N° 679 | du 25 septembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 septembre 2003

Portraits de trois bénévoles

Mireille Roques

Thème : Bénévolat

Bernard Aubrée, bénévole au Gisti ; Nicole Hubert, bénévole à l’association Emmaüs ; Isabelle Juillard, volontaire à AIDES

Bernard Aubrée, bénévole au Gisti

Béret et manteau noirs, Canard Enchaîné qui dépasse de la poche, Bernard Aubrée, est bénévole au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) depuis 1996. En 1982, il est conseiller social à la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) de Paris, chargé des dossiers de regroupement familial. En 1986, il est chargé des enquêtes relatives à la déclaration de nationalité par mariage. Le départ à la retraite d’un collègue et le manque de personnel l’amènent à siéger à la Commission d’expulsion relative au séjour des étrangers. On lui confie les enquêtes sociales remises à la préfecture de police. Il découvre « des pratiques abominables », se bat contre l’administration et démissionne à deux ans de la retraite. Dans son ancien poste, il a étudié les textes relatifs au droit des étrangers et travaillé avec le Gisti, qu’il rejoint.

Aujourd’hui, il s’y investit 5 jours par semaine. « Un peu par vengeance contre l’administration et pour me mettre au service des étrangers », dit cet homme qui parle doucement. Il répond aux nombreux courriers et appels téléphoniques que reçoit l’association et se spécialise dans la gestion des brochures et publications. Comme tous les bénévoles, Bernard a bénéficié de la formation sur le droit des étrangers dispensée par le Gisti. « Elle est utile, mais c’est surtout au jour le jour, par l’échange avec les salariés, l’étude des textes, que l’on acquière une véritable connaissance dans le droit des étrangers. Aujourd’hui, j’ai une réelle compétence dans le domaine du séjour et de la nationalité ».

Très actif, le Gisti est pourtant une petite association. Elle compte 160 membres, dont une quarantaine d’avocats. Le travail quotidien est assuré par une équipe de 8 salariés à temps partiel (équivalence de 6,5 temps plein), auxquels une trentaine de bénévoles prêtent leur concours. « Le rapport avec les salariés est excellent, immédiat. Je me sens à ma place, réellement utile. Je bénéficie d’une grande liberté d’action. J’ai récemment proposé au bureau, après discussion avec les salariés, un dossier d’ajournement de naturalisation, pour que le Gisti suive l’affaire jusqu’au tribunal », apprécie Bernard.

Dans la salle des bénévoles, une dizaine de personnes autour d’une grande table répondent aux nombreux courriers du Gisti, une trentaine de lettres par jour. « Le recrutement des bénévoles n’est pas vraiment structuré », explique Jean-François Martini, un permanent. « Nous recevons une vingtaine de propositions par an, surtout de la part de juristes, de travailleurs sociaux qui ont eu l’occasion de travailler avec nous et de personnes retraitées connaissant le Gisti par des relations. Chaque année, une vingtaine d’étudiants en droit nous sollicitent pour effectuer leur stage. Ils restent souvent bénévoles. Nous confions aux bénévoles et aux stagiaires le soin de répondre aux courriers et les incitons à se plonger dans les textes. Ils nous soumettent leurs réponses que nous retravaillons ensemble si nécessaire. Ils se forment sur le tas et rapidement se spécialisent ». Les publications du Gisti - – pourtant pointues – sont rédigées avec la participation des bénévoles.

_ « Au Gisti, la défense des étrangers passe par le droit, c’est essentiel pour moi », appuie Bernard. « L’association est gênante tant pour le ministère de l’Intérieur que celui des Affaires sociales. De nombreuses circulaires ont été annulées à sa demande, en totalité ou partiellement par le Conseil d’État  [1]. Les communiqués avec d’autres associations de lutte pour les droits de l’Homme [2], les courriers aux élus, le travail avec les syndicats, font partie de notre action ».

