois plus important qu’en population générale


Dans le même numéro

Dossiers

Parcours d’un lieu de vie

Françoise et Jean Navineau accueillent des personnes en difficulté sous leur toit depuis plus de 30 ans. La nature et le cheval sont au centre de la vie qu’ils proposent. Mais d’autres idées germent dans leur esprit inventif et entreprenant telle celle d’un bus itinérant, un « sésame nomade » comme ils l’appellent. Ils croient à l’intuition plus qu’à la formation. En tout cas leur ferme de Changy est lieu de vie agréé depuis 1973

Lire la suite…

Un nouveau cadre juridique pour les lieux de vie

Ils ont jusqu’au 30 décembre 2006 pour se mettre en conformité

Lire la suite…