N° 796 | du 11 mai 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 mai 2006

Une "carte professionnelle" délivrée par les autorités de tutelle !

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Bernard Monnier, éducateur spécialisé membre du Conseil technique des clubs et équipes de prévention spécialisée

Quelle analyse faites-vous des violences policières à l’égard des jeunes dans les quartiers sensibles, et de celles plus récentes et de plus en plus fréquentes à l’encontre des éducateurs de rue ?

Que faire face aux « violences policières » dont se plaignent de plus en plus les éducateurs de prévention spécialisée, à l’égard des jeunes mais aussi envers eux ? Une « carte professionnelle », délivrée par les autorités de tutelle comme l’imagine une association parisienne (soit dit en passant, l’union des clubs et équipes de prévention spécialisée de Paris n’a jamais porté un tel projet), serait-elle une réponse pertinente ?

Cette image de « professionnel protégé » ne mettrait-elle pas les éducateurs en situation potentielle ou réelle de distance et de méfiance, voire de rejet, par rapport aux populations jeunes qui attendent une proximité relationnelle de confiance ? En effet, la pertinence de la pratique de prévention spécialisée repose sur la légitimité relationnelle basée sur la confiance que les éducateurs peuvent élaborer avec les jeunes, et non sur une attache administrative qui les protégerait de tous risques.

De plus, la pression exercée sur la prévention spécialisée pour « dénoncer » les jeunes en difficulté peut-elle favoriser cette violence ?

La finalité de la pratique éducative ne peut être assujettie à des objectifs sécuritaires, même si cette pratique, à la place où elle est, contribue à la sécurité. C’est la même chose pour les éducateurs de prévention spécialisée quand ils s’opposent à une transmission systématique d’informations nominatives qu’ils savent contradictoire avec la confiance, indispensable condition de leur action.

L’idée même que cette centralisation d’informations favoriserait une meilleure efficience des pratiques éducatives et sociales ne ressort pas de l’expérience. Certes il faut que les acteurs institutionnels d’un territoire se connaissent, soient au fait des pratiques mutuelles, puissent enrichir réciproquement leur connaissance des milieux de vie et se concerter sur des situations particulières. Cependant, les liens qu’ils doivent assurer entre eux ne peuvent aller à l’encontre du respect de chaque sujet.

Aujourd’hui, la prévention spécialisée est dans une situation de tension permanente. Ne l’a-t-elle pas toujours été dans son histoire ?

Sa connaissance des milieux de vie, la relation forte qu’elle engage avec les jeunes et les groupes les plus vulnérables, la placent sous la pression continue de ceux qui pensent que des procédures centralisées d’informations nominatives contribueraient à davantage de recherche de sécurité. L’éducateur de prévention spécialisée doit savoir (re) dire que sa pratique et sa connaissance sont liées essentiellement à la posture et à la démarche qui construisent sa légitimité d’adulte professionnel cohérent pour les jeunes et les populations.

L’espace-temps de son action n’est pas celui des institutions, mais des jeunes et des populations qu’il rencontre et auxquels il offre une relation interpersonnelle permettant une action éducative et la promotion des milieux de vie. Sa logique d’intervention est, non pas fonctionnelle, mais relationnelle. Sa légitimité, acquise sur un territoire, contribue à une réassurance collective tant au niveau des populations que des institutions et ainsi, à la construction du lien social et à l’émergence des ressources des uns et des autres.

Pourtant, le contexte sociopolitique actuel ne rend-il pas cette position souvent difficile ou contestée ?

Oui ! Mais cela présuppose aussi que tous les acteurs de la prévention spécialisée, aux niveaux politique (administrateurs et cadres associatifs), stratégique (cadres intermédiaires) et opérationnel (éducateurs de terrain), aient une représentation cohérente des éléments déontologiques, méthodologiques et opératoires qui fondent cette légitimité et soient en capacité de les porter et de les expliquer aux acteurs et aux institutions concernés par l’ensemble des problèmes de vie d’une population et d’un territoire.


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