Pourquoi un tel investissement au Gisti ? « Je me sens réellement utile, apprécié. La rencontre avec les jeunes bénévoles et stagiaires, souvent étudiants en droit, est très enrichissante. Les salariés ne sont pas des gens ordinaires. Très ouverts, ils croient à ce qu’ils font, ils se donnent. Ça fait du bien. Ce sont des militants, nous sommes sur la même longueur d’onde. J’apprends en permanence des choses nouvelles. La mécanique intellectuelle n’a pas le temps de rouiller ! Enfin, je me sens entouré d’affection », apprécie Bernard. Son investissement ne l’empêche-t-il pas de vivre autre chose ? « Je n’éprouve pas le besoin de m’éparpiller, de militer ailleurs, de voyager. Ici le travail est sans fin. Je trouve mon équilibre dans les divers aspects qu’il nourrit : intellectuel, personnel et militant. Enfin, ce travail est très gratifiant. Ce matin j’ai reçu un e-mail m’informant qu’un homme a vu son arrêté de reconduite à la frontière annulé grâce aux recours réalisés par nos stagiaires ».

Katia Rouff

Gisti - 3, villa Marcès - 75011 Paris. Tél. 01 43 14 84 82


Nicole Hubert, bénévole à l’association Emmaüs

Un matin de février 2003. Il fait très froid à Paris. L’Agora, l’immense lieu d’accueil de jour de l’association Emmaüs, est bondé [3]. Il reçoit des hommes en grande précarité, sans domicile fixe, quelques femmes et leurs enfants et de nombreux réfugiés politiques. Invités par la maraude ou venus seuls, tous se réchauffent, un gobelet fumant à la main. À l’Agora, ils trouvent un accueil, une écoute et une réponse à leurs premiers besoins : douche, lessive, café, petit-déjeuner, repas et colis alimentaires. L’Agora propose aussi des animations, un premier travail de reconstruction administrative, un bilan de santé, une remise à niveau en français. Une équipe de travailleurs sociaux assure l’aide à la recherche d’emploi ou de logement.

« Donner des raisons de vivre par le partage ; permettre à chacun d’être utile et de trouver sa place au sein de la société », sont les deux objectifs fondamentaux de l’association. La démarche bénévole complète le travail des salariés et des compagnons [4]. « Le bénévolat permet la rencontre de membres de la société et de personnes qui en sont exclues. L’indifférence de la rue des uns vis-à-vis des autres se mue en dialogue et partage d’activité », explique Frédérique Rastoll, chargée de mission bénévolat.

Nicole Hubert est bénévole à la cafétéria de l’Agora depuis 4 ans et demi. En duo avec une salariée, elle sert thés et chocolats chauds le vendredi de 8h 30 à midi. Jeune retraitée d’une direction commerciale dans la publicité, entraînée par une amie, elle rejoint Emmaüs. « J’apprécie beaucoup les actions de l’Abbé Pierre mais je ne connaissais rien au fonctionnement d’Emmaüs et encore moins à la détresse des gens de la rue. Un monde à mille lieux du mien », explique cette dame si douce de 65 ans. « L’agora est comme un hall de gare rempli de monde en permanence. Les personnes qui vivent dans la rue ont une apparence difficile mais je me suis vite sentie à l’aise. Mon rôle consiste à offrir un gobelet chaud, à dire bonjour, échanger un sourire, prendre des nouvelles ». La vie dans la rue est dure. « Dans la rue ces personnes sont rejetées. Elles disent souvent qu’elles détestent aller dans les foyers. Leurs affaires disparaissent. On s’y bat. À l’Agora, on voit beaucoup de détresse. L’autre jour un homme est venu avec une seule chaussure. On lui avait volé l’autre. Il s’était confectionné une chaussure en papier ».

Nicole sert jusqu’à 600 gobelets par matinée, reçoit des confidences, mais pas d’agressivité. « La relation est facile. La plupart me connaissent. Si une personne semble agressive ou alcoolisée, un salarié gère le problème à l’entrée ». Nicole renseigne aussi les personnes accueillies sur le fonctionnement de l’Agora et les oriente vers les travailleurs sociaux pour une recherche de logement ou d’emploi.

