N° 796 | du 11 mai 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 mai 2006

Les éducateurs dans le collimateur de la police ?

Katia Rouff & Joël Plantet

Thème : Violence

Ces derniers mois, à Paris, dans plusieurs arrondissements du Nord-Est, des éducateurs de rue ont subi des violences policières et entendu des propos méprisants concernant leur profession. S’agit-il de dérapages isolés ou d’un durcissement plus généralisé sur fond « d’effet Sarkozy » ?

Que fait la police ? Elle semble parfois oublier que les éducateurs de rue ont une mission de protection de l’enfance et de la jeunesse, que leur travail consiste à aller à la rencontre des jeunes dans la rue et autres lieux qu’ils fréquentent. Dans le Nord-Est parisien, plusieurs professionnels ont subi des contrôles policiers parfois humiliants, en pleine rue et en présence des jeunes.

La fonction de l’éducateur de rue méprisée

Un soir de février 2006, l’attention de Frédéric Fappani, éducateur spécialisé et coordinateur du Club du Canal (XIXe arrondissement) accompagné d’un collègue, est attirée par un attroupement, la présence de cars de police et d’ambulances dans une des cités où ils interviennent. Quelqu’un s’est visiblement défenestré. « Les tensions étaient palpables entre les jeunes et la police », témoigne Frédéric Fappani. Les deux professionnels discutent avec des jeunes qu’ils connaissent avant de partir vers un autre groupe, une trentaine de mètres plus loin.

Soudain, trois policiers les entourent et menacent de les accompagner au commissariat s’ils sont en possession de cannabis car – dixit la police –, ils se trouvent « dans une zone de trafic. » Les éducateurs montrent leur carte professionnelle, rappellent qu’ils sont en mission de service public ; les policiers n’en ont cure et décrètent : « C’est nous qui vous payons avec nos impôts. » Ils les fouillent, leur font subir une palpation poussée (rectale et génitale) devant les jeunes.

Quelques mois auparavant, un éducateur de rue d’origine africaine, qui souhaite rester anonyme, intervenant également dans le Nord-Est parisien, subissait un contrôle de police musclé dans la rue, toujours devant les jeunes. Il avait montré ses papiers d’identité mais les policiers l’avaient tutoyé, tenant des propos irrespectueux et dénigrant sa profession : « À quoi sert votre éducateur ? », avaient-ils demandé aux jeunes. « Le contrôle a eu lieu sans motif, explique la directrice de son service. La collègue avec laquelle cet éducateur travaillait n’a pas été inquiétée, alors qu’elle n’avait pas ses papiers d’identité sur elle, peut-être parce qu’elle est blanche ? ».

Autre exemple dans le Xe arrondissement cette fois. Les éducateurs de rue de l’Association jeunes amis du Marais (Ajam) travaillent dans le secteur de la gare de l’Est et du square Alban-Satragne où des centaines de réfugiés de Sangatte vivent dans la rue. « Les hommes, surtout les jeunes au teint foncé, sont systématiquement contrôlés dans l’espace public, souligne Rachida Azougue, la directrice. Nos éducateurs le sont de façon plus ou moins aimable en même temps que les jeunes et malgré leur carte professionnelle, même si aucun n’a subi de contrôle ou de fouille humiliants ».

Les contrôles réguliers renforcent les jeunes dans l’idée que ce sont toujours les mêmes qui les subissent : les personnes qui n’ont pas la peau blanche, éducateurs ou pas. « Nous avons peu de marge de manœuvre car la présence de réfugiés de Sangatte sert de prétexte pour justifier les contrôles…, déplore la directrice. Cependant, je mets en garde les éducateurs, je me dois de les protéger et d’anticiper les problèmes. Je leur conseille d’avoir toujours leur carte professionnelle en poche. J’ai également informé le cabinet du maire d’arrondissement de l’interpellation régulière des jeunes quand ils sortent de chez eux, du travail ou de l’école. Il m’a répondu que le quartier est sous surveillance très étroite du fait de la présence des réfugiés ».

Les éducateurs de l’Association des centres d’aide et de secours à l’adolescence (Acasa), dans le XIXe arrondissent, interviennent la nuit et subissent des brimades et insultes de la part de la Brigade anticriminalité (Bac). Ils ont également été molestés (lire l’interview de Michel Kokoreff) . Les éducateurs d’un autre club de prévention du secteur, l’animateur d’un club sportif et le gardien d’une cité dans laquelle est implanté un terrain sportif ont également subi des violences policières dans le cadre de leur travail.

Frédéric Fappani et son collègue, accompagnés de Simon Bokobza, directeur général de l’Œuvre de protection des enfants juifs (Opej), l’association qui gère le Club du Canal, ont – à l’occasion d’un rendez-vous avec le commissaire principal du XIXe arrondissement – demandé l’organisation d’une rencontre avec les îlotiers et les gardiens affectés aux affaires des mineurs et à la prévention, afin d’être identifiés comme des professionnels. Le commissaire a accepté cette proposition, cependant aucune date n’a pour l’instant été fixée. Frédéric Fappani et son collègue n’ont pas souhaité porter plainte à titre individuel, l’institution ne l’a pas fait non plus, Simon Bokobza estime « qu’elle ne serait pas recevable ».

