N° 997 | du 9 décembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 décembre 2010

Ne plus rester sourd à la voix des chercheurs

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Entretien avec Virginie Gautron, en droit pénal et sciences criminelles, maître de conférence à l’université de Nantes et membre du laboratoire UMR CNRS 3128 droit et changement social.

Les travaux des chercheurs en sciences sociales contredisent souvent le point de vue généralement partagé : cela veut-il dire que vous avez raison contre tout le monde ?

Je vous rassure : les chercheurs ont d’autant moins raison contre tout le monde qu’ils ne sont que bien rarement d’accord entre eux. La démarche scientifique implique un débat permanent entre pairs. Chacun essaye d’appréhender la réalité à partir d’une méthodologie qui définit précisément comment la recherche va se réaliser, les populations qui vont être interrogées, les outils mis en œuvre. C’est cette démarche qui permet d’établir un certain nombre de corrélations, elles-mêmes bases d’hypothèses de compréhension des phénomènes sociaux. C’est cette méthodologie et les tentatives d’interprétation qui en sont issues qui font ensuite l’objet de discussions et de critiques. Nombreux sont les lieux où peuvent se confronter les approches, les analyses, les recherches.

L’objectif d’un chercheur est bien de faire dépendre les conclusions auxquelles il aboutit de ce qu’il constate sur le terrain. Sa plus grande qualité est donc de reconnaître quand il s’est trompé. Cela montre qu’il est dans une véritable démarche d’exploration et qu’il ne se contente pas de chercher ce qu’il veut trouver. Bien sûr, chacun d’entre nous est imprégné de convictions et de présupposés Nous nous référons à des écoles de pensée ou à des théoriciens. Tout cela ne peut pas ne pas nous influencer. Mais c’est justement en plaçant les travaux que nous menons, sous le regard critique de la communauté scientifique, que nous pouvons le mieux nous approcher d’une vérité que personne ne pourra jamais établir une bonne fois pour toutes. D’autant que notre domaine d’intervention n’est pas celui des sciences exactes qui peuvent établir par a + b un phénomène physique, par exemple. Les sciences humaines demandent bien plus de prudence et de circonspection.

Comment expliquez-vous que les décideurs se tournent vers des spécialistes par ailleurs très contestés, plutôt que vers les chercheurs universitaires ?

Il existe un certain nombre de spécialistes autoproclamés de la sécurité qui fréquentent beaucoup les médias et qui ont l’écoute privilégiée des politiques. Leur succès tient aux positions simples et rapides qu’ils adoptent. Ils ont en général réponse à tout et fournissent des solutions qui semblent pouvoir régler tous les problèmes. Là où les chercheurs ont besoin de temps, pour bien approfondir un sujet et expliquer comment ils procèdent pour arriver à leurs résultats, ces prétendus spécialistes sont bien plus en cohérence avec les exigences médiatiques qui demandent à faire le tour d’une problématique en moins de cinq minutes. Là où les scientifiques se méfient d’une instrumentalisation, ces pseudos spécialistes hésitent d’autant moins à répondre aux demandes implicites des pouvoirs publics qu’ils savent répondre à leurs attentes, en apporter une caution aux choix idéologiques dominants. Reconnaissons que les décideurs qui font des appels d’offres pour différentes recherches ont tendance parfois à sélectionner les équipes qui leur permettent de justifier leurs politiques. Ils savent donc ce qu’ils veulent et se tournent en priorité vers ceux dont ils savent qu’ils leur apporteront les réponses qu’ils souhaitent entendre. Les uns et les autres s’y retrouvent donc.

Justement, comment réussir à faire plutôt entendre la voix des chercheurs qui semblent présenter de meilleures garanties ?

Les chercheurs ne sont pas des militants. S’ils peuvent s’engager dans leur vie de citoyen, c’est à titre personnel. Leurs travaux ne souffrent pas d’une quelconque partialité. Si c’était le cas, leurs résultats feraient rapidement l’objet de remises en cause qui invalideraient leur crédibilité. Ils ne peuvent se porter au-devant de la scène publique, en revendiquant en tant que chercheur, une opinion. Quand ils s’expriment, c’est pour faire état de ce que leur travail a démontré. Nous communiquons volontiers les résultats de nos recherches, en répondant aux médias quand ils nous interrogent, comme je le fais avec vous. Nous pouvons aussi tenir des conférences ou intervenir dans des formations (lire article). Mais nous ne disposons pas de réseaux d’influence et n’avons pas pour ambition première de peser sur les décisions politiques. Nous ne pouvons offrir que nos productions issues de notre savoir-faire et d’une méthodologie basée sur la rigueur des règles scientifiques. Ce qui ne nous rend pas toujours très audibles. Mais ce qui constitue notre faiblesse est aussi notre force. Car si nous ne sommes guère capables de nous inscrire dans l’immédiateté et la simplification de certaines demandes médiatiques, l’analyse en profondeur que nous essayons de réaliser apporte des pistes sur la durée.


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