Que lui apporte le bénévolat ? «  Je suis bien avec eux. J’ai l’impression d’être utile. Les gens de la rue traînent souvent des casseroles depuis l’enfance. La plupart ne demandent qu’à travailler mais c’est difficile, surtout pour les personnes sans papiers. Dans ma vie habituelle, je ne rencontre pas du tout ce type de personnes en quête permanente d’un toit et de nourriture. »

Frédérique Rastoll accueille les bénévoles, croise leurs désirs et compétences avec les besoins des différents services de l’association. « Le point commun entre tous les bénévoles est le désir de lutter à leur niveau contre l’exclusion et d’apporter une aide concrète aux gens qui vivent dans la rue ». Les compétences sont très variées. Un coiffeur ou une personne parlant russe sont précieux. Techniciens, gestionnaires, formateurs, personnes souhaitant faire du ménage… tout le monde peut prendre une place. Les bénévoles bénéficient d’une formation si leur poste le nécessite. Pour l’accueil, ils sont sensibilisés à la relation à l’autre, à la gestion de l’agressivité ; pour l’alphabétisation ils suivent une formation pédagogique sur l’année.

Certains bénévoles sont formés à la demande des responsables de service qui ont besoin de compétences particulières. Tous, à leur arrivée, font le tour des services de l’association pour la connaître. Chaque trimestre une rencontre leur est proposée pour échanger entre eux et discuter avec des spécialistes de problèmes liées à la précarité. À la demande des responsables des différents services, un groupe transversal de 9 bénévoles a été constitué. Son rôle consiste à accompagner physiquement les personnes qui en ont besoin dans leurs démarches administratives : étrangers, personnes mal à l’aise dans les administrations ou ne sachant plus effectuer seule une démarche.

Une évaluation n’est proposée qu’aux bénévoles formateurs. Tous en revanche s’engagent à signer la charte du bénévolat.

K.R.


Isabelle Juillard, volontaire à AIDES

À AIDES, on n’est pas bénévole mais volontaire, ce second terme étant censé être plus engagé que le précédent. Donc, depuis deux ans, Isabelle Juillard est volontaire. Rien en fait ne semblait prédisposer cette jeune femme à s’engager dans l’aide aux personnes séropositives parmi les plus démunies : une enfance heureuse, des études supérieures, un compagnon, un bébé, une vie sociale active…. Aucune personne atteinte du VIH dans son entourage, pas de carence à réparer, pas de « mission » de quelque ordre… Rien, sinon depuis longtemps une « fibre sociale » étouffée dans l’œuf par des études de commerce puis un emploi de cadre dans la vente : un monde où la misère du monde n’est pas la préoccupation majeure ! Alors, un jour, Isabelle décide de « ne plus se contenter de dénoncer mais de donner de son temps et de son cœur. » Elle choisit AIDES car, même si elle n’est pas directement concernée : « Le sida est la maladie de (sa) génération. » Elle a suivi de près les positions et les méthodes de l’association et elle se sent en accord.

Mais devenir volontaire à Aides se mérite : un premier entretien avec la responsable de l’association et, la réponse étant positive, une formation conséquente sur deux week-ends. Deux professionnels et des intervenants vont ainsi balayer le champ de la maladie et sa périphérie : épidémiologie, traitements, mais aussi approche de l’homosexualité et de la toxicomanie. À la session à laquelle participe Isabelle, ils sont une vingtaine de stagiaires, plutôt jeunes, de tous milieux culturels, avec toutefois une majorité de professionnels du secteur socio éducatif et majoritairement des hommes.

Quasiment tous sont concernés par le VIH, soit qu’ils aient une personne atteinte - ou décédée - dans leur entourage, soit qu’eux mêmes soient contaminés. « Pour certains de ceux-là, regrette Isabelle, la formation peut être un substitut de thérapie et ils doivent remettre à plat leur motivation. » Pour tout le monde la formation est rude, réveillant des souffrances enfouies : quelques-unes craquent, fondent en larmes…. En fait, il s’agit pour les formateurs de tester les résistances, de prendre toutes les précautions pour ne pas envoyer sur le terrain des gens inaptes à supporter une réalité particulièrement éprouvante. Un mois environ après la fin de la formation, la soirée de validation permet à chacun d’exprimer son choix et de se voir remettre la carte de l’association.