A-t-il forcément raison ? Le directeur général évoque l’entretien au commissariat : certes, il s’est senti « écouté » par un commissaire qui a « regretté » l’épisode tout en lui rappelant les nombreuses pressions auxquelles son institution était soumise, un « effet Sarkozy » se répercutant probablement via différents échelons de sa hiérarchie, mais également des pressions de la part des habitants qui « veulent de la police » dans leur quartier. De son côté, l’éducateur qui souhaite garder l’anonymat a écrit à titre individuel au procureur de la République. Il a été convoqué par l’Inspection générale des services (IGS, la police des polices) à deux reprises.

Accompagné de sa collègue, il a été confronté aux policiers qui l’ont contrôlé, ils ont déclaré que « tout s’était passé normalement ». L’éducateur s’est porté partie civile, son employeur a payé le montant de la consignation (une caution est demandée dans le cadre de certaines procédures). La directrice de ce service espère voir la plainte du salarié déboucher sur la reconnaissance du préjudice subi.

Vers une carte professionnelle tricolore ?

Le 14 mars, le thème des violences policières envers les éducateurs de rue avait été mis à l’ordre du jour du conseil d’administration de l’Union départementale des clubs et équipes de prévention spécialisée [1]. Ce soir-là, une dizaine de représentants d’associations étaient présents et les récits de quatre directeurs ou administrateurs de clubs de prévention sont venus s’ajouter au témoignage de Frédéric Fappani.

Une réflexion est engagée sur la carte professionnelle : faut-il imaginer une « super-carte » professionnelle ? Doit-elle être homogène pour tous les clubs et équipes de prévention parisiens ? Tricolore pour forcer le respect ? Sollicitée, la Direction de l’action sociale de l’enfance et de la santé (Dases) a rejeté l’hypothèse d’être à l’origine d’un modèle de carte professionnelle (lire le point de vue de Bernard Monnier).

L’équipe de l’Opej a rencontré les élus d’arrondissement en charge de la démocratie locale et de la prévention et en charge des affaires scolaires. Ils ont proposé une rencontre commune avec le commissaire de l’arrondissement, cependant elle avait déjà eu lieu. « Je comprends que les clubs de prévention protestent lorsqu’un éducateur subit un contrôle injustifié ou voit sa profession dénigrée et qu’ils exigent le respect », souligne Mao Peninou, adjoint au maire en charge de la démocratie locale et de la prévention. « Ce manque de respect n’est cependant pas réservé aux éducateurs, certains policiers ignorent le rôle de la prévention ou n’en voient pas la nécessité, ils méprisent le travail de ses acteurs, élus compris. »

L’arrondissement gère six clubs de prévention et « mettre de l’huile dans les rouages des relations entre prévention et police » fait partie de ses missions. « Nous travaillons très bien avec la mission prévention communication du commissariat. Elle est invitée à toutes les réunions avec les médiateurs, les habitants, les écoles et intervient dans les établissements scolaires. Ces policiers connaissent très bien le quartier et le rôle de chacun, poursuit-il. En revanche, certains fonctionnaires de police arrivent jeunes et inexpérimentés sur le terrain, affolés à l’idée de travailler dans un arrondissement qu’ils considèrent comme un coupe-gorge. Ils restent très peu de temps, ne connaissent pas les actions de prévention ou n’en voient pas l’intérêt. Les propos tenus par leur ministre de tutelle ne les aident certes pas à les respecter. Tout cela pose le problème de leur encadrement. »

Les violences policières dans le Nord-Est parisien, un phénomène isolé ?

« Des éducateurs ont déjà été contrôlés par la police par le passé, mais il apparaît que les contrôles deviennent plus fréquents, on en parle davantage, ils sont plus musclés et peuvent être humiliants », souligne une directrice de club de prévention du Nord-Est parisien. Qu’en est-il dans les autres secteurs de la capitale ? « En dehors de plusieurs clubs du Nord-Est parisien, nous n’avons pas reçu de témoignages, pourtant nous réunissons 19 associations mettant en œuvre des actions de prévention spécialisée dans la capitale, souligne Claire Gagnière, coordinatrice de l’Union départementale des clubs et équipes de prévention spécialisée. Il est vrai que le secteur du Nord-Est parisien est celui qui comporte le plus grand nombre de clubs. »

