N° 997 | du 9 décembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 décembre 2010

L’université forme à l’adolescence difficile

Jacques Trémintin

Se heurter aux mêmes difficultés incite à y réfléchir conjointement. Et s’y former ensemble encourage à s’y confronter en partenariat. Histoire d’une collaboration prometteuse.

Qu’ils soient éducateurs, enseignants, animateurs, soignants, policiers, juges… Ils les connaissent bien ces adolescents ingérables qui laissent trop souvent impuissant. Les études épidémiologiques évaluent ces jeunes en souffrance dans une proportion allant de 15 à 20 % d’une classe d’âge. Pour ce qui est, plus particulièrement, de la délinquance juvénile, des études sociologiques ont pu déterminer qu’il y avait un noyau dur de 5 % se rendant responsable de 80 % des infractions pénales.

Même si ces chiffres impliquent que 80 à 85 % de la jeunesse va bien et même très bien, ce n’est pas celle-là que l’on voit et que l’on entend le plus. Il est vrai que ces jeunes en grande difficulté font considérablement plus de bruit, ayant cette remarquable capacité de montrer leur mal-être, en s’attaquant de manière spectaculaire et particulièrement visible au cadre qui leur est fixé.

D’où la conviction partagée par 72 % des adultes que les adolescents vont mal. En fait, ces jeunes nous lancent, en permanence, un défi : celui d’être en mesure de tenir le choc sous leurs coups de boutoir, qui sont autant de signes de détresse, à l’image de ces passages à l’acte que David Le Breton présente, en inversant les termes, comme autant d’« actes de passage ».

Se former pour agir ensemble

Du côté des institutions, on a enfin compris que personne n’arriverait à régler le problème de ces jeunes, tout seul dans son coin. Chacun, convaincu de l’excellence de son savoir-faire, pensa longtemps pourtant pourvoir y arriver, n’hésitant pas à passer « la patate chaude » aux collègues, quand cela devenait trop intenable. La prise de conscience de la nécessité du travail en partenariat s’est progressivement généralisée. Cela n’est pas simple à mettre en œuvre et de multiples résistances se manifestent.

Une circulaire santé-justice, en date de 2004, ayant préconisé le rapprochement entre les différents intervenants, la PJJ et l’Université de médecine de Paris VI prirent alors une initiative originale placée sous le parrainage du professeur Philippe Jeammet : proposer à des professionnels, venant de tous les horizons (justice, social, éducation spécialisée, éducation nationale, santé…) une formation commune sous la forme d’un diplôme universitaire « adolescents difficiles ». L’expérience séduit, au point qu’en l’espace de quelques années, pas moins de douze sites ont imité cette première expérimentation.

Largement orientés d’abord vers la psychopathologie, dans une logique hospitalo-centrée, les apports dispensés se sont progressivement ouverts sur la complexité du monde, faisant appel à la sociologie, à l’ethnologie, au droit, à la pédagogie, à la psychologie… Sans oublier les praticiens de terrain invités à venir exposer leur expérience. De quoi élargir le champ de compréhension des participants.

L’exemple du DIU breton

Les universités de Brest, Nantes et Rennes ont créé, en 2008, leur propre diplôme interuniversitaire [1]. S’y côtoient des professionnels de secteurs différents qui ont trouvé là un espace commun pour recevoir une même formation, démontrant qu’il n’y a pas un savoir spécifique à chaque métier, mais que tous peuvent recevoir la même approche conceptuelle, même si chacun la décline ensuite, en fonction de sa propre spécificité. Cette plongée dans l’approche théorique leur permet de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. L’accent mis plus particulièrement sur la souffrance des ados qui ont tant de mal à trouver leur place permet aussi de se pencher sur ces adultes qui ont tout autant de difficultés à les accompagner.

Au-delà de cet apport commun à tous les DU de France, celui qui se déroule en Bretagne a fait le choix de consacrer une demi-journée, lors de chaque regroupement, à des échanges de pratiques entre professionnels. Cette confrontation de différents angles d’observation de la même réalité permet à chacun de comprendre comment tous font face à la même scène, même si le regard que chacun porte sur elle est différent. La multiplicité de ces perceptions n’est pas un appauvrissement, mais au contraire une richesse. Encore faut-il se donner les moyens de sortir d’une conception monolithique et unilinéaire pour comprendre la perception qu’en a l’autre. Et c’est toute l’ambition de ce brassage entre intervenants que de le permettre.

L’un des principaux chantiers de l’action sociale de ces dernières décennies aura été l’intervention auprès de la jeunesse. On a vu se développer de nombreux lieux à vocation généraliste, comme les espaces santé jeune ou les Maisons de l’adolescence. On ne peut que se réjouir de voir se développer parallèlement des sessions de formation commune destinées aux différents professionnels confrontés aux adolescents difficiles. Commencer à réfléchir ensemble comment fonctionne cette population, c’est prendre les moyens de répondre ensemble à leur problématique.


[1Contact : pour le DIU adolescents difficiles Brest-Nantes-Rennes, delphine.gay@justice.fr


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