Isabelle pour sa part a choisi le soutien en ville. Il s’agit d’accompagner une personne, à raison de quelques heures par semaine, en fonction de sa demande et de ses besoins. Soit la personne a contacté directement l’association soit elle a pu être orientée par une assistante sociale, une travailleuse familiale ou suite à une hospitalisation. Toute intervention d’un volontaire est précédée de l’entretien d’un référent d’Aides avec le malade pour évaluer le bien fondé de la demande et surtout les possibilités de son accompagnement.

C’est ainsi qu’Isabelle se retrouve en charge d’un monsieur d’origine africaine, en France depuis 40 ans, sans aucune famille ou relation, atteint en outre de diverses maladies. Sa première impression est celle d’une infinie tristesse : un quartier déshérité, un petit appartement sombre, en désordre et, surtout, un homme de 55 ans en paraissant 80… Malaise du premier contact, puis la relation s’engage : la demande de Michel est claire : sortir, faire des activités… Pendant un an, Isabelle va essayer de remplir le contrat, mais Michel refuse de plus en plus souvent de quitter son domicile.

D’ailleurs, progressivement, il répond plus évasivement aux appels téléphoniques d’Isabelle et, bientôt ne donne pas suite aux messages qu’elle laisse sur son répondeur. Un mois se passe. Elle est inquiète, appelle l’établissement où il est régulièrement hospitalisé : on lui apprend qu’il est mort voilà quelques jours. Isabelle encaisse le coup, s’interroge, regrette d’avoir laissé s’installer le non - dit entre eux. Quand les relations ont commencé à se distendre, elle pense qu’elle aurait dû lui proposer de faire un bilan, cette notion de bilan systématique et formalisé étant d’ailleurs l’une des demandes des volontaires auprès de leur association. De même, ils souhaitent bénéficier au moins une fois par trimestre d’un superviseur. Pour l’instant, les seules séances de régulation sont celles qui réunissent une fois par mois les cinq volontaires du groupe du soutien à domicile de Paris Nord. Convivial mais insuffisant pour les cas les plus lourds.

Quand Isabelle a constaté que Michel avait de moins en moins d’attentes à son égard, elle a demandé à prendre en charge un deuxième malade. Et pour du changement, elle a trouvé du changement : Suzanne, dix ans de rue, trois enfants placés en province, un compagnon violent, d’immenses difficultés à effectuer les démarches les plus simples. Elle ne prend pas son traitement, ce qui soulève dans le groupe de régulation la question de la pertinence de l’intervention. Mais dans ces situations très marginalisées, aider un tant soit peu le malade à stabiliser sa situation est déjà un pas considérable vers la prise en charge de sa pathologie. Ainsi, après des mois d’efforts, Isabelle est-elle parvenue à ce que Suzanne consulte un médecin ; son prochain défi est maintenant de la faire aller seule mettre à jour sa carte Vitale. « Et puis, sourit-elle, une fois par semaine je sais qu’elle va passer deux heures plus agréables et c’est déjà en soi la justification de mon engagement. »


[1L’annulation, le 24 novembre 1978, des circulaires Fontanet-Marcellin de 1974 qui abrogeaient unilatéralement des conventions bilatérales sur l’immigration et supprimaient la possibilité du regroupement familial est un exemple notoire. Plus récemment, le 20 mars 2000, le Conseil d’État annulait, à la demande du Gisti, le décret fixant le montant de la taxe versée à l’Office des migrations internationales (OMI) à l’occasion de la visite médicale obligatoire pour se voir délivrer une première carte de séjour. Le droit est un instrument mais l’action politique reste essentielle auprès des élus et du public

[2Amnesty international, Action des chrétiens contre la torture, Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers), Cimade, Droits d’urgence, Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, Médecins du Monde…

[3L’association Emmaüs fait partie du mouvement du même nom, fondé il y a 50 ans par l’Abbé Pierre. Elle propose un ensemble de réponses aux situations des personnes en grande difficulté : accueils de jour, hébergements, hôtels sociaux, logements d’insertion, domiciliation du RMI… Association Emmaüs - 32, rue des Bourdonnais - 75001 Paris. Tel. 01 44 82 77 20

[4Le statut de compagnon est particulier au mouvement Emmaüs. Les 70 compagnons qui composent les communautés de service de Paris de l’association sont des personnes anciennement hébergées ou des compagnons venant d’autres communautés


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