N° 796 | du 11 mai 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 mai 2006

Paris, XIXe : quand la police entrave le travail des éducateurs

Propos recueillis par Katia Rouff

Michel Kokoreff, président de l’Association des centres d’aide et de secours à l’adolescence (Acasa), un club de prévention du XIXe arrondissement parisien et sociologue à Paris V fait part de son inquiétude face aux insultes et violences policières subies par les éducateurs

Depuis quelques mois, des éducateurs de prévention, donc ceux de l’Acasa, subissent des brimades, un manque de respect de leur profession, des insultes… de la part de la police. Quelle analyse en faites-vous ?

Partons d’un cas concret. Le 20 décembre dernier au soir, un éducateur de l’Acasa stationne au volant de son véhicule et discute avec une dizaine de jeunes. Très investi dans le travail de rue la nuit, il vient mettre au point avec eux un planning d’activités pour les vacances de Noël. C’est à ce moment que, lors de sa ronde, une voiture de la Brigade anticriminalité (Bac) de nuit passe, observe le groupe de jeunes, continue sa route puis fait marche arrière pour leur lancer : « Dites à votre pote qu’il file d’ici ! ». L’éducateur se rend compte que c’est de lui dont il s’agit et demande correctement ce qui se passe. Le conducteur du véhicule de la Bac se met alors à hurler devant tous les jeunes : « Allez file ! », puis de façon de plus en plus agressive : « Si je descends, je vais te gratter la gueule ! ».

L’équipe de la Bac décide alors de sortir de son véhicule et de faire un contrôle d’identité et une fouille en règle du véhicule. Les jeunes interviennent et tentent d’expliquer que son propriétaire est éducateur… Mais les policiers répondent sur un ton arrogant, agressif, insultant. C’est alors que les jeunes rentrent dans leur cité et se mettent à insulter les policiers et à leur jeter toute sorte d’objets (pierres, bouteilles…). « Pourquoi entrez-vous dans le jeu des jeunes ?, leur demande l’éducateur stupéfait. Si vous voulez les interpeller, rentrez dans la cité au lieu de répondre à leurs insultes ». Mais les policiers continuent de fouiller le véhicule, disant : « Tu fais moins le mariolle sans tes potes ! » Or ce ne sont pas ses potes, ce sont tout bonnement les jeunes avec lesquels il travaille. Puis le calme est revenu car tout était en règle et l’un des policiers a fini par dire : « C’est vrai que vous êtes éducateur ? » Et ricanant, de lui répéter à nouveau : « Allez, filez d’ici monsieur ».

Cette situation est inacceptable. C’est tout d’abord le comportement et l’attitude de ces policiers, agressifs, arrogants, insultants, qui n’est pas tolérable. Rien ne justifiait une telle conduite, ni un stationnement gênant, ni des nuisances sonores ou autres. Pourquoi de telles provocations ? Mais c’est aussi la crédibilité de professionnels diplômés qui ont su instaurer des liens de confiance avec une population difficile qui est mise à mal sans raison. C’est enfin, plus fondamentalement, le principe de délégation de service public à une association comme la nôtre qui est bafoué.

Ce genre de situation s’est reproduit à plusieurs reprises. Lors des « événements » de novembre 2005, trois éducateurs de l’Acasa ont été sans ménagement plaqués au mur, molestés et insultés par des CRS. En février 2005, l’un d’eux a été menotté, insulté et frappé au visage, en pleine journée — alors qu’il jouait au flipper dans un café du quartier — dans le cadre de l’interpellation de deux personnes. C’était vraisemblablement une erreur… et il a été relâché sur-le-champ.

Le club de prévention de l’Acasa a pour spécificité le travail de nuit. Les éducateurs et les jeunes rencontrent — comme vous le soulignez plus haut — des difficultés avec la Bac qui intervient sur le même secteur.

Le travail de rue la nuit est effectivement une des spécificités des actions de prévention de l’Acasa. La nuit est un temps privilégié pour rencontrer certains groupes et individus, de plus en plus jeunes, garçons ou filles. Nous sommes là où sont les jeunes. Il s’agit d’instaurer avec eux un dialogue, d’apporter des éléments de réponse aux situations problématiques qu’ils rencontrent, d’identifier des besoins.

Or la nuit est le territoire privilégié de la police urbaine. L’idéal serait une cité desserte, chacun chez soi, au mieux sans tiers. C’est un premier élément de la tension. Par ailleurs, il y a, me semble-t-il, une forte suspicion à l’égard des éducateurs : travaillant avec les jeunes, ils sont suspectés d’en être les complices, tout du moins de les protéger, alors que leur démarche est celle de professionnels exerçant dans le cadre législatif en vigueur.

Quelles conséquences ces dérives policières ont-elle sur le travail auprès des jeunes ?

Cela ne facilite pas le travail, c’est sûr. Eux-mêmes sont exposés quotidiennement aux contrôles au faciès, aux provocations et insultes. Ce genre de situation ne fait que continuer à creuser le fossé entre les habitants de ces quartiers pauvres et les représentants des institutions. Les jeunes savent bien de quoi il retourne. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les modes d’intervention du Groupement parisien inter bailleurs de sécurité (Gpis), sur cette mise en scène de la sécurité qui favorise les peurs et attise les tensions [1].

La question est de savoir comment sortir de ce cycle de provocations réciproques. Comment réinstaurer des médiations entre jeunes et services de sécurité publique afin d’éviter cette logique de la confrontation ? Il est urgent de reprendre le chantier de la « police de la proximité » là où il a été abandonné pour des raisons tant corporatistes qu’idéologiques. Cela, afin d’éviter le durcissement de la situation des jeunes marginalisés mais aussi de remédier à l’incompétence structurelle d’une police urbaine coupée du local.

Quelles réponses le conseil d’administration de l’Acasa apporte à ces problèmes ?

Nous avons pris contact avec le commissariat d’arrondissement. Bien reçus, nous avons exposé notre rôle, notre travail, ses spécificités, sans se dissimuler les difficultés rencontrées dans notre secteur d’intervention ni les comportements inacceptables rencontrés dans le cadre de nos activités. Les problèmes avec la Bac de nuit 75 ne seraient pas de son domaine.

Par ailleurs, il existe depuis de nombreuses années dans notre association des réunions de groupes et de délégué-e-s qui ont été élus. Regroupant près de 200 jeunes, garçons et filles, scolarisé-e-s ou pas, en formation ou à la rue, ces réunions sont un lieu d’échanges et de réassurances fondamental dans le contexte de cette cité qui cumule les difficultés sociales. Enfin, les liens avec nos tutelles et partenaires sont constants. Mais dans le contexte actuel, il faut bien le dire, c’est un peu Sisyphe !

Michel Kokoreff est l’auteur, avec Jacques Rodriguez, de La France en mutations. Quand l’incertitude fait société , éditions Payot, 2004.


[1Le Groupement parisien inter bailleurs de sécurité (Gpis) est un Groupement d’intérêt économique (GIE) créé par 7 bailleurs sociaux parisiens pour assurer la tranquillité de 51 897 logements soit environ 120 000 locataires concernés


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