Qu’en est-il du reste du territoire ? Le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) [2] n’a pas reçu pour l’instant de témoignages directs d’éducateurs de rue ayant subi des violences verbales ou physiques, même s’il en a eu des échos. « Pourtant, si on y regardait de plus près, ce type de témoignage surgirait sans doute », souligne Bernard Heckel, directeur technique. « Ces incidents font, à mon sens, partie d’un ensemble de violences subies ou constatées par les travailleurs sociaux en général. Par exemple : des usagers qui manquent de respect à des assistantes sociales, des situations comme celle de cette éducatrice essuyant des jets de pierre en sortant de son véhicule, des locaux ou du matériel détériorés… Les travailleurs sociaux en souffrent mais en parlent peu publiquement. À la différence peut-être des enseignants qui expriment davantage une réactivité vis-à-vis des violences au quotidien et de certaines interventions des forces de l’ordre. »

Cependant, peut-on mettre sur le même plan la violence vécue au quotidien par des travailleurs sociaux avec celle infligée par l’institution policière ?

La difficile position d’un éducateur agressé par la police face aux jeunes

Pour Bernard Heckel, en cas d’agression verbale ou physique, l’écoute et la parole sont essentielles : il faut que les structures associatives et publiques qui emploient les travailleurs sociaux organisent des espaces où elles soient possibles. Si une personne agressée ne peut s’exprimer sur ce qu’elle a vécu de traumatisant, si les portes se referment quand elle parle, si elle se retrouve livrée à elle-même, comment pourra-t-elle s’en relever ?

De plus, il n’est pas rare qu’un travailleur social victime de violences se mette à culpabiliser : " Qu’est-ce que je n’ai pas fait, en tant que professionnel, pour subir cette agression ? "
_ « Dans le cas des violences policières envers les éducateurs de rue, nous sommes dans le mépris de leur mission de protection de l’enfance et de la jeunesse. Même s’ils ne représentent sans doute qu’une infime partie de leur profession, ces policiers dépassent la ligne blanche de l’exercice de leur fonction », poursuit le responsable.

Au-delà de l’humiliation et de la violence subie, ces éducateurs vont devoir réaliser un travail supplémentaire : se positionner sur leur lieu d’intervention après avoir subi les mêmes violences que certains jeunes. Leur crédibilité est en jeu. Les repères qu’ils vont donner aux jeunes vis-à-vis de la socialisation risquent de devenir flous. « Ils ne doivent pas entrer en complicité avec eux contre la police mais veiller à ce qu’ils respectent la mission des forces de l’ordre. Ce n’est pas toujours évident… »

Des craintes qui rejoignent celles de la directrice du club de prévention dans lequel l’éducateur a porté plainte auprès du procureur de la République. « Au-delà des humiliations subies par les éducateurs, la police dénigre leur profession devant les jeunes, risquant de discréditer leur travail. L’éducateur dont nous parlons réalise par exemple tout un travail afin d’améliorer l’image de la police auprès des jeunes. Ils ont été choqués du traitement qu’il a subi. Même ceux qui étaient absents aux moments des faits lui ont témoigné leur compassion. »

Depuis deux ans, Bernard Heckel constate également un manque de considération vis-à-vis des travailleurs sociaux dans le discours politique général. Au moment des violences urbaines de l’automne 2005, les forces de l’ordre et les pompiers ont été félicités pour leur gestion de la crise, les travailleurs sociaux, pas ou très peu… «  Compte tenu d’un tel manque de considération, comment s’étonner que certains n’hésitent pas à aller trop loin ? », s’interroge le responsable.

Que compte faire le CNLAPS des échos concernant les violences policières subies par des éducateurs de rue ? « Dans toute situation de violence, il faut raison garder et clairement replacer chaque témoignage dans son contexte pour mettre un maximum d’objectivité dans la connaissance et l’analyse de la situation. Les associations de prévention spécialisée ont un rôle de veille sociale et d’alerte à l’égard des pouvoirs publics. Le CNLAPS est là pour les épauler dans cette tâche. Il le fera avec pugnacité en cas de nécessité. »

L’Union départementale des clubs et équipes de prévention spécialisée conseille pour sa part aux éducateurs victimes de violences policières de porter plainte, de réaliser un écrit le plus détaillé possible, d’utiliser tous les recours existants pour se faire entendre : courriers et demandes de rendez-vous avec le commissaire de police et le maire d’arrondissement. L’Union relève que « le travail qui découle de la mission d’intérêt général qu’est la prévention spécialisée est par moments bloqué par les forces de police (arrestation d’éducateurs même en possession de cartes professionnelles, palpations très poussées, “matraquages”…) et souhaite demander aux élus de se positionner sur le sujet ».

Le 12 avril 2006 la Commission nationale de la déontologie et de la sécurité a rendu public son rapport annuel consultable sur Internet www.cnds.fr. Il souligne que pour l’année 2005, les plaintes contre les dérives policières ont augmenté de 10 %.


[1Union départementale des clubs et équipes de prévention spécialisée - 35, rue Jussieu - 75005 Paris. Tél. 01 46 33 09 58

[2CNLAPS - 21, rue Lagille - 75018 Paris. Tél. 01 42 29 79 81


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