N° 679 | du 25 septembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 septembre 2003

« On est rarement d’emblée bénévole, on apprend à le devenir »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Bénévolat

Pour Maud Simonet-Cusset, sociologue qui a soutenu une thèse « Les mondes sociaux du travail citoyen, sociologie comparative de la pratique bénévole en France et aux États-Unis », on sait désormais que la bonne volonté ne suffit plus et que l’on peut même parler d’une professionnalisation du bénévolat.

Depuis quelques années, le bénévolat semble se professionnaliser. Cela correspond-il à une réalité ?

C’est une question complexe qui mérite, à mon sens, d’être abordée à deux niveaux d’analyse : celui des discours et celui des pratiques. Au niveau des discours, cela correspond assurément à une réalité… L’affirmation selon laquelle la « bonne volonté ne suffit plus » est aujourd’hui largement répandue dans le monde associatif français, et on peut l’analyser, en partie au moins, comme une réaction de défense contre l’image peu valorisée et peu valorisante des « bonnes œuvres », de la « dame patronnesse » qui a longtemps prévalu dans l’appréhension du bénévolat en France. Cette question de la professionnalisation du bénévolat renvoie donc sous cet angle, au développement d’une revendication du monde associatif, à un appel croissant à la reconnaissance de cette pratique sociale qui s’inscrit dans un discours, assez général aujourd’hui, de légitimation du bénévolat.

Le deuxième niveau d’analyse, c’est celui des pratiques mises en œuvre par les associations pour construire (c’est-à-dire pour définir et contrôler) le rôle du bénévole comme travailleur : pratiques de recrutement, et donc de sélection des candidats au bénévolat, pratiques de formation, de soutien, de suivi du bénévole dans l’exercice de son activité, définition des profils de postes bénévoles et parfois même des contraintes déontologiques qui y sont associées, ou encore pratiques contractuelles » définissant la durée et la régularité de l’engagement… Cette réalité concerne de manière très inégale l’ensemble du monde associatif : en fonction de l’activité exercée et de l’organisation dans laquelle elle est exercée, le rôle du travailleur bénévole est plus ou moins formellement construit.

Tout cela ressemble au monde du travail salarié…

Oui, en ce sens que les mondes du bénévolat possèdent une hiérarchie des rôles, des modalités et des règles d’apprentissage de ces rôles. L’analyse empirique à laquelle j’ai pu procéder, en France et aux États-Unis, m’a permis de mettre en lumière le principe suivant : dans les activités bénévoles impliquant un contact étroit et régulier avec le public bénéficiaire de l’activité (activités de face à face exercées de façon régulière, relevant de l’aide, du suivi, du soutien, de l’accompagnement) comme dans les activités impliquant un contact étroit et régulier avec des travailleurs salariés, déjà inscrits, par leur statut, dans une division du travail institutionnalisée, on est rarement d’emblée bénévole, on le devient ; on apprend à le devenir.

Professionnels et bénévoles ne se regardent pas toujours d’un très bon œil, surtout dans le champ du travail social. Comment analysez-vous ce type de rapports ?

L’opposition courante entre bénévoles et professionnels a tendance à masquer un fait important : bénévoles et professionnels ne sont pas deux espèces distinctes ! Au vu du nombre de médecins, d’enseignants, de travailleurs sociaux qui ont mené ou mènent, parallèlement ou successivement, des activités bénévoles et des activités professionnelles dans le même secteur d’activité, il faudrait bien plutôt parler (et penser en termes) de « casquettes » différentes… C’est bien là que réside la dimension non institutionnelle du travail bénévole : le bénévolat ne peut se définir a priori par la compétence de celui qui exerce une tâche pas plus qu’il ne peut se définir a priori, comme l’a souligné Dan Ferrand-Bechmann, par la tâche exercée (de deux pompiers qui éteignent un feu dit-elle en substance l’un peut être bénévole, l’autre pas).

Le rôle du bénévole dans une situation de travail, sa place dans la division du travail ne sont donc jamais prédéfinis institutionnellement. Et plus cette division du travail est précise et institutionnalisée, plus l’arrivée du bénévole dans cette « matrice sociale du travail » comme dirait le sociologue américain Everett Hughes, pose problème. Ce n’est donc pas un hasard si c’est dans le secteur hospitalier (plus encore que dans celui du travail social) que les rapports entre bénévoles et professionnels ont été les plus conflictuels… et c’est précisément là où les conflits autour de cette répartition des rôles ont été les plus forts que les tentatives d’intégration (ou de réintégration) des bénévoles dans la division du travail, par la définition, la construction et le contrôle de leurs rôles, ont été les plus soutenues.

Le bénévolat en France paraît très empreint de valeurs religieuses (charité chrétienne) ou militante… Peut-il y échapper ?

Comme je l’ai rapidement évoqué dans ma réponse à vos précédentes questions, je crois que si l’on s’intéresse au bénévolat, on ne peut pas passer à côté du fait que le bénévolat comme pratique sociale relève du travail, au sens large du terme… tout comme on ne peut pas passer à côté du fait que cette pratique sociale relève également de l’engagement. Quand on interroge des bénévoles sur leur pratique, comme je l’ai fait au cours de ma recherche en France et aux États-Unis, on constate que ces acteurs inscrivent toujours leur pratique dans un rapport de continuité ou d’alternative à d’autres formes d’engagement, politiques ou religieux.

En s’appuyant sur le discours des acteurs on peut ainsi présenter trois visions (idéal-typiques) de ce monde de l’engagement bénévole : celle d’un monde de l’engagement politique, celle d’un monde de l’engagement religieux et celle d’un « nouveau monde » de l’engagement (essentiellement défini par son opposition à un engagement politique plus traditionnel). Ces trois représentations de l’engagement bénévole qui coexistent dans le monde du bénévolat ne se distribuent certes pas au hasard et elles reflètent en un sens l’extrême diversité des projets et des valeurs portées par les organisations associatives. Mais ces différentes visions peuvent aussi coexister, et c’est important de garder cela à l’esprit, à l’intérieur de la même structure.

Le bénévolat s’exerce-t-il uniquement dans la mission humanitaire ou le quart-monde européen ?

Là encore votre question nous plonge au cœur des relations complexes entre la réalité des pratiques et leurs représentations dominantes. Il existe un débat aujourd’hui en France sur le poids réel du bénévolat social dans l’ensemble des pratiques bénévoles. Des économistes comme Edith Archambault ou Lionel Prouteau ont en effet montré récemment dans des études statistiques que contrairement à la représentation commune, le bénévolat caritatif et humanitaire arrivait loin derrière le bénévolat sportif, de loisirs ou culturel dans la répartition des bénévoles par secteurs d’activité. Lionel Prouteau souligne ainsi l’écart entre la « figure emblématique du bénévolat » (le bénévole des Restos du cœur) et son « image statistique ». Sans prendre part à (et donc parti dans) ce débat, je crois qu’on aurait tort de l’évacuer rapidement.

D’abord parce qu’il révèle plusieurs difficultés relatives à la catégorisation et à la mesure de cette pratique. Il n’existe pas une seule manière de définir les associations qui relèvent du secteur social (certaines études ayant une acception large de ce terme, d’autres une acception plus restreinte), et au-delà se pose la question de la congruence entre l’activité de l’association et celle du bénévole (un bénévole peut effectuer des activités à caractère social dans des associations sportives et culturelles et du bénévolat d’administration dans des associations du secteur social….). Plus fondamentalement, je crois que même s’il n’est que symbolique, ce poids du bénévolat social nous dit bien quelque chose de la réalité de cette pratique en France. Il rappelle que le critère normatif qui est mis en avant, aussi bien par les acteurs bénévoles que par les représentants du monde associatif ou les pouvoirs publics en France, pour justifier et légitimer cette pratique sociale c’est son « utilité sociale